

« L’homme préfère souvent le mensonge qui l’apaise à la vérité qui le blesse. »
(Albert Camus).

Et bien dis donc, ça barde en ce moment !
Quand je dis ça barde, je ne parle pas de la colère légitime des lycéens au futur compromis par l’infâme Parcours Sup, étudiant dans des bâtiments vétustes et privés de profs, je ne parle pas de l’envolée du prix des carburants, je ne parle pas de la saison 2 des Gilets Jaunes, du réchauffement climatique ou du détroit d’Ormuz, non non, je parle de l’affaire Thélyson Orélien et de son livre « c’était ça ou mourir » qui défraye la chronique pour aveu d’usage de substance illicite.
Je comprends bien sûr que des lecteurs puissent se sentir trompés, floués, grugés en croyant lire un magnifique et authentique livre de la main d’un jeune auteur et se rendant compte qu’il s’agit au final du résultat regrettable d’une Intelligence qui n’a rien d’humain. Le sentiment d’une tromperie sur la marchandise.
Au fond, est-ce bien nouveau toute cette affaire ? Qu’est-ce que l’IA, si ce n’est l’usage moderne de ce que l’on appelait « un nègre » en littérature ? Quel mot tout de même ! Que retenons-nous d’Alexandre Dumas par exemple, la petite armée de rédacteurs qui travaillaient pour lui ou les titres des chefs-d’œuvre qu’il a laissés dans l’histoire ?
Qui est l’auteur, celui qui signe ou celui qui écrit ?
J’arrête là ma comparaison, discutable; le nègre littéraire était un homme, que l’on pouvait payer mais qui savait écrire. L’IA elle, n’est personne, elle a appris à écrire en engloutissant les œuvres des hommes.
Le vrai scandale n’est-il pas aussi là ? celui d’avoir remplacé l’exploitation d’un écrivain par l’exploitation de tous.
J’ai lu ce livre en juillet dernier, alors loin des polémiques, juré du prix des lecteurs Fnac, comme 400 autres lecteurs et comme 400 libraires, et si je ne l’ai pas soutenu, préférant le livre de l’écrivain croate Kristian Novak » Tsigane mais le plus beau de tous », j’en ai fait une chaleureuse chronique, ce livre me paraissant empli d’humanité sur un sujet certes souvent traité, mais pas au cœur de l’Ile d’Haïti, celui d’un migrant, Jonas, professeur, contraint de quitter son île pour trouver refuge au Canada. Ce livre m’avait plu, ému, tant le chemin de vie que les personnages, le parcours, les aventures. Le style même, parfois maladroit mais touchant, avec des éclairs inspirés.
Prix Fnac.
Patatras, en deux coups de cuillère à pot, le mensonge est éventé, l’auteur s’est servi de moyens prohibés pour écrire sa prose. L’hallali est lancé, d’abord contre un homme aujourd’hui contraint de se planquer, contre un livre ensuite, la veille encensée par la critique, par des membres du Jury Goncourt, d’Éric Emmanuel Schmitt à Pierre Assouline, de Virginie Despentes à Amélie Nothomb, excusez du peu !
Retournement de veste grâce à un autre outil numérique Pangram.
Au final l’auteur est un vendu, le livre de la bouillie numérique !
