Jean François Beauchemin: Le roitelet

Publié le 16 avril 2026 dans la catégorie Pleines lignes.
JFB

Etrange.
Etrange comme la rencontre avec un livre peut changer le cours des choses.
Étrange parfois les connexions inattendues rencontrées avec un texte que l’on vient juste d’achever de lire. Je terminais le très beau livre de Dali Farah “Le sentinelle ne se relève jamais” sur la découverte par l’autrice, à 51 ans,  de troubles “la répertoriant “dans le registre du spectre autistique. M’arrive subrepticement entre les mains le court récit de Jean-François Beauchemin “le roitelet”, une première fois conseillé par une amie, une deuxième fois que j’achète en occasion, pour 5 jours plus tard me le voir offert sans du tout le savoir par une autre amie, déposant ce livre sans mot dire sur mon bureau. Vous croyez aux coïncidences ?

Jean François Beauchemin est un auteur canadien né en 1960 au Québec. Après avoir travaillé dans le monde de l’image et la réalisation, il décide de se consacrer exclusivement à l’écriture. Très connu au Canada, il a déja publié 25 livres dont » le Roitelet » en 2021, primé en France grâce au Prix des Libraires Folio Télérama.

Comment ne pas alourdir par des mots secondaires car simplistes, la justesse et l’élégance de ce texte ? Compliqué.

Le roitelet raconte l’histoire et la vie quotidienne d’un écrivain vivant paisiblement à la campagne avec sa femme Livia, son chien Pablo et son chat Lennon. Le récit est rythmé par les visites régulières de son frère cadet atteint de schizophrénie. A travers 60 courts chapitres, l’auteur explore la fraternité, la différence, la maladie mentale, la beauté du quotidien, l’amour de la Nature, de la campagne, des plantes, des oiseaux, la complicité des animaux.

Mais c’est surtout la relation fraternelle qui en permanence illumine le récit auquel ce frère schizophrène amène par ses comportements, ses attitudes, sages comme disproportionnées, ses éclairs de langage, sa solitude d’âme, une intensité et une profondeur bouleversante. Les échanges et les interactions entre les deux frères sur la famille, la vie, la spiritualité, les parents disparus, l’émerveillement face à la beauté du vivant, forment le soubassement de ce livre. Il y a une joie simple qui émerge du récit :  celle de se sentir vivant, d’approfondir la beauté du monde, pas de manière extatique, mais de reléguer au deuxième plan sa noirceur et sa violence. Ce livre est connecté : à la vie, à l’humain, à tout ce qui bouge, tout ce qui remue… pas vrai Pablo le chien merveilleux d’animalité ou d’humanité, pas vrai le chat Lennon, pas vrai les juments ou les oiseaux comme… le roitelet ? 


La métaphore du roitelet est parfaitement illustrée dans cet extrait : “mon frère devenait peu à peu un roitelet, un oiseau fragile dont l’or et la lumière de l’esprit s’échappaient par le haut de la tête. Je me souvenais aussi que le mot roitelet désignait aussi un roi au pouvoir très faible, voire nul, régnant sur un pays sans prestige, un pays de songes et de chimères. “

Avec tact, la maladie mentale du cadet, la schizophrénie, est ainsi abordée par l’auteur :

 Est-ce parce que je sortais d’un récit sur l’autisme, que je trouvais que ce frère malade relevait davantage de ce trouble  que de la schizophrénie ? Un trouble qui s’avère au final plus clair et plus pur, que le réel.
Peut-être, mais cela me parait pourtant flagrant. S’il ya bien des hallucinations (mais en est-ce vraiment ?), des délires, des épisodes de paranoïa, de violence comme dans la scène hallucinante où les deux frères se rendant à la rencontre d’ouvriers grévistes, voient le cadet pris soudain de fureur et de violence liée à une peur irraisonnée,  balancer des pommes aimablement apportées en guise de  soutien,  au visage des grévistes.  
Il y a surtout une forme de candeur et de profondeur philosophique qui l’ajuste à la réalité sans se laisser dévorer par elle. Il n’y a pas chez lui de frontière entre le réel et l’irréel, plutôt une ligne de démarcation très floue qui le fait en permanence se décaler dans un sens comme dans l’autre. Peu à peu, la maladie se lisse pour muter en un comportement lunaire mais que l’on ne perçoit plus comme pathologique.

