

Jon Kalman Stefansson est certainement le plus grand écrivain islandais vivant.
Sans doute le plus connu en Europe et en France.
Il est né à Reykjavik en Islande le 17 décembre 1974. Avant de devenir écrivain, Stefansson a exercé des métiers très divers, maçon, pêcheur, bibliothécaire, traducteur et romancier. Il s’est fait connaître du grand public par sa trilogie “Entre ciel et terre”, “la tristesse des anges” et le cœur de l’homme”, puis par “Asta”, et surtout par “ton absence n’est que ténèbres », Prix du Livre Étranger France Inter 2022, livre qui a reçu un vibrant accueil de la presse et des lecteurs. Par la suite ce fut “mon sous-marin jaune “récit pétri d’humour de fantaisie et de gravité, très musical, autour de la figure emblématique de Paul McCartney.




“Ton absence” était un livre splendide, touffu, roman à la foi poétique, énigmatique autour d’un homme isolé qui se réveille dans un village d’un fjord du Nord-Ouest Islandais sans se souvenir de son identité, de son passé, ni de la raison de sa présence. Tout le monde le connait mais lui ne reconnaît personne. Par des flash-back mémoriels le narrateur va reconstituer le puzzle de cet homme. C’est un roman magique, magnétique, explorant les ressorts de la mémoire, la quête d’identité, de l’amour et du sens de l’existence par une prose très lyrique et musicale comme souvent chez Stefansson avec même une play list indexée au livre.
« Moins tu écris sur les ténèbres, plus elles engloutissent de choses. «
Dans ”Corps célestes” première incursion de l’auteur dans le passé, le fil narrateur se dévide sur une longue lettre écrite par le pasteur Petur, à un personnage dont nous ne saurons rien et qu’il appelle , “son exquise”. Le révérend Petur, pasteur, un homme décrit comme sulfureux et tourmenté par les passions amoureuses et « les tempêtes de désirs accumulant les braises autour de sa tête », désir charnel au point d’y succomber parfois, est nommé dans la paroisse de Brunisandur, il y est accueilli par la servante Dorothea, femme à poigne, taciturne, paraissant frustre au premier abord, mais pertinente dans ses conseils et avisée dans sa perception des moindres sentiments de son maitre, si elle ne sait ni lire ni écrire, cela ne l’empêche pas de faire preuve d’une érudition sans failles, son immense mémoire lui permettant de réciter sans fin des poésies qu’elle n’a entendu qu’une seule fois, mais aussi témoignant des histoires locales et des traditions.

Elle va devenir le soutien indéfectible de Petur, lui qui arrive dans cet endroit perdu des fjords du Nord-Ouest islandais. Stefansson nous relate par le biais de la longue missive de Petur à « son exquise », un évènement tragique et réel de l’histoire islandaise, le massacre survenu en octobre 1615 de trois navires basques, des pêcheurs et dépeceurs de baleines qui font naufrage dans une mer tourmentée sur les côtes islandaises. Les équipages contraints d’hiverner, entreront en conflit avec la population à la suite de vols de poisson séché, ressource vitale pour les populations locales. Le bailli Ari Magnusson par le biais d’un décret royal les déclare hors la loi, et autorise les locaux à les massacrer, et ce autant que possible. Ce récit fut le dernier carnage connu de l’histoire islandaise vis à vis des baleiniers, la loi officialisant le massacre des basques ne fut abrogée qu’en 2015.

Mêlant fiction et réalité historique, Stefansson nous relate cet épisode d’une plume intense, poétique, onirique parfois, métaphysique souvent, multipliant les récits et les digressions dans l’histoire, usant de processus métaphoriques nombreux, parsemant son propos d’une multitude de personnages, de lieux et de noms tout aussi impossibles à mémoriser pour le lecteur. Il existe à la fin de l’ouvrage un glossaire reprenant l’ensemble des protagonistes et leur fonction, qu’il convient de capturer et d’avoir à portée de main, j’aurais été bien inspiré de le savoir avant la dernière page !
Paradoxalement cela ne m’a pas vraiment gêné, tant le génie d’auteur et de son personnage Petur, surplombant l’évènement historique nous embarque dans une multitude de réflexions, sur la différence, sur l’étranger, la xénophobie sélective selon que vous êtes basque ou Anglais, celui qui est autre , différent de nous, sur la cruauté humaine comme celle des éléments, sur l’amour, la passion et le désir charnel auxquels Petur ne saura résister, thèmes chers à l’auteur, sur la foi (le récit fait de multiples allusions et références au Nouveau Testament), sur la résistance du pasteur face à la cruauté humaine et l’injustice.
“Nous nous dispersons, nous nous évaporons”.
« Je le sais le temps presse.
Je ne dispose pas de tout celui qu’il me faudrait.
Peut-être ne nous est-il jamais accordé : face à la mort, la vie est brève.
Oui brève, fugace, parce que nous sommes telles des mouches. La nuit tombe, nous nous dispersons et nous n’avons jamais existé. “
“Je pars seul, monsieur, je n’ai nul besoin d’aide, et je vais sans regrets ; on m’enseigna très tôt que l’être humain, qu’il soit de haut rang ou de basse extraction, se résume à un souffle, un fil d’argent qui ne manque pas de se rompre et qu’ensuite nombreux sont ses jours de ténèbres. “
De nombreux personnages nous accompagnent dans cette histoire (d’où l’importance de se munir du glossaire pour ne pas se perdre dans les mers froides d’Islande !).
Outre Petur et Dorothéa sa boussole morale, incarnant la sagesse locale, se mêleront Helga, femme mystérieuse, personnage important dans le déroulement du récit, le capitaine anglais John, car si les Anglais sont aussi dans l’histoire ils sont eux tolérés, l’Islande à cette époque étant sous protectorat et influence Danoise (Petur –tout comme Stefansson avait d’ailleurs fait ses études à Copenhague). Les Anglais étaient les alliés commerciaux des Danois et donc acceptés. Les pêcheurs basques étaient des intrus dans les eaux islandaises, baleiniers sans scrupules venant piller le poisson Islandais (et non le pain, nous connaissons la formule !) , commerçants et non pêcheurs ce qui les fait respecter.
John, grand ami de Petur , amène une palette romantique au récit, les pêcheurs espagnols Pedro et Sébastian de la violence subie et de la pitié, la chienne Sapho et la chatte Kleopatra l’intelligence et la lenteur animale, Jon l’érudit, personnage local porteur de connaissance donne lui une trame philosophique au récit. Il y en a tant d’autres.
Il faut un certain temps pour entrer dans ce livre touffu et luxuriant, mais une fois immergé, le plaisir est jubilatoire. C’est un immense livre d’un auteur qui ne l’est pas moins, à l’érudition exemplaire. Multipliant les aphorismes, JKS contraint le lecteur à méditer plus qu’à réfléchir, à une translocation dans le passé davantage que dans le futur, à une réflexion sur une multitude de sujets touchant à la condition humaine.

