

Avec Romain Gary, on ne sait jamais où l’on va, tant la frontière entre la réalité et la fiction est mince, que ce soit dans son œuvre comme dans sa vie personnelle. Bien sûr, on croit connaitre beaucoup de choses sur lui, son comportement pendant la guerre où il rejoint les forces aériennes libres, participant à plus de 25 missions de bombardement, sa carrière diplomatique, son œuvre dont on connait au moins « la Promesse de l’aube » et « les racines du ciel », prix Goncourt, sa mystification littéraire en recevant un deuxième Prix Goncourt sous le pseudonyme d’Émile Ajar, sa liaison avec Jean Seberg, et son suicide par balle en 1980.

Si on se plonge un peu dans sa vie et son œuvre littéraire, ce que fait très bien Dominique Bona dans une superbe biographie (Éditions Folio) on comprend vite la richesse complexe de cet homme hors du commun, au caractère bien trempé, amoureux des femmes, (« les femmes belles ont toujours l’air de n’avoir besoin de personne. «) à l’œuvre magnifique marquée par ses origines juives ashkénazes et son enfance difficile, son obsession à ne pas vieillir qui l’a conduit à son suicide.

«Je me suis fait une promesse: ne jamais vieillir, ne jamais rejoindre Dieu trop tard. »
Son œuvre en dehors de ses titres les plus connus, est d’une intense richesse et « Chien Blanc » est un livre que je ne connaissais pas, découvert avec émotions, rapidement captivé par une histoire qui comme chaque fois chez Gary oscille entre fiction et réalité.
Nous sommes dans les années 60. Gary marié à Jean Seberg pantoufle en Californie comme Consul général de France. La trame de fond est l’assassinat de Martin Luther King et les manifestations monstres qui s’ensuivent, mêlant des marches silencieuses à Atlanta en mémoire de King, des discours appelant à la non-violence comme celui de Robert Kennedy (assassiné deux mois plus tard) et dont Gary qui l’a bien connu relate la rencontre dans le livre, mais aussi des émeutes violentes dans plus d’une centaine de villes américaines, où les pillages et les affrontements avec la police témoignent d’un profond désespoir de la population noire. Dans les ghettos noirs, plus de 40 morts, 20000 arrestations, des quartiers entiers furent détruits.

« Ce pays explique-t-il à Bob Kennedy, étant à l’avant-garde de tout ce qui est démesuré, est aussi à l’avant-garde de la névrose. Dans cette immense machine technologique de distribution de vie, chaque être se sent de plus en plus comme un jeton inséré dans la fente, manipulé par des circuits préétablis et éjecté à l’autre bout sous forme de retraité et de cadavre (…) Je sentais peser sur Bobby la menace de la paranoïa américaine, plus dangereuse ici qu’ailleurs, dans ce pays où le culte du succès, de la réussite, accentue les complexes d’infériorité, de persécution, de frustration et d’échec. Je demande à Bobby quelles précautions il prend contre un attentat éventuel. Il sourit.

