

Cela fait bien des années que je tente quelques ”cousinades” avec l’œuvre de Shakespeare. J’ai toujours été impressionné, écrasé par l’ampleur de l’œuvre, la majesté de ses tragédies, l’aura mystérieuse de l’auteur. Par où l’aborder ? J’ai bien essayé quelques chemins de traverses, le “Hamlet” d’Orson Wells, celui de Laurence Olivier, une biographie interrompue en cours de route de Peter Hackley au demeurant passionnante, un récit très personnel de Philippe Forest “quelqu’un, tout le monde et personne”. Je suis allé à Londres humer le parfum de ses pièces au Globe Theater, mais il m’a souvent manqué le déclic. Une forme d’appréhension sans doute. Je l’ai peut-être trouvé dans la fiction historique que Maggie O’Farrel consacre à Hamnet, remarquablement transposé à l’écran par Chloé Zao, qui retrace l’enfance tragique de l’un de ses trois enfants.

Maggie O’Farrel est une brillante écrivaine Irlandaise, dans la trajectoire d’une Virginia Woolf pour la prose et d’Emily Dickinson pour la poésie libre. Elle explore les émotions humaines, les relations familiales, des thèmes comme celui de la perte, de la mémoire et du hasard. J’avais lu un très joli livre d’elle il y a quelques années, “L’étrange disparition d’ Esme Lennox”, sur l’internement abusif pendant 60 ans de son héroïne sur laquelle sa petite nièce enquêtait pour comprendre les motifs de son internement.

