

Cécile Coulon est entrée dans ma vie (de lecteur !) il y a 3 ou 4 ans, à la faveur d’une somptueuse préface d’un livre de poèmes de la romancière québécoise Gabrielle Filteau-Chiba “La forêt barbelée”. Les deux écrivaines se connaissent et s’apprécient. Elles ont manifestement une sensibilité d’écriture voisine, et sont de la même génération.

“En tant qu’autrice écrivait-elle dans sa préface, je suis avide de celles et ceux qui comprennent le besoin de se glisser à la marge d’un système pour en révéler ses dysfonctionnements, pour redonner au temps qui passe toute la longueur, toute l’épaisseur de chaque seconde, pour être apprivoisés par la forêt, par la tempête, par les grandes émotions du ciel, et de raconter tout cela à travers les formes qui nous conviennent, le roman, le poème, l’illustration (…) En tant que lectrice, je suis émerveillée: chaque année, ou plutôt chaque paire d’années, une voix s’élève, nouvelle, on se dit mais pourquoi personne ne m’en a parlé avant, mais comment ai-je pu passer à côté? “
C’est exactement le Visage qu’elle donne à la Nuit.
Cécile Coulon, 35 ans, a déjà derrière elle une œuvre conséquente, une dizaine de romans, des recueils de nouvelles, des livres de poésie, des ouvrages pour enfants. L’image que l’on se fait d’un auteur est parfois fausse, et ses prestations télévisées ne m’avaient pas toujours conquis, jusqu’à cette merveilleuse et longue préface. Son précédent roman “Une bête au paradis” m’avait plu, “Le visage de la nuit” est du même éclat, de la même trempe.


Cécile Coulon a un univers bien à elle, sombre, puissant, addictif, on reconnait rapidement son savoir-faire qui convie au savoir être.
- La ruralité, la nature, la condition humaine, la complexité des relations humaines, font partie de ses thèmes d’écriture.
“Le visage de la nuit” se déroule à une époque hors du temps présent, dans un village isolé “le fonds du puits” que l’on trouvait déjà dans “La langue des choses cachées”.
Le trouble de l’histoire est accentué par l’absence de patronyme des personnages identifiés par leur fonction ou leur rôle social.
Nous suivons un enfant de sept ans dont le visage fut ravagé par une fièvre ou une maladie terrible au point de lui laisser une apparence plus que difforme, effrayante; soutenir le regard s’avère impossible s’il n’est pas lui-même baigné d’amour et de respect. Il est recueilli, après l’abandon de son père dément (mais où est passée sa mère ?), par un prêtre et une ancienne institutrice aveugle dans un presbytère, à l’écart du village, ce qui accentue encore l’impression d’isolement. Sa difformité l’a transformé en véritable oiseau de nuit.

L’enfant souffre d’être différent.
“Au bout de quelques jours d’histoires atroces et de cauchemars peuplés de créatures plus effrayantes que lui-même, Madame lui offrit un petit panier de noix, qu’il devait garder au pied du lit. Elle lui conseilla de s’endormir avec une noix dans la main, et lorsque les rêves deviendraient trop violents, le craquement de la coque entre ses doigts le réveillerait. Il devrait alors manger la noix avant de se rendormir, en prenant soin d’en placer une nouvelle dans sa main chaque fois que nécessaire. L’enfant obéit, jusqu’à se réveiller, un matin, avec une noix intacte dans sa paume“
La nuit amplifie cette singularité, ce climat oppressant, dicte l’éloignement de la norme sociale. Elevé par le prêtre et l’ancienne institutrice qui vont l’éduquer avec une immense tendresse, l’enfant va un jour se trouver confronté à d’autres personnages, à la faveur de la venue au village, d’une famille avec deux enfants, un garçon de son âge “monstrueusement” beau, à l’opposé absolu, et dont la beauté singulière va repousser tout comme lui , les autres enfants de l’école, au point de devoir lui aussi se dissimuler du regard des autres et recevoir de l’instituteur du village, une instruction à domicile.
L’autre enfant, c’est sa sœur, personnage clé de l’histoire.

