

Ne pas manquer un livre.
Ne pas passer à côté d’un auteur.
Ne pas ignorer un texte qui peut changer le cours de mes lectures et donc de mon cœur comme de mon âme.
C’est parfois le hasard qui fait si bien les choses, le bouche à oreille, une couverture attrayante sur le rayonnage d’un bouquiniste, un cadeau inattendu.
Là, ce fut mon libraire indépendant, qui me sait toujours en quête de la pièce rare, du livre inconnu qui va savoir me bouleverser. Un livre qui a du chien. Ou plutôt du renard, en l’espèce. Ce livre m’attendait.
Et ce fut « Rousse », et ses airs de Petit Prince.
Denis Infante. Incroyable, presque un voisin, il habite à quelques encablures de chez moi. Il a eu les honneurs de la radio, de la presse, de la critique, est même passé à la Grande Librairie. Où étais-je ce soir-là ?
Denis Infante né au Maroc, est issu d’un milieu modeste. Fils d’ouvrier, il a grandi tout près d’une aciérie, dans le Gard, à l’Ardoise. Il a longtemps appréhendé, ai-je lu, d’entrer dans les bibliothèques, dévorant les classiques achetés par sa mère par correspondance. Carrière dans le cinéma et le théâtre, il plonge ensuite dans la littérature.

“Rousse ou les habitants de l’univers” est son premier roman. C’est une fable métaphorique, désenchantée, pour adultes, (encore que…), écrite dans une langue superbe d’inventivité, ses phrases se dépouillent des articles définis et indéfinis donnant à son récit une musicalité et un rythme étrange, intriguant mais bienvenu, un côté animal, c’est le but recherché. Sans doute écrit classiquement, le texte n’aurait pas été empreint de tant d’intensité.
Ce conte, car c’en est un, nous fait suivre sur 200 pages les pérégrinations d’une renarde, Rousse, dans un monde écologiquement dévasté par le réchauffement climatique, à la recherche d’eau et d’un fleuve. Grand fleuve. La quête de l’eau dans un monde animal pas vraiment hostile, mais géologiquement difficile.
Rousse quitte « le Bois de Chet », son domaine, pour un nulle part ailleurs.
Le lecteur est la renarde. Il regarde ce monde avec des yeux de renarde, il repère ses congénères, Brune, l’ourse, mère endeuillée par la mort de ses oursons, figure maternelle et sage qui va guider Rousse dans son voyage initiatique, Grand loup et sa meute, Noirciel le corbeau qui sait, il est la connaissance, Cœurfier le sanglier, noble et sauvage, Ombre l’écureuil léger et facétieux, Écorce de Hêtre, très vieille éléphante, maitresse aussi, et d’autres encore. Ainsi raconté, on se croirait dans un beau livre pour enfants. Pas vraiment le cas, lorsque l’on comprend vite, que les thèmes qui s’enchainent et s’entrelacent, sont ceux de l’exil climatique, du voyage loin de la forêt natale devenue inhospitalière, de la recherche de nourriture et surtout de l’eau : l’or bleu.

Et puis plus simplement de nouveaux horizons, ceux qui conduisent tout être vers la réflexion, la croissance intérieure, la sagesse. Dans ce périple, une odyssée universelle, Renarde, curieuse, sans préjugés inutiles, accueille les rencontres successives qui se font avec de nouveaux êtres, différents, hospitaliers souvent mais pas toujours.
Le roman explore tout, la liberté, la curiosité, la résilience face à l’adversité, la quête du sens dans un monde dévasté, la recherche de nourriture, l’adversité face à des êtres obscurs et cachés au fond d’un fleuve par toujours bienveillant, ce livre célèbre le vivant, l’animalité de la vie, la rencontre de l ’autre, c’est une invitation à repenser notre vision du monde, notre rapport à la diversité. Il nous questionne aussi, inlassablement, sur notre place dans un monde surchauffé : 50 degrés, que serons-nous devenus ?
La langue sans déterminants rythme cette odyssée rougeoyante, lui donnant équilibre et harmonie.
« Mais journées d’attente n’étaient pas perdues pour impétueuse renarde, car Noirciel qui était Maître, qui savait, en profitait pour parfaire son apprentissage. Parfois, Rousse pensait que son esprit ne serait jamais assez solide et extensible et qu’il fallait se fendre, éclater comme fruit trop mûr sous accumulation des connaissances que corbeau lui insufflait jour après jour, nuit après nuit. Parfois avec placidité et calme, parfois avec énervement et rudesse, si Rousse faisait mine de relâcher attention. Car Noirciel connaissait aussi insondable ciel nocturne. Etoiles fixes dessinant d’incompréhensibles et immuables signes, et étoiles voyageuses qui parcouraient inlassablement immense champ du ciel.
Lune changeante et pourtant immuable comme flottante sur flot continu du fleuve vie.
Il n’est jamais trop tard pour apprendre, et on n’en savait jamais assez, car vaste est univers, multiples sont créatures qui l’habitent et innombrables phénomènes qui adviennent. Tels étaient principes de Maître Noirciel. «


