Barbara Kingsolver: Les yeux dans les arbres

Publié le 27 novembre 2025 dans la catégorie Pleines lignes.

(Réédition dans une nouvelle traduction de la version initiale de 1999)

A toutes ces questions, j’ai envie de répondre, pour découvrir ce genre de livre, pour m’immerger dans cette histoire fleuve, pour mieux comprendre un continent comme l’Afrique, pour réfléchir au désastre de la colonisation, pour entendre ce que l’impérialisme, l’extrémisme religieux, la condition féminine, l’ingérence occidentale dans la vie locale veulent dire, dans ce pays, comme dans d’autres, ici le Congo Belge, devenu plus tard le Zaïre.

 Cela veut dire aussi qu’un grand roman, épique, picaresque, homérique, tant les personnages vont devoir se déplacer dans leurs vies, porté par un souffle romanesque, n’est pas seulement là pour nous distraire, ouvrir les fenêtres et nous éloigner des préoccupations quotidiennes. Il nous permet au travers de ses personnages et de son histoire, non pas d’avoir une opinion, non pas de faire un commentaire, mais de structurer notre pensée historique, de l’enrichir, de la critiquer, de la développer pour nous faire voir le monde dans sa globalité, en époussetant les angles morts, nous faisant revoir notre histoire sur un continent dont on ne saisit pas assez le mal qu’on lui a fait, les traces indélébiles de la colonisation, comme  dans le cas du Congo belge, puis les traces inaltérables de la décolonisation sanglante,  guerrière, ce qu’ils appelèrent là-bas avec ironie « l’authenticité ».   

Nous sommes dans un temps de l’histoire américaine où Ike Eisenhower est président, avant de laisser la place à JFK. Dans ce roman structuré autour de 7 livres, Nathan Price est pasteur Baptiste.

C’est un prêcheur de la Bible au sens traditionaliste du terme, fanatique et obtus, hors du texte appliqué au cordeau point de salut. Il est envoyé en mission pour évangéliser un village du Congo belge, Kilanga; il y va avec sa femme Orléanna, baptiste du Sud et mère de ses quatre filles, Rachel 15 ans, pathétique adolescente branchée, Leah et Adah,  jumelles de quatorze ans dont l’une des deux, Adah, est hémiplégique de naissance, et Ruth May 5 ans, enfant brillante et précoce. La petite troupe arrive de Géorgie, de Sanderling Island. Nathan, le pasteur, est aveuglément investi dans sa tâche pour apporter la parole non pas de Dieu, mais le texte de la Bible, au verset près, à une population animiste, qui a ses rites, ses traditions, sa culture, son savoir-faire ancestral pour cultiver, se nourrir, élever, se vêtir. Un peuple pour qui les « Bisimba » sont des esprits-génies, des entités spirituelles considérées comme des forces invisibles capables d’influencer le destin des individus et des communautés. Qu’en savons-nous, nous blancs, avec nos propres superstitions ?  

Tout au long de ces six cents pages, nous allons suivre l’installation, l’évolution/ involution de cette famille qui va tenter tant bien que mal de s’intégrer dans ce nouveau monde. Comment le faire quand on a la peau blanche et que l’on arrive, bardé de certitudes dans un monde noir, où une population qui n’a rien demandé, va rester totalement étanche au discours évangélisateur d’une Amérique puritaine ?  D’une société suprémaciste, raciste, qui croit en recourant à la Bible, mettre à genoux une population noire. Sans rien trahir de l’histoire, le ratage du pasteur sera total.

Utilisant alternativement les voix et donc les visions des quatre filles, trimbalées à contre-cœur, qui successivement vont raconter leur histoire, avec des tonalités liées à leurs caractères, à leur âge, à leur personnalité, Barbara Kingsolver gère son écriture sur un mode polyphonique, décalant les propos des unes par rapport aux autres, donnant de fait une densité, une hauteur de vue, une existence singulière à son histoire. Nous suivrons dans le premier tiers du livre, le combat obtus de Nathan Price pour amener les Congolais à se convertir, par le baptême dans le fleuve Congo et la parole divine, à une religion totalement étrangère, et dont les objectifs contre-productifs vont se retourner contre le pasteur obscurantiste au tragique destin.