Ici, nous avons droit à une exploration historique de la vie d’Agnes (Anne) Hattaway, l’épouse de Shakespeare, jamais cité dans le livre, et de ses trois enfants, Susanna, et les deux jumeaux Judith et Hamnet. Nous sommes rapidement immergés dans la vie quotidienne rurale de cette famille de Stratford vivant presque en communauté avec parents, (le père de Shakespeare était gantier) et beaux-parents. Si c’est bien à une fiction historique que l’auteure nous convie, j’ai plongé de manière addictive dans le quotidien de cette période.
La reconstitution de l’époque est assez fabuleuse dans les moindres détails, la dimension émotionnelle exceptionnelle, tant nous vivons au cœur de cette famille dont nous voyons vivre, grandir, souffrir, disparaitre l’un des enfants.
Agnes fascine.
C’est une marginale, un peu magicienne un peu sorcière, herboriste, maniant et connaissant toutes les plantes disponibles dans la nature pour en faire onguents, cataplasmes, tisanes diverses avec lesquels elle soigne souvent gratuitement les habitants venant parfois de fort loin rechercher ses services. J’aime assez le terme anglais de “Witch” qui traduit bien le mélange des genres. C’est une personnalité complexe, libre, indépendante, féministe avant l’heure, sachant résister au qu’en-dira-t-on, aux conventions comme à l’emprise familiale. Loin d’être soumise elle saura la première éloigner son mari vers Londres dont elle a compris que sa vie devait en partie se réaliser là-bas. On l’imagine telle que la dépeint l’auteure, grande, forte, la peau pâle et la chevelure rousse et foisonnante, à la fois robuste et discrète. Aimante à l’extrême pour ses enfants.
“Elle sentait la terre, le linge séché, et cette odeur âcre, presque métallique, des plantes qu’elle écrasait entre ses doigts”.
Si elle connait les plantes, elle connait aussi les astres, les remèdes anciens, les recettes de sorcière, elle s’adresse aux bêtes, aux abeilles, elle parle le langage des arbres. Elle vit connectée aux cycles de la nature presqu’en autarcie, méfiante vis-à-vis de la ville.
“Elle n’avait jamais eu peur des hommes, ni de leurs lois, ni de leurs dieux. “
Sa confiance dans les plantes est totale, elle se démarque de la médecine de l’époque lorsque Hamnet et Judith, ses jumeaux tombent malades de la peste noire.
Sa relation avec Shakespeare, jamais nommé dans l’histoire, est ambivalente, elle lui fait grief de les quitter et en même temps comprend qu’il n’y aura pas d’alternative.
“Elle était la terre, et lui était le vent. Elle savait qu’il la quitterait mais elle savait aussi qu’il reviendrait toujours vers elle. »
Elle n’hésite pas à accoucher en pleine nature, sans l’aide de personne, de Susanna sa première fille, et aurait bien récidivé si Mary sa belle-mère ne l’en avait pas empêché. Ce très beau portrait de femme, sert de fondations à cette histoire dont les racines profondes, vont conduire le lecteur dans la deuxième partie du récit à une vision tragique de la vie de ce couple et de ses enfants, dont Hamnet, son fils chéri, peut être le préféré de ses enfants, au grand cœur, au point de sauver sa sœur jumelle Judith dont il va s’approprier la maladie terrible et en mourir.
Son amour pour Shakespeare est à la fois, immense mais méfiant, quand l’absence se prolonge, guerrier et combattif.
“Elle l’avait vu avant qu’il ne la voie. Il marchait dans le champ comme s’il n’appartenait pas à ce monde, les yeux levés vers le ciel, murmurant des mots qu’elle ne comprenait pas. Elle avait souri. Lui aussi. Et ce sourire avait tout changé“
Ce mari est un lettré, il est précepteur et peu disposé à reprendre le travail de son père, bien que valorisé à l’époque, celui de gantier. Si Shakespeare représente l’art et la ville, les mots et le théâtre, elle symbolise la terre et la nature, l’indépendance et la fermeté face aux poncifs moraux de l’époque.
La deuxième partie du livre s’installe avec force, peu à peu, faisant glisser le lecteur ému par la tragique disparition de son fils dont elle demeure inconsolable, vers l’éclosion progressive, que l’on devine, du génie de son auteur sur les planches. Nous allons comprendre comment une mort scandaleuse brise des vies mais peut aussi engendrer une œuvre immortelle. La force du livre est dans les non-dits et les silences sur Shakespeare. On devine son amour pour Agnès, pour ses enfants, on comprend avec quelle violence la disparition de son garçon cingle son cœur, mais on admet sans peine à quel point il est dominé par son art, c’est un rêveur mais qui va rester hanté par la mort de son petit, au point de fuir le domicile , sans abandonner son foyer pour autant, gardant un oeil à distance, s’inquiétant des finances, des possessions de terres , de la future maison qu’il offrira à sa famille, parce que son génie éclot très vite, et son succès dépasse tout ce que l’on peut imaginer. Cet homme devine qu’il a une destinée qui va le transcender. Il est lui aussi ambivalent comme son épouse, à la fois présent et absent. Au fond, c’est autour de son absence que s’organise la tragédie de l’histoire.
“Il parlait comme s’il récitait un poème, même pour demander du pain »
Écrire est sa survie, son mode de subsistance. S’il est critiqué au début par sa famille, les villageois, les parents, pour son élégance dans sa manière de parler, de se vêtir, de se comporter, il intrigue et finira par mettre tout le monde d’accord. Dramaturge, Il est intransigeant dans sa vie comme rigoureux et inventif dans ses pièces. Hamlet qui sera sa thérapie pour sublimer la mort de son fils, pour transgresser le scandale de sa mort, sera le point culminant de son œuvre. Il est l’autre côté de la pièce de monnaie du couple, double, alchimiste et fantôme, présent par ses textes et absent physiquement, tourmenté et passionné.
Clin d’œil : est-ce parce que l’auteure est du signe astrologique des Gémeaux, que tout le récit tourne autour de la dualité, de l’ambivalence, de la gémellité ?
Le génie de l’auteure, on peut utiliser ce qualificatif, est de mêler réalité et fiction (toujours la dualité), nous montrer comment la violence de la vie va nourrir l’œuvre de Shakespeare, comment la mort d’un enfant est un chagrin indicible et vécu différemment selon qu’on est une mère ou un père, l’une s’effondre quand l’autre fusionne sa douleur dans sa pièce malgré la culpabilité de ne pas être rentré assez vite à son chevet, contrepoint de l’amour infini d’un père pour son fils.