Ce livre rare, intimiste, nous parle sans relâche de beauté, d’humanité, de poésie, des petits bonheurs qui font la vraie vie et sont prioritaires sur la douleur et la tristesse, qui célèbrent le fait d’être vivant et qui maintiennent intacts le souvenir et même la présence des disparus.

Un brin provocateur, il balance entre légèreté et gravité, entre candeur et douleur.

J’ai pioché chez les poètes convoqués comme témoins dans cette histoire : ainsi l’on pense à travers ce texte en prose à René Char lorsqu’il écrit que “nous habitons une ile de lumière entourée de nuit”, mais aussi, que « nous commençons toujours notre vie sur un crépuscule admirable”ou enfin que “le réel quelquefois désaltère l’espérance. C’est pourquoi contre toute attente, l’espérance survit. »
On appelle Albert Camus effleuré dans le livre pour un extrait de Noces, “Il n’y a pas d’amour de vivre sans désespoir de vivre”.
Comment ne pas évoquer “les vies minuscules “ de Pierre Michon où l’auteur bien que dans des contextes différents, met en valeur ces personnages marginaux , oubliés, les deux auteurs partageant ce talent, cette grâce, transformer le réel en poésie.

Le roitelet donne une voix à ce qui est ignoré, aux existences fragiles mais aux pensées profondes, où rien n’est oublié et sert de matière quasiment mystique pour sonder le cœur de l’être humain. Ce livre rend visible l’invisible, il n’est que lumière faisant de l’obsolescence un fragment d’éternité. J’ai été bouleversé, comme rarement, par la profondeur et l’humanité de ces deux frères, la beauté de leur relation et leur intégration majuscule au monde. L’auteur réussit le prodige d’amener le lecteur avec lui, comme si nous étions là à ses côtés, nous interrogeant sur la vieillesse qui vient, sans peur,

Comme un oiseau ?

Là où on aurait pu craindre le noir de jais d’un destin scellé, c’est l’éclat candide et le chant du geai qui contre toute attente viennent dessiner une issue d’une humanité presque tolérable car envahie par un complot poétique.

Le cadet dit à un moment à son ainé : « tu devrais écrire un livre dans lequel rien n’arrive. « J’ai trouvé l’idée d’autant plus séduisante, lui répond-il, que j’ai sous la main, avec ma vie très banale, une grande quantité de matière à partir de laquelle travailler. « 

JFB a bien chercher à jouer ce jeu-là. Il y réussit. De ces vies banales et bancales, naît  un exceptionnel récit sur la beauté et le miracle de l’existence. Face à la souffrance, la fragilité et l’isolement de son frère, l’auteur choisit non pas de regarder la nuit de l’existence mais les éclairs de lumière qui la traversent. Si JFB décrit parfaitement tout ce qui fait le fondement de la maladie, l’angoisse qui va avec, le désert social qui se répand tout autour, il arrive à en extraire le suc du parler vrai, les détails qui transforment une vie malade en miracle, un sourire fugace, un oiseau blessé que l’on soigne, avec patience, la chaleur d’un thé partagé avec un voisin maladroit, la beauté est là où on ne l’attend plus. Ce ne sont pas les grands destins qui font la richesse du monde, ce sont « ces vies minuscules « qui l’éclairent, si la schizophrénie ou l’autisme de ce frère auraient pu l’isoler encore davantage, la maladie crée en un sens une forme de résistance ontologique, on aime, on espère, on s’émerveille. C’est dans cette lucidité tendre et intimiste, que réside l’étourdissante humanité de ce livre sur ces deux frères qui se nourrissent l’un de l’autre.  

« Je me réjouis de m’être débarrassé de tout ce qui,  dans la jeunesse, m’avait encombré :  la méconnaissance de l’âme, la pauvreté de la pensée, la brièveté de l’amour, la vitesse ».

Ce livre qui se tend à l’extrême vers la poésie fait écho à ce que disait René Char, référencé dans ce texte, « elle est vérité vivante et non soleil dénaturé. « 

Un extraordinaire coup de cœur.

JFB

… et voilà un magnifique échange pour découvrir Jean Francois Beauchemin

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