Une nuit les deux garçons vont se trouver confrontés, à trois autres enfants qui les ont suivis pour les agresser avec violence. Parce que l’un comme l’autre est différent.
La trajectoire de l’enfant “monstre” sera complexe, il incarne cette différence sociale qui effraie, mais fascine à la fois. Son apparence le condamne à l’invisibilité et à la nuit, arpentant la forêt, dans une solitude imposée qui s’avère source de liberté, il embaume les animaux manière pour lui de réparer une beauté brisée.
“Personne ne peut réparer ma tête. (…) Mais quand je m’occupe d’un animal mort, je le rends plus beau à regarder. On ne peut pas faire ça pour ma tête, mais je peux le faire pour eux. “
Il aime cette vie nocturne qui le fait libre, qui créée une brèche dans sa cage.
“Cette nuit-là, le ciel fut clair, d’un bleu qui tirait sur le mauve, et par moments on eut dit que l’aube jaillissait avant l’heure, mais non, l’ombre charriait les mouvements des arbres et des oiseaux, dans son sillage des traînées de poussière blanche montaient au-dessus des collines, et le garçon, levant les yeux sur cet espace déserté des étoiles, éprouvait un sentiment d’éternité qu’il n’avait jamais connu. (…) Il arpenta les prairies qui tombaient, à l’est du Fond du Puits, sur des bosquets épais, ensauvagés, où l’été des grappes d’enfants arrachaient mûres et framboises. Il dévala les pentes une par une, sous un ciel d’aube en plein cœur de la nuit, il se sentait solide, anormalement fort, et quelque part en lui naquit l’idée qu’en cette seconde précise il était presque beau (…). Un craquement à l’extérieur du bois, le fit sursauter. Plissant les paupières, il ne distinguait rien : les arbres respiraient doucement dans leur cage de verdure, aucune âme, à part la sienne, ne venait troubler leur danse. Le garçon se retourna : derrière lui, les ronces bloquaient la vue et le passage, mais il perçut, entre deux massifs qui grillageaient le paysage, un mouvement, régulier et, il en était certain, une respiration. “
Impossible pour lui d’envisager une sociabilité; de fil en aiguille et avec l’aide du prêtre il va se retrouver “embaumeur” pour les humains, apprenant sa technique dans le vieux grimoire d’un croque-mort décédé, se déplaçant tel un oiseau de nuit dans un autre monde, entre les vivants et les morts. Quant au bel éphèbe son destin sera encore plus tragique.

- Je vous rassure, non, rien n’est glauque dans ce récit. Avant tout, c’est ce que l’on appelle… un roman d’atmosphère.
Cette histoire, certes un peu “gore” dans les cinquante premières pages va prendre dès lors son envol vers un thriller haletant. Cécile Coulon interroge et revisite des thèmes qui lui sont chers, le beau et le laid, la différence et l’exclusion, elle explore les angles morts de l’âme humaine et les forces telluriques de la nature.
Cela veut-il dire qu’en dehors de certains canons de la beauté, certaines règles imposées, il n’y a point de salut pour se fondre dans un anonymat ou simplement trouver la voie du bonheur d’exister ?
Cécile Coulon nous montre à quel point la norme sociale, qui génère tant de cruauté est une impitoyable machine à broyer.
Ce livre est un conte plus noir que “gothique”, pas sûr que cela soit mon genre préféré, cependant, il touche juste dans son propos, Cécile nous montrant bien que la monstruosité n’est pas dans l’apparence, mais dans la cruauté des hommes, les vrais monstres ce sont les habitants du village, le père dément qui réapparaît à la fin de l’histoire la détournant vers des pistes insoupçonnées, mais aussi les enfants, ce qui ne nous étonne pas au fond , tant on sait qu’ils peuvent être tellement injustes et cruels. La lumière convoquée par la sœur à mi-chemin, par son amour et sa tendresse entre les deux enfants, apporte la fragilité et la compassion nécessaires à ces deux existences.
Dans cette fable noire, nous ne sommes jamais loin de Stephen King, mais aussi parfois de Cécile Minard (et son intérêt pour les marges), de JK Rowling par sa peinture de l’enfance et de la quête d’identité à une époque charnière de la construction de la personnalité d’un enfant, de la littérature médiévale ou du conte philosophique.



En dépit d’une fin qui m’a paru discutable, j’ai été emporté, envahi par l’écriture et l’univers de l’auteure. Dans ce territoire qu’est la nuit, qui se révèle être métaphoriquement un espace de révélation et de liberté, ces deux enfants que l’apparence physique oppose, subissent la même exclusion, le même isolement dressé par des murs autant physiques que symboliques. Voilà un texte, un style et une histoire qui tranchent avec une banalité littéraire ambiante convenue, et déposent dans le cœur du lecteur des touches, des sentiments, des émotions qu’il n’est pas prêt d’oublier.
Histoire d’une trace comme d’une traque, j’ai aimé ce livre sombre, noir et beau, magnifiquement écrit qui me conforte dans mon envie de plonger plus profondément dans l’univers de cette auteure.
Cécile Coulon
Le visage de la nuit
Editions de l’Iconoclaste
275 pages
2026
Et si nous en voulions davantage…
et sur la poésie…