“On ne voit souvent que ce qu’on choisit ou ce qu’il nous plait de percevoir. “
“La poésie, plus que toute autre, ressemble à nos vies : elle est trouée, taillée en pièces, et constituée de fragments épars. L’existence ne nous apparait-elle pas sous forme de fragments quand nous regardons en arrière. “
« La vérité importe-t-elle plus que l’amour ? Voici les questions. (…)
La vie a la forme d’une étoile de mer, lit-on quelque part, elle indique par conséquent toutes les directions »
« Tant de choses échappent à notre entendement ; et de qui deviendrai-je désormais l’instrument ? »
« Rien ne doit imposer le silence aux rêves, lit-on quelque part. Sans doute a-t-on oublié d’en informer la vie. «
« S’adressant à sa chatte Sapho, Petur lui dit : Que penses-tu de cette interprétation ma chère Sapho ? Elle lève les yeux, remue la tête comme si elle réfléchissait, comme pour examiner tous les angles du problème que lui soumet son maître. Mes mots sont des brebis, dis-je, aide-moi à les rassembler. Alors, elle pousse un léger soupir, se couche en rond à mes pieds, s’endort, soulagée et reconnaissante et de ne pas être humaine. “
C’est une lecture exigeante, mais jouissive.
Si ce livre est votre première incursion dans le monde de l’écrivain Islandais, ce n’est peut-être pas le roman idéal pour découvrir son univers, sa première trilogie et surtout “ton absence n’est que ténèbres” seront plus appropriés.

Mais lire Jon Kalman Stefansson, c’est comme se tenir, stoïque et droit, au bord d’un fjord islandais : le vent glacé fouette nos certitudes, tandis que quelque part, entre la terre et le ciel, une lueur d’aurore boréale danse sur nos questions les plus folles. Comme dans « Ton absence n’est que ténèbres », sublime titre avec lequel il joue encore sur un titre de chapitre, « Corps célestes à la lisière du monde « pose davantage de questions qu’il ne nous offre de réponses, il nous tend une lampe à huile et une carte parcheminée, à moitié effacée et rongée par le temps en nous disant, vas-y, tiens, avance. C’est le génie de cet auteur qui plus encore que dans ses autres livres, ne nous parle pas de la vie, il nous la fait vivre et gicler à travers Petur, Dorothea et les autres. Même si l’on trébuche sur des cailloux métaphysiques, (ou sur des noms au graphisme et à la consonance imprononçable mais qui nous dépaysent tellement) on se relève le sourire aux lèvres parce que l’on a senti, un instant, le frisson du sacré se substituer à l’ordinaire. Si vous aimez ces livres, (où la traduction impeccable d’Éric Boury s’élève à une hauteur rarement atteinte), qui vous laissent éblouis, désorientés et en ébriété intellectuelle, pour les familiers de l’auteur comme pour les débutants qui veulent se tester à une œuvre quasiment mystique, foncez, plongez, immergez-vous dans ce récit intense, multiformes, vous y retrouverez toutes les thématiques et toutes les obsessions d’un auteur inclassable, hors normes, aux obsessions dantesques, certainement nobélisable. Un vrai récit-constellation.
Et souvenez-vous comme il l’écrit si bien :
« Nous sommes tous des corps à la lisière du monde, tendus entre la terre qui nous retient et le ciel qui nous appelle. «
Alors, prêts à sauter ?

Jon Kalman Stefansson
corps célestes à la lisière du monde
Christian Bourgois Editeur
471 Pages
2026
On veut toujours en savoir un tout petit peu plus…
La très belle chronique d’Isabelle Sorente !
Merci Yasmina… toujours une chronique aussi avisée, pertinente, très poétique collant parfaitement au livre et à son auteur.