On en a même oublié ce dont il parlait. Il faut dire qu’évoquer des migrants fuyant une île confisquée pendant des siècles par la colonisation française, dépouillée, pillée, c’est sans doute un sujet qui fâche et fait tache. Qu’il vaudrait mieux contourner. Oublier. Voilà donc les censeurs qui se lèvent, à savoir les « Spécialistes » autoproclamés de l’IA, si si , il en existe plein, ils ont repéré, tout de suite, que le texte était mensonger, que c’était une évidence dès les premières lignes, c’était bien l’IA qui l’avait pondu. Et tant de lecteurs n’y ont donc vu que du feu, les éditeurs, à commencer par Olivier Nora, ex-patron de Grasset, qui avait repéré et fait signer ce jeune auteur, des lecteurs bienveillants, des critiques littéraires reconnus, des journalistes, des centaines de libraires sans doute aussi incultes que naïfs, des maisons d’édition, qui auraient bien voulu publier ce phénomène et toucher le jackpot, tous ces gens-là se sont donc trompés. Que d’amateurisme ! Ils n’y connaissaient rien, ils n’avaient rien remarqué des tics, des répétitions, des boursouflures de style et de langage; il faut dire que si les spécialistes de l’IA ont eux une longue expérience de la contrefaçon, cela signifie qu’ils ont l’habitude, je le suppose, de lire la prose de l’Intelligence Artificielle.
Ok. Nous sommes dans l’ère du doute, du soupçon et du mensonge.
Du fake.
Pas joli tout ça.
L’auteur aurait sans doute mieux fait de dire qu’il s’était aidé de l’IA pour ses recherches historiques comme géographiques, des corrections de style, un meilleur découpage pour écrire son roman, de pistes proposées auxquelles il n’avait pas songé mais qu’il pouvait exploiter, les choses se seraient mieux passées pour lui.
Et pour nous. Il ne l’a pas fait.
Le mensonge ne sort jamais vainqueur d’un duel face à la vérité.
Jamais.
Je le comprends, et moi qui n’avais rien remarqué en ayant lu et aimé ce livre, j’en ai ressenti aussi une certaine vexation. Mais pas au point de retourner ma veste.
Ceci dit, bien des questions sont sur la table.
L’IA est désormais partout et librement utilisée par chacun dans la plupart de ses activités quotidiennes, privées comme professionnelles.
Recherche Google, l’IA.
Écrire un CV (avec l’aide de l’IA), il sera décrypté par une IA qui s’est substituée à un obscur DRH.
Un discours politique, l’IA.
Une recherche bibliographique, historique, l’IA.
L’appauvrissement scolaire constaté par le PISA, l’IA.
La culture, la musique, le cinéma, l’IA, même si là, cela froisse moins l’amour-propre que le livre.
Consultation chez le médecin, l’IA. Pauvre de moi qui vois ça tous les jours, avoir dû endurer pendant des années d’absurdes diagnostics élaborés via des forums Internet, et voir désormais les patients arriver avec leur auto-diagnostic conçu par Chat GPT, leur traitement en rapport et voulant transformer les médecins en moines copistes! Rassurez-vous, je suis entré en résistance !
Cabines de télé médecine dans les pharmacies, encore un poil humain avec un visage inconnu sur l’écran, mais patience, dans quelques heures, vous converserez avec un chabot.
Les auxiliaires de vie disparaîtront, remplacées par un assistant virtuel pour tenir la main à nos aînés. On pourrait multiplier les exemples à l’infini.
Le problème du salaire universel imposé par le chômage de masse qui s’avance est posé. Et l’asservissement des peuples qui va avec.