C’est un livre à lire ou à écouter à voix haute, je n’ai pu m’empêcher de rapprocher ce monde de celui des Amérindiens, comme si « grand chef Apache », comme si « grand sage Inuit », nous racontait cette histoire autour d’un feu de camp, d’un ton incantatoire, parlant à notre cœur, à notre intelligence.
« Rousse se rappela leçon de Noirciel qui était Maître, qui savait. Mort est fin, vie est chemin. »
S’il y a de l’eau, de la chair, des plantes, des arbres, il y a aussi des fruits avec la pomme emblématique qui étanche la soif, comme dit cette histoire, « le seul fruit qui a croqué le monde avant qu’il ne la croque ».


J’ai pensé à des haïkus, j’ai pensé à Pablo Neruda lorsqu’il écrit que “la pomme est le seul fruit qui contient son propre crépuscule” ou à Federico Garcia Lorca lorsque parlant de la soif il clame, « c’est un cheval sauvage qui galope dans ma gorge.»
Et si Giono figure dans l’incipit, c’est surtout Denis Infante, qui par sa langue inventive, nous transporte vers un français redevenu sauvage.
La place des non humains est un choc rafraichissant pour le coup, qui nous fait redescendre sur terre, nous apprend autant la résilience personnelle que la résistance, Denis Infante dénude le français pour lui redonner une intensité syntaxique originale, nous rapprochant des vertus des peuples premiers, du corps, des sens, de la survie, de l’adaptation à la sécheresse. Il y a de l’animisme chez lui.
« Rousse se rappela leçon de Noirciel qui était Maître, qui savait. Mort est fin, vie est chemin. (…) J’ai accompli ce que même Noirciel qui est Maître, qui sait, disait impossible. Je suis à présent Maitresse de ma vie. Mon esprit s’est ouvert. Je sais. Je comprends paroles de vieux corbeau. Sage. Sentencieux. Mots disent, mots racontent, mots expliquent. Mots inventent univers. »
Ce livre immersif, se vit, se suit, comme une piste indienne, où l’on recherche, où l’on devine, les traces de pas, pour avancer toujours, vers de nouveaux horizons, mus par une confiance inaltérable en l’univers, où chaque paysage traversé devient une étape vers une sagesse nouvelle. Et si Infante se définit comme « un Pérec aux petits pieds », son talent n’en est pas moins grand. Comme le renard de Saint Exupéry , la renarde de Denis Infante incarne des valeurs de résistance, de réalisme et de liberté, nous faisant réfléchir aux liens qui unissent tous les êtres vivants.

Ce livre n’est pas seulement un roman, avec tous les qualificatifs qu’on veut bien lui trouver, c’est avant tout une expérience intime, épurée, singulière, celle du voyage, de la quête dans un monde dévasté, de la rencontre avec l’inconnu, de la tendresse pour un monde qui garde sa beauté en dépit du saccage que l’on devine humain. On ressort séduit mais ébranlé par la danse de ces mots.
Rousse a laissé griffe inoubliable dans mon cœur.

Denis Infante
Rousse ou les habitants de l’univers
208 pages
Éditions Tristram
2024
Il faut toujours en savoir un peu plus…

Un bel entretien avec Laurent sur Radio 16 dans le cadre des « Nuits de la lecture »
Un autre bel entretien poétique sur Radio 16
https://drive.google.com/file/d/1uP1PndFhX8OcDtBseHjgXW1r4eV0us8G/view
Chez Augustin, à la Grande Librairie
https://youtu.be/RAXCChJY7Mk?si=VGNhwQu36OFkRrcW

Quelle belle analyse sur « Rousse » et son auteur. Un ouvrage original, qui ne peut laisser indifférent et dont tu nous aides à cerner les contours… très utile pour ceux qui ne l’ont pas « encore » lu… Une telle chronique (légèrement condensée) a bien sûr tout à fait sa place dans « J’ai Lu pour vous »… sur RADIO 16…Mais là, je me répète un peu.. non? Bravo en tout cas pour le blog dans son ensemble!
Merci Laurent. Quel plaisir de partager sur un livre aussi fort. J’invite les lecteurs de cette chronique à se reporter sur les deux liens qui renvoient vers deux belles interventions de Denis Infante sur Radio 16. Et surtout, à lire ce livre à nul autre pareil !