

Un titre, un auteur, et déjà des noms qui claquent.
Je me souviens, lorsque le livre parut dans les années…75 ! Ce fut un coup de tonnerre.
Des années ont passé, un déluge de livres a été publié, des millions de pages ont été écrites et lues. Parfois retenues, le plus souvent oubliées.
Mars, de Fritz Zorn, non.
Le livre fut publié à titre posthume et le récit est resté dans un coin obscur de ma mémoire. Il est reparu il y a 3 ans, 40 années plus tard donc, dans une nouvelle traduction, plus enlevée, plus …”Rimbaldienne “ ai-je lu, plus fidèle à l’esprit de l’auteur. Avec une somptueuse préface de Philippe Lançon, l’inoubliable auteur « du Lambeau ».
“Un coup de canon « nous dit-il, et c’est vrai, le livre n’a rien perdu de sa force, de sa violence, un de ces livres intenses qui dérangent, qui font mal mais que l’on n’arrive pas à lâcher. Unique.
Parce que, aussi, c’est une œuvre sans égale.

Fritz Zorn est ce jeune homme Suisse, la trentaine sonnée, bourgeois, et même plus, couvé, étouffé, éteint avant même d’avoir été éclairé, dans une famille riche, où il ne manque de rien parce qu’il n’a besoin de rien. Conscient de sa mort prochaine à 32 ans, il dresse un réquisitoire féroce contre la société bourgeoise zurichoise responsable selon lui de son mal. Zorn signifie « colère » en allemand, et « Mars » est le dieu de la guerre. Ce choix patronymique de l’auteur montre son désespoir et son angoisse existentielle. Thomas Mann, Albert Camus et Sigmund Freud sont convoqués dans sa réflexion.



“Nous préférions être corrects que de vivre “ nous dit-il.”
Et d’ajouter, “J’étais trop correct pour être seulement capable d’aimer ; je n’étais d’ailleurs pas pleinement moi, j’étais simplement la correction faite homme.”
Son récit est sa vie. Enfance plate, adolescence sans désirs et sans émois, études sans plaisirs et sans joies, sans rencontres, sans ambitions ni projets. Sans femmes.
“Mon problème, ce n’était pas du tout que j’avais des ”difficultés avec les femmes “, c’est que je souffrais d’une impuissance totale sur le plan de l’âme.”
Et puis, le cancer, un lymphome, explose son cou, métastase son corps. Fritz Zorn raconte, analyse, dissèque comme en salle d’anatomie, sa vie, son éducation bourgeoise, sa famille et ses connaissances, car d’amis, car de femmes il n’aura jamais. Le cancer est là, vient de là, y plonge ses racines, et de façon féroce, par son récit superbement écrit mais, implacable parfois, insoutenable souvent, il va montrer, raconter, décortiquer à quel point une enfance, une éducation annihilée, une adolescence calcinée vont faire éclore la corolle d’une fleur vénéneuse qui va l’engloutir.
“ La tumeur renfermait des larmes ravalées”.
Tout être qui ravale sa souffrance au tréfonds de lui-même sera avalé tôt ou tard à son tour par cette souffrance enfouie en lui. ”

“Je suis porté à croire que je ne suis pas moi-même le cancer qui me ronge, mais que c’est plutôt ma famille, mon origine, un héritage dont je suis le dépositaire qui me dévorent tout vif. “
“Famille je te hais ”pourrait-il paraphraser André Gide dans « les faux monnayeurs ».
Le livre est beau et terrible, il fascine, il dérange, parce qu’il a quelque chose d’universel et parle ainsi à chacun, d’un petit recoin, d’un angle mort de l’éducation qu’il a reçu. À quel point nous devons, tout au long de la vie, ne rien omettre de ce que nous avons reçu en dépôt ou de ce dont nous avons manqué, laissé au bord du chemin, car tôt ou tard, pourra ressortir, sous des formes diverses, l’expression d’une douleur, d’une frustration, parfois d’un malheur.
« J’ai été éduqué à mort. « (…) Je me suis habitué à ne porter aucun jugement personnel, mais au contraire à toujours adopter les jugements des autres. «
“Au sein de la société des hommes, je n’étais même pas un rouage utile ; je me contentais d’être présentable.”
Sa névrose, fruit d’un manque d’amour absolu, pourrit son existence. Et pourtant, comment le croire et le comprendre, la mort va le ramener à la Vie, et aussi incroyable, le faire muter de chrysalide en papillon.
Ce livre, poignant, ne se raconte pas, il se vit, de l’intérieur, sa lecture hypnotise nos sens, tant il émeut, bouleverse, suscite émotions et réactions, quelque part il se mérite.
En questionnant la liberté, la normalité et le coût de la conformité, il nous interpelle. C’est un livre noir, dans le même temps, c’est un appel à la vie comme à la révolte face à ce qui nous étouffe.
Mais il est si beau et si fort, que la dernière ligne vue, il restera dans ma mémoire au Panthéon de mes livres lus.
Très fortement recommandé.

Fritz Zorn
Mars
Éditions Gallimard
320 pages
2023 (nouvelle traduction)
On peut toujours en savoir davantage…