Dès lors, en littérature, des hypocrites que n’aurait pas reniés Molière vont crier haut et fort ne jamais utiliser l’IA, estampiller leurs livres 100% humain, tout en sous-main aller se frotter à une relation honteuse avec un agent numérique. C’est ainsi.
Le problème majeur est ailleurs, me semble-t-il.
Trois ou quatre multinationales ont verrouillé le processus, en captant l’histoire privée des individus pour en faire une société de surveillance, exploiter et revendre leurs données.
Comment faire dès lors ? J’interroge.
Pour reprendre mon propos liminaire, je préfère un livre coécrit avec une IA et qui me questionne, qu’un livre de Joël Dicker dont je ne suis d’ailleurs même pas sûr qu’il soit de la main de l’auteur et ne me parle de rien.
Lors d’une demi-journée récemment organisée sur Médiapart autour de l’IA, de nombreuses personnalités dont la sociologue et activiste Naomi Klein se sont très justement exprimées, la description des travailleurs de l’ombre du numérique mise au grand jour, des auteurs talentueux comme Alain Damasio ont fourni leur analyse.


Dénonçant les périls du numérique, l’auteur « des Furtifs » avance la nécessité d’inclure une éducation numérique à l’école, de casser le monopole des multinationales du numérique, de rendre indépendantes et autonomes de petites IA contrôlables, et proposait bien d’autres pistes intéressantes sur ces nouveaux défis, pour s’adapter à ce phénomène qui déchaîne tant de passion. De réfléchir autour d’auteurs et de penseurs du numérique comme Anne Alombert ou Christophe Payet par exemple, Abel Quentin ou Éric Sadin, cultiver son propre sentiment critique, ne pas se laisser embarquer par des affects aussi improvisés que négatifs. Et sans doute, de résister, de trouver et d’inventer des alternatives car personne ne le fera à notre place, et puis, peut-être, d’apprendre à se servir d’un outil dont il vaut mieux tenir les rênes que de courir après.




Et c’est là à mon sens la faute de l’auteur, qui par ses dénégations stériles nous prive de l’ouverture d’un débat sur ce qu’est aujourd’hui un auteur.
Est-ce que le mythe de l’écrivain rivé à sa table d’écriture pour achever un livre unique dont il est seul responsable n’ a pas du plomb dans l’aile? en quoi l’usage d’un outil numérique le prive-t-il d’être l’unique responsable de son travail , d’être une sorte de pivot ou de chef d’orchestre qui va harmoniser des idées, des pensées qu’il aura lui-même conçues, travaillées et accordées comme une partition avec son nouvel outil numérique.
C’est ici que se loge la faute d’Orelien, ne pas avoir su prendre ce virage pour ouvrir grand la porte sur ce qu’est aujourd’hui un auteur et nous priver de ce débat. Qui va devoir se poser tôt ou tard.
Dans une brillante tribune sur le club de Mediapart, Mohamed Ibn Najallah explique que
« nous condamnons aujourd’hui une pratique que nous n’avons pas encore appris à penser, qu’il y a une transformation à regarder en face, celle de l’écrivain-artisan à l’écrivain-chef d’orchestre de sa production textuelle. » Peut-on encore définir l’auteur par le fait d’avoir écrit chaque mot, nous dit-il ?
Thelyson Orelien a été malhonnête, il aurait dû assumer l’IA, pas la nier.
Et il ajoute : » L’IA n’est pas appelée à disparaître de l’écriture parce qu’une partie du monde littéraire la rejette. Elle oblige le monde littéraire à réfléchir à ce qu’il entend désormais par écrire, créer et être auteur. Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir comment revenir à un monde dans lequel l’Intelligence artificielle n’existait pas. Il est de comprendre comment préserver l’exigence intellectuelle, la responsabilité et la confiance dans un monde où elle est devenue un outil de production ». »
Enfin je n’adhère pas à cet argument selon lequel l’IA utilisée par des éditeurs peu scrupuleux va leur permettre de produire à foison des livres bas de gamme. Ces livres et ces « auteurs » existent déjà, voulez-vous des noms ?
Au final, je ne retire rien de ce que j’ai dit de ma lecture de Thelyson Orelien, c’est un livre qui m’a touché, fait réfléchir, fait basculer vers des recherches historiques sur Haïti, le pillage de l’état français ou le code noir, sur le rôle pervers de la tribu des Duvalier, sur la vie de Toussaint Louverture, sur un poète Haïtien que je ne connaissais pas, René Depestre, et me replonger dans l’œuvre de Dany Laferrière. Ce livre a ouvert en moi des champs libres, inexplorés, des questionnements sur la fuite, sur l’exil, sur la colonisation. En ce sens il m’a été utile, son récit d’un migrant a fait son job d’éveilleur de conscience, il m’a été même nécessaire.
Quel dommage que l’auteur se soit piteusement fourvoyé dans le mensonge et n’ait pas assumé sa démarche. D’autres le feront après lui, le statu quo est intenable.
Je ne cautionne pas cette affaire. Elle m’inquiète plus qu’elle ne me déplaît. Mais participer à une curée médiatique n’est pas pour moi. Diderot l’avait dit :
« Les avantages du mensonge sont d’un moment, et ceux de la vérité sont éternels. »

Le temps jugera l’époque, le livre, l’auteur, et le reste. Mes prochaines lectures, elles, m’attendent déjà.