Aidé par l’instituteur du village Anatole, le seul à pouvoir traduire en dialecte local les homélies du pasteur, nous suivrons la dégringolade culturelle et spirituelle de celui qui se croyait investi d’une mission divine, au point d’ignorer ses enfants et sa famille.

Au-delà de cette analyse féroce de la colonisation, nous suivrons pas à pas l’étape suivante de la décolonisation et de l’indépendance d’un peuple, les tensions entre la culture occidentale et les traditions locales, les bouleversements politiques de cette époque au cœur de ce roman fleuve et luxuriant.  Sur le plan politique, on vote avec un caillou glissé dans une urne plutôt qu’une autre, se substituant au bulletin de papier. C’est l’époque du leader charismatique Patrice Lumumba, prônant l’unité nationale et l’indépendance du Congo, qui prononcera un discours célèbre devant le roi Baudoin de Belgique, dénonçant sans détours le colonialisme et ses injustices.  Grand vainqueur des élections, premier ministre prêt à donner un salut politique à son peuple, il sera assassiné par les Américains mêlés à des puissances étrangères qui mettront à sa place leur homme lige, le sinistre Colonel Mobutu.

Le tout exprimé par les yeux et la voix de Leah, l’une des quatre filles.

S’étalant sur une vie, l’autrice, qui a vécu deux ans de son enfance au Congo Belge alors que son père médecin y travaillait, est légitime à parler, car imprégnée dans chaque cellule de son corps et de son intelligence, de la vie congolaise, de la culture, de la langue – le lingala-, des coutumes. L’histoire est foisonnante, touchant tous les aspects de la vie dont celle des quatre filles qui au fil de l’histoire de ce pays choisiront ou se feront imposer des destinées différentes.   

Enfants, qui ne survivront que par l’indignation.

Barbara Kingsolver nous fait pénétrer dans la dynamique humaine, politique, culturelle, sociale du pays et de l’Afrique.

Ce livre n’omet aucun des aspects de la vie du pays et de cette famille qui se détache peu à peu de leur père, c’est un immense récit sur l’exil, sur l’enfance dans un contexte historique hostile, sur la bienveillance au travers de l’instituteur mais aussi des acteurs locaux, du chef du village et surtout tout au long de l’histoire, des femmes africaines, des « Mama «  et des « Tata » , de leur savoir-faire, de leur force face à l’adversité, face à la polygamie, de leur empathie pour les blancs lorsque abandonnés par la Mission , cette famille baptiste se trouve dépourvue  de  la moindre nourriture.  

C’est un récit sur des rites à respecter, sur une société baignant dans la spiritualité animiste des peuples premiers, une exploration géopolitique ambitieuse avec les enjeux stratégiques que représentent l’exploitation des terres et des métaux rares, des mines de diamant, de nickel et de cobalt dans lesquelles les puissances occidentales (et Mobutu leur serviteur) n’auront plus qu’à se servir.

Comment dire tout ce qu’on y trouve et à quel point le talent et la mise en perspective de l’autrice sont grands ? Ainsi sa réflexion sur la langue et sur la maturation du monde.  

Est-ce aussi une vision prophétique de BK, qui en filigrane sous-entend que quelle que soit la bêtise et l’acharnement des hommes à s’autodétruire, la Nature reprendra toujours ses droits ?

Nous y voilà. Ce roman très actuel, nous parle avant ce temps  tragique que nous vivons, d’une vision éco-respectueuse d’un monde, où vivre et consommer local doit composer une nouvelle partition.