Il y a des fulgurances dans ce récit, comme lorsque Maggie nous décrit d’un style vif et alerte la transmission de la peste en trois pages, du trajet fou d’une puce d’un animal à l’homme, depuis un singe d’Alexandrie, pour se loger sur la manche du maitre verrier, contaminer le second du bateau lorsque celui-ci contourne le talon de la Sicile, puis les corps des Polonais, puis les chats de Venise, pour se loger sur l’employé du maitre verrier avant de sauter sur les derniers polonais en vie au large de Barcelone, puis passer lors d’une escale à Cadix, à Porto, puis à la Rochelle, avant d’arriver à Cornwall, puis dans le port de Londres, contaminant le mousse et son chat , puis les marchandises et les caisses de perles confectionnées par le Maitre verrier, le couturier, le bijoutier d’Oxford et finir chez la couturière, les serpillières enveloppant les caisses, … que la petite Judith coupera de ses grands ciseaux. Trois pages hallucinantes sur la transmission du bacille mortel d’Yersin dont parle si bien l’historien Patrick Boucheron dans sa somme sur la peste noire.

Les familiers de Shakespeare, ce dont je ne suis pas il s’en faut, pourront aisément retrouver des proximités entre la tragédie familiale et la tragédie théâtrale.
“Être ou ne pas être”, “la mort d’un père c’est une chose naturelle ; mais la mort d’un fils, c’est contre nature. “ Ou encore :
“le chagrin qui ne parle pas, se trahit par des soupirs trop profonds pour les mots. “
On devine alors au travers des propos du prince danois la douleur et l’effroi de tout père devant la mort de son petit garçon.
La dualité de Hamlet est parfaitement ressuscitée dans ce livre, et en ce sens on peut dire que ce récit est profondément shakespearien. Ainsi dans l’acte 3 de Hamlet, prophétique, lorsque Hamlet déclame “le théâtre est un miroir tendu devant la nature. “
Je reprends le début de cette chronique, par le souvenir de ma dernière visite guidée au Globe Theater, lieu historique où se déroulaient les pièces de Shakespeare dont étaient friands les spectateurs, et plus généralement le public, ouvrier, populaire de l’époque, à l’esprit pas encore lessivé par les images roboratives et les fictions éculées d’aujourd’hui, et qui suivaient avidement à la sortie du travail, les pièces du génie du théâtre. Je vais y revenir cet été et nul doute, qu’après cette lecture, mon inconscient entendra dans les travées comme dans la fosse, bruisser les vêtements des acteurs, se dévoiler l’intrigue et les dialogues, éclater les réactions enthousiastes, émerveillées, scandalisées ou attristées du public.



