
Natacha Appanah a 52 ans, elle est Mauricienne mais d’origine Indienne. Elle remporte un vif succès cette année 2025 avec « la Nuit au cœur », livre sur le féminicide et la violence conjugale qui obtient le Prix Femina, le Prix Goncourt des Lycéens et le Renaudot des Lycéens. Pas moins.
« La mémoire délavée » est son avant dernier livre paru en 2023.
Il en est des livres comme des bijoux, ou mieux des diamants. Ces derniers sont souvent artistement taillés par des orfèvres habiles de grand talent. Il en est de même pour certains livres. » La Mémoire délavée » est un diamant brut, noir, étincelant.
Natacha Appanah est d’origine Indienne. Elle relate le parcours de ses aïeux qui en 1872 quittèrent les Indes à la fin supposée de l’esclavage sous la colonisation de l’empire britannique. Ils rejoignent par leurs propres moyens l’Ile Maurice dans l’espoir d’y découvrir un présent meilleur. C’est une page d’histoire méconnue dénommée « l’Engagisme ».
« L’Engagisme est un système de travail sous contrat mis en place dès 1830 par les Européens pour pallier le manque de main d’œuvre dans les champs de canne des colonies après la libération des esclaves. C’est une transhumance mondiale, une migration organisée et multidimensionnelle dictée par l’expansion coloniale de l’’Europe… »
« L’histoire de l’engagement indien est introduite dans les écoles mauriciennes à travers cette anecdote : on aurait raconté aux premiers engagés que, sous les rochers, à l’Ile Maurice dorment des quantités d’or et qu’il suffit de les retourner pour gagner une fortune. A mon pupitre d’écolier, j’avais bien peu de compassion et me moquais de cette crédulité. De l’or sous les rochers qui peut croire à un truc pareil ? »
En effet ces coolies sont déjà fichés par un numéro qui les identifie, prélude à de futurs tatouages morbides que connurent les Juifs dans les camps de la mort. Arrivés à Port Louis pour remplacer les esclaves noirs, ils vont s’échiner dans les plantations de canne à sucre pour un salaire de misère avec des patrons plutôt peu bienveillants. Natacha Appanah va nous raconter son histoire familiale, et tout particulièrement celle de ses grands-parents dans un livre court de 150 pages, admirablement illustré de dessins à la plume ou au fusain intégrés à l’histoire. Si le livre démarre avec un poétique et symbolique ballet d’étourneaux qui migrent annuellement, la symbolique forte de l’histoire renvoie à la migration de ces déplacés qui se retrouvent en Terre Inconnue. La mémoire est délavée par le temps, par les années, par le passage des générations. Le talent de Natacha Appanah affleure avec une délicatesse infinie à chaque phrase.
« Tant qu’il y aura des mers, tant qu’il y aura la misère, tant qu’il y aura des dominants et des dominés, j’ai l’impression qu’il y aura toujours des bateaux pour transporter les hommes qui rêvent d’un horizon meilleur»
Voilà une métaphore qui n’a jamais été si actuelle. Avec une émotion de grande tenue, Natacha nous raconte la vie douloureuse et pourtant heureuse de ses grands-parents dont elle ne parvient pas à se démunir du souvenir.
« Qu’est-ce qu’on ne donnerait pas pour revoir encore une fois le visage des gens qu’on a aimés profondément ». Elle nous révèle, alors, d’une écriture magnifique comment elle découvre, ébahie, le palimpseste qu’étaient ses grands-parents.
Je ne peux pas dévoiler cette vie empreinte de combats de dignité et d’amour. Découvrez-la ! Voilà un autre des effets de la vie dans les plantations coloniales, de la vie de dominé. On finit par croire que non seulement sa langue maternelle est inférieure, mais que, dans certains domaines, ses dieux ancestraux le sont aussi… L’écriture est belle à pleurer, vrai. Ainsi en apprenant la mort de son oncle,
« pendant des jours et des jours, j’ai été habitée par un chagrin entier à l’image de ces chagrins d’enfant qui nous faisaient pleurer dans un coin, la tête dans les mains»
On peut évoquer le film récent « Furcy né libre » qui nous dépeint l’ambiance, la souffrance et le racisme à travers l’esclave Furcy envoyé sur l’Ile Maurice pour servir dans les plantations de canne à sucre.

Ce livre, assez court pour être lu et relu, est d’une beauté sans nom, il illustre ici aussi le bel essai de Cynthia Fleury paru également en 2023 « Clinique de la Dignité ». Faisant référence aux effets systémiques du colonialisme elle écrit ceci : « Toute clinique de la dignité se pose (…) nécessairement comme dire vrai sur le fait du meurtre. «

La dignité, est avec la migration, le cœur même d’une histoire écrite avec une grâce absolue guidée par l’amour de la famille de l’autrice. Livre bien sûr où la migration, fil conducteur de l’histoire, s’illustre par cette si belle phrase
« j’imagine toutes ces mains jointes et ces prières silencieuses pour mes grands-parents sur leur lit de fleurs parfumées -œillets d’inde, roses, hibiscus, frangipaniers. Comme j’aime cette grâce qui les accompagne dans cette dernière traversée. Comme j’aime cet hommage des vivants pour leur migration ultime. «
On ne dira jamais assez le travail qu’il nous reste à accomplir, nous blancs, pour demander pardon et réfléchir sur la honte, les massacres, la culpabilité dont nous sommes les responsables permanents, encore aujourd’hui face à la colonisation, dont tant de voiles déposés impudiquement demeurent et s’empoussièrent. Ce travail-là reste à accomplir. Aimé Césaire, Frantz Fanon, Wole Soyinka, mais aussi Rabindranath Tagore en Inde, ou encore la mauricienne Ananda Devi s’y sont employés.



Ou encore James Baldwin lorsqu’il évoque l’héritage du colonialisme et de l’oppression :
« Je m’appelle Baldwin parce que je fus soit vendu par ma tribu africaine, soit volé à elle pour tomber entre les mains d’un chrétien blanc du nom de Baldwin qui me força à m’agenouiller au pied de la croix. «
Et encore Albert Camus qui s’il n’a pas directement dénoncé le colonialisme de front écrivait ceci : « la malédiction la plus commune en cette matière est d’être la dupe de bonne foi d’une hypocrisie collective, habile à mal poser les problèmes pour légitimer les odieuses solutions. «

« Toute leur vie, écrit Natacha Appanah, une partie d’eux restera dans le camp, et bien sûr ils continueront à travailler, à faire des enfants, à vivre, à progresser, mais ça leur manquera toujours. Comme une enfance perdue à jamais, comme une langue oubliée. »
Un livre rare. Pudique.
Un Diamant noir vous dis-je.
Natacha Appanah
La mémoire délavée
Ed Mercure de France
Collection Traits et Portraits
150 Pages
Sélection Prix essai France TELEVISIONS 2024
Pour en savoir davantage… nous ne sommes pas les derniers:
Avec Augustin Trapenard à la Grande Librairie