« Il n’y a aucun moyen de protéger un candidat pendant la campagne électorale. Il faut se donner à la foule, et, à partir de là, …il faut compter sur la chance. »
Dans ce livre incroyablement actuel, Romain Gary analyse avec une pertinence parfaite la profondeur et les racines xénophobes de la société de ce pays. Qui n’a pas changé, et qui est resté le même dans la démesure et la paranoïa perverse de ses acteurs et de son grand Saigneur. »
« J’appelle société de provocation nous dit Gary, toute société d’abondance et en expansion économique qui se livre à l’exhibitionnisme constant de ses richesses et pousse à la consommation et à la possession par la publicité, les vitrines de luxe, les étalages alléchants, tout en laissant en marge une fraction importante de la population qu’elle provoque à l’assouvissement de ses besoins réels ou artificiellement créés, en même temps qu’elle lui refuse les moyens de satisfaire cet appétit. Comment peut-on s’étonner, lorsqu’un jeune noir du ghetto, cerné de Cadillac et de magasins de luxe, bombardé à la radio et à la télévision par une publicité frénétique qui le conditionne à sentir qu’il ne peut pas se passer de ce qu’elle lui propose , depuis le dernier modèle annuel »obligatoire » sorti par la General Motors ou Westinghouse, les vêtements, les appareils de bonheur visuels et auditifs, ainsi que les cent mille réincarnations saisonnières de gadgets dont vous ne pouvez-vous passer à moins d’être un plouc, comment s’étonner , dites le moi, si ce jeune finit par se ruer à la première occasion sur les étalages béants derrière les vitrines brisées ? La débauche de prospérité de l’Amérique blanche finit par agir sur les masses sous développées mais informées du tiers monde, comme cette vitrine d’un magasin de luxe de la Cinquième avenue sur un chômeur de Harlem. Cette société de provocation qui laisse une marge entre les richesses dont elle dispose et qu’elle exalte par le « striptease » publicitaire, par l’exhibitionnisme du train de vie, par la sommation à acheter et la psychose de la possession, et les moyens qu’elle donne aux masses intérieures ou extérieures de satisfaire non seulement les besoins artificiellement créés, mais encore et surtout les besoins les plus élémentaires. »
Le racisme anti noir est alors à son comble, et de nombreux groupes d’activistes blancs, souvent huppés et se cherchant une bonne conscience, on dirait aujourd’hui wokistes avant l’heure, s’agitent, se retrouvent, se regroupent pour trouver des fonds et batailler pour aider une communauté noire qui ne l’entend pas trop de cette oreille, refusant de se laisser déposséder d’un combat et d’une conscience politique qui lui appartient. C’est la montée en puissance du Black Power.

« Toute une littérature parle « d’excitabilité » à propos des Noirs. Ce qui frappe le plus chez les militants, c’est leur froideur. Ils se conduisent souvent comme s’ils avaient déjà été tués depuis longtemps. »
C’est aussi l’époque où l’aventurier Gary s’ennuie dans son poste de diplomate au point de quitter la carrière pour faire des allers retours vers Paris parfaitement décrits dans le livre. Il se consacre pleinement à son œuvre. C’est une période où Gary est intimement marqué par le Père Teilhard de Chardin, jésuite et philosophe dont il a repris le personnage du père Tassin dans « les Racines du ciel ». Outre les artistes d’Hollywood et de la jet set qu’il fréquente sans être dupe de la superficialité des rapports, il côtoie à l’époque Simone Signoret qui fera un jour une magnifique « Madame Rosa » dans « la Vie devant soi » au cinéma. Mais aussi Sartre, Camus, et André Malraux à la fibre diplomatique lui aussi.

Mais Gary est avant tout un homme libre, épris de justice comme de justesse, il le restera jusqu’au bout.
« On peut gueuler évidemment, hurler, mais je vous l’ai déjà dit, : seul l’Océan a la voix qu’il faut pour parler au nom de l’homme. «
Jean et Romain adoptent un jour un chien errant abandonné, Batka, retrouvé devant leur domicile. La particularité de ce berger allemand est d’avoir été férocement conditionné pour n’attaquer que les noirs, il se transforme alors en un molosse bavant et fulminant, se ruant sur chaque noir qu’il croise, devenant doux comme un agneau lorsqu’il est avec les blancs.
Chien blanc, dressé par les blancs, pour chasser les noirs. C’est l’argument du récit.
Avec un de ses amis, Keys, il va s’efforcer de le rééduquer. Et de révoquer la maltraitance animale dont il a été victime. Car bien décidé à ne pas abandonner le chien, la résignation est un sentiment étranger à Gary.
C’est l’histoire de ce processus, de cette rencontre avec l’animal, qui est le fil directeur du livre.
Et c’est ce qui passionne le lecteur.