« Agnès ne peut s’empêcher de le remarquer : un silence de plomb est tombé sur la foule. Personne ne parle. Personne ne bouge. Tout le monde est absolument concentré sur ces acteurs, sur ce qu’ils disent. La masse où l’on jouait des coudes, où l’on sifflait, braillait, machait de la tourte, a été remplacée par un parterre silencieux, ébahi. Tout se passe comme si un magicien ou un ensorceleur, avait agité sa baguette au-dessus d’eux pour transformer tous ces gens en statues de pierre. Ainsi donc, Agnès se trouve parmi eux et la pièce a commencé. Ce sentiment d’étrangeté, de détachement qui l’avait tenaillée pendant tout le voyage, et pendant qu’elle se trouvait dans la chambre de son mari, s‘efface peu à peu, lavé comme de la crasse. Agnès se sent prête, se sent furieuse. Allez viens, pense-t-elle, montre-moi ce que tu as fait. »
Le récit bouleverse.
“Agnès apprend qu’il est possible de pleurer tout un jour et toute une nuit. Qu’il existe différentes manières de pleurer : des torrents qui brusquement se déversent, des sanglots profonds qui secouent le corps tout entier, des larmes silencieuses qui coulent sans qu’on le veuille, sans s’arrêter. Elle appliquera sur ses yeux irrités de l’huile d’euphraise et de camomille. Elle apprend qu’il est possible de rassurer ses filles en leur parlant, sans en croire un seul mot, de paradis, de joie éternelle, leur disant que la mort les réunira tous et qu’il (Hamnet) les attend. Elle apprend que certains ne savent pas quoi dire à une femme qui a perdu son enfant. Que les gens changent parfois de trottoir , uniquement pour cette raison. Que d’autres personnes que l’on ne considérait pas comme amies, peuvent spontanément venir à votre rencontre, déposer des miches de pain et des gâteaux sur le pas de votre porte, s’approcher de vous à la sortie de l’église avec des mots de réconfort, ébouriffer les cheveux de Judith et pincer gentiment sa joue livide. “
Hamnet n’est pas une biographie mais une fiction historique qui vient combler les vides de la vie connue de Shakespeare, dont on peine à trouver un portrait dans tout ce qui a pu être écrit autour de lui, il demeure quelqu’un de profondément énigmatique.
On sait si peu de choses sur lui, aucune archive ne nous décrit la mort de Hamnet. Aucun récit ne nous parle des larmes d’Agnès, nul ne sait ni comment elle a survécu à la tragédie de la mort de son fils. C’est dans ce vide là que Maggie O’Farrel s’engouffre pour écrire un récit crédible, au point de se laisser gagner par ce qui pourrait être une vérité historique.
Elle ne récrit pas l’histoire, elle la réanime.
L’obsession de Shakespeare pour la mort, pour le bien et le mal, pour la folie comme pour la vengeance, tout est présent dans ce récit si… shakespearien, où la dualité de la vie prend tout son éclat.
Surtout, Maggie donne une voix à une femme, Agnès, oubliée de l’histoire, elle rend hommage à toutes les mères, à toutes les épouses qui se sont trop longtemps effacées pour laisser le champ libre à leur époux.
Ce livre m’a touché parce qu’il est actuel, intemporel, parce qu’il parle de nos enfants dont on craint tant qu’il leur arrive quelque chose, parce qu’il nous parle de la vie et de la mort, de la jalousie et de la générosité, de tous ces sentiments qui font respirer l’existence. Elle nous dit enfin que l’art est parfois la seule façon de garder les mythes vivants.
Par ce livre, j’ai peut-être trouvé un biais, un passage, une draille pour ne pas écarter Shakespeare de mon chemin, parce qu’il parait trop grand, imposant, écrasant, parce que ses pièces sont trop immenses et qu’elles peuvent parfois effrayer le lecteur, j’ai découvert le moyen de m’immiscer dans son théâtre sans crainte, ne pas ignorer à quel point ce dramaturge suprême est toujours et encore notre contemporain dans sa façon d’approcher l’espèce humaine. Mais j’ai aussi trouvé dans Maggie O’Farrel une magnifique écrivaine, dont l’habileté séduisante me conduira à découvrir le travail et les œuvres. Et vous aussi, amis, je l’espère.
Cet été, je retourne à Londres, et j’irai à Stratford, et j’irai de nouveau au Globe Theater, avec un regard insolite, différent, réfléchi, j’aurais des pensées pour Hamnet et Hamlet, pour Judith, Susanna et Agnès, pour Mary et Bartholomew le frère d’Agnès bourru et juste, pour ce public ébloui des sonnets et des vers éternels qui nous font toujours réagir, et où, symboliquement je me mêlerai.

Hamnet est un roman qui respire la vie et qui pourtant nous parle de la mort. Dualité toujours permanente. Il nous rappelle que les noms de nos disparus résonnent en nous, comme Hamnet vit en Shakespeare ressuscité dans Hamlet, mais comme Shakespeare vit aussi en chacun d’entre nous.
« Le reste est silence « murmure Hamlet à la fin de la pièce. Dans les replis de ce silence, Maggie’O Farrel a su saisir la rumeur d’une vie trop tôt éteinte.
Et c’est une bonne nouvelle : les histoires, les vraies, ne meurent jamais. Elles attendent simplement qu’un regard, une plume, un souffle les réveillent. Et ici, sous les doigts de l’autrice, le silence se métamorphose en un chant intemporel.

Maggie O’Farrel
Hamnet
Collection 10-18
400 page2021
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