Dépassant la vision morcelée du puzzle abject de notre humanité racisée, Leah, l’une des quatre filles devenues adultes nous écrit ceci :

Quelques remarques brèves pour cette trop longue chronique. Ce roman, s’il est une forme de tragédie non seulement sur l’Afrique noire mais sur notre propre humanité, n’est ni triste, ni long, ni ennuyeux. Porté par une langue et un style si propre à l’autrice, fait d’humour et d’ironie pour nous raconter des situations bouleversantes, elle sait emballer le lecteur dans un tourbillon de mots, de sons, d’odeurs servis par d’astucieux palindromes et le partage ponctuel d’un dialecte auquel on se fait très vite. Elle a, de fait, éviter un biais, celui de la blancheur de sa peau et de sa culture, qui conduit à parler noir pour raconter à leur place ce que les auteurs noirs ont pu écrire mais que l’on ne connait pas.  L’impérialisme et le colonialisme existent aussi en littérature.

Qui connait Wole Soyinka, nigérian, dramaturge et poète engagé, premier Africain à recevoir le Prix Nobel de Littérature en 1986 ?
Qui connait Ahmadou Kourouma, ivoirien, auteur « des soleils de l’indépendance », critique féroce des régimes post coloniaux ?
Qui connait José Luandino Vieira, grande figure de la littérature angolaise ? et tant d’autres ?  

Wole Soyinka
Ahmadou Kourouma
Jose Luandino Vieira

Alain Mabanckou
Mohamed Mbougar sarr

Certes nous avons Alain Mabanckou merveilleux conteur, Tahar Ben Jelloun ou Mohamed Nbougar Sarr. Mais au final, leur notoriété est-elle plus grande que Karen Blixen qui a cependant comme Barbara Kingsolver pour la RDC, si bien parlé du Kenya dans « la ferme Africaine » (Out of Africa au cinéma) ?

Ai-je bien parlé de ce livre ? Trop longuement comme souvent. Vous ai-je bien communiqué mon émotion, la conviction que j’ai eu de lire un texte magnifique ?  Si oui, j’en suis heureux, j’aurais servi à quelque chose.

Alors pour éviter « Amnésie Internationale », ne faites pas comme moi qui ai attendu tant d’années pour le lire.

Une réflexion sur « Barbara Kingsolver: Les yeux dans les arbres »

  1. Merci pour cette chronique très intéressante et qui donne nevie de lire ce livre . J’ai déjà bien aimé « On m’appelle de mon Copperhead » de B. Kingsolver : Voilà ce que j’en avais écrit aprés la lecture « Un sacré roman! Coup de poing, Coup de coeur, Claque ! On suit le « héros » narrateur de sa petite enfance à l’âge adulte et on partage tout avec lui : les détresses, les galères , les violences , les amitiés et les amours et surtout son courage , l’instinct de survie comme une bouée accrochée à lui … C’est tellement fort , cela prend tellement aux tripes que j’ai mis beaucoup de temps à le lire ( ce qui est rare pour moi) non à cause de sa longueur mais parce que je ne pouvais pas continuer au-delà d’un certain nombre de péripéties tellement l’émotion était forte .
    Barbara Kingsolver l’autrice décrit ainsi son roman :
    « J’ai suivi scrupuleusement l’intrigue de David Copperfield, j’ai utilisé exactement les mêmes personnages, j’ai calqué mon roman directement sur celui de Dickens. Je dirais que c’est l’histoire d’un garçon né dans un mobil-home d’une mère célibataire, dans une région de chômage et de pauvreté endémiques ; son grand rêve, c’est de survivre, de devenir un super-héros, et de voir la mer. Mais si quelqu’un lui demandait ce qu’il aimerait faire adulte, il dirait : « être encore en vie ». J’emmène le lecteur dans son univers : on voit l’échec du système du placement familial, les difficultés de la culture éducative dans un endroit où les compagnies minières ont fait exprès depuis des générations de circonscrire les écoles afin de garder la population captive, de préserver leur marché du travail, pour que personne n’ait envie de partir faire autre chose. »

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