« Les chiens policiers comme Batka sont appelés par les professionnels des « chiens d’attaque ». Presque toujours, ils ont derrière eux une longue lignée, plusieurs générations de bêtes spécialement dressées à l’attaque. Le dressage est ainsi facilité par un atavisme qui devient une véritable nature. C’était contre cet atavisme que le chien était en train de lutter…
Chien blanc était sur la défensive. La haine était là, mais la peur empêchait la bête d’attaquer. Il s’avançait parfois de quelques centimètres, par petits bonds, presque sur place, au rythme de ses aboiements, mais reculait aussitôt. Son poil était hérissé, ses oreilles aplaties et il y avait à présent dans ses hurlements les échos d’un véritable dédoublement psychique où se reconnaissait le désespoir du chien fidèle qui se sent coupable de forfaiture.
Chien blanc savait qu’il trahissait les siens… «


Le livre explore tant de thèmes, celui du racisme sous toutes ses formes, de la pauvreté sociale des noirs, de l’hypocrisie des « belles âmes libérales », les mêmes qu’aujourd’hui, lorsque tout récemment un Bob Dylan cinglant interpelle publiquement, dans un silence assourdissant lors d’une remise d’Awards face à leurs contradictions de riches.
« Nous sommes ici à boire des choses qui coûtent plus que ce que la plupart des gens gagnent en un mois, nous félicitant d’être importants. Mais si vous avez autant d’influence et que vous ne faites pas attention aux gens qui se foutent du silence … alors tu ne mènes rien. Tu n’es que du bruit dans une belle veste ».
Parole de Zimm ! et de faire don de la totalité des recettes de sa prochaine tournée – plus de 10 millions de dollars- pour financer les services de santé mentale, soutenir les familles vivant dans la pauvreté et fournir de l’aide aux hospices d’enfants.

Tout y passe dans « Chien blanc », la responsabilité de l’homme face à la cause animale, la manipulation du vivant, mais aussi l’espoir de changement en dépit de la violence et des préjugés. On retrouve « la patte » de cet auteur hors normes, son ironie, sa malice, sa férocité, sa hauteur de vue, sa façon propre de livrer une analyse où le manichéisme et la nuance n’ont pas de place.
Je n’ai pu m’empêcher comme tout lecteur de me questionner sur la place de la vérité dans cette histoire, et c’est toujours difficile avec Romain Gary, de savoir jusqu’où va l’authenticité des faits et à partir de quand commence la fiction. Gary disait que cette histoire était véridique. Probable que dans les faits, l’adoption de Batka, le recueil de ce berger allemand est largement authentique. Il semble qu’à cette époque dans le sud Blanc américain, raciste jusqu’à la moelle, berceau du Ku Klux Klan, des chiens étaient dressés pour attaquer spécifiquement les personnes noires, mais aussi pour intimider les militants et les manifestants pour les droits civiques. Cela étant, le chien « éduqué » était-il capable de distinguer réellement les noirs des blancs ?
Au fond, peu importe car ce livre engagé, ce grand livre ancré dans une réalité qui semble intemporelle, hélas, atteint son but en nous faisant réfléchir, sur le racisme, toujours d’actualité, sur la bêtise humaine éternelle, sur la maltraitance animale physique comme psychologique, mais aussi sur l’espoir de faire naitre un changement et une rédemption.
Romain Gary explorateur social avisé est au zénith de son œuvre dans ce texte. Dont je ressens furieusement l’envie de redécouvrir les récits, tant j’aime son écriture, son ironie malicieuse, son élégance à la fois détachée et fragile, son humour « mordant », féroce, d’une grande intelligence, sa hauteur de vue, son « humanitude », son intégrité.
« La vérité écrivait-il dans « les Racines du ciel », est une catin qui ne résiste pas à l’interrogatoire. «
Il aura prouvé que la littérature comme la vie, peut être une comédie tragique ou une tragédie comique.
Magicien des lettres, funambule des mots entre réalité et fiction, dans sa vie comme dans son œuvre, chacun de ses livres, « Chien blanc » comme tous les autres, est un miroir brisé où se reflètent, sous des plumes multiples, nos colères, nos espérances, et nos rêves.
Un grand respect pour une belle âme, un splendide récit, un auteur rare.

Romain Gary
Chien Blanc
Éditions Folio
220 pages
1972
On veut toujours en savoir davantage sur un personnage aussi charismatique

Bravo pour votre article, si complet et si bien écrit ! Les illustrations sont très bien choisies. J’avais déjà l’intention de lire ce roman, vous m’avez convaincue !
Merci pour votre retour. Votre commentaire m’encourage à faire encore mieux. Au final, c’est le livre qui compte. c’est du grand Romain Gary.