

« L’aspect le plus triste en ce moment est que la science accumule les connaissances plus rapidement que la société n’acquiert la sagesse. » Isaac Asimov 1988.

Je retrouve, en ces instants, en ces moments complexes, ce sentiment d’effroi face à l’accélération du temps, la dislocation de l’humanité et donc l’émiettement de mes pensées et de ma vie, de tétanisation face au fracas du monde, de chute vertigineuse dans des abysses béants où nous conduisent sans vergogne des fabricants d’opinion, des manipulateurs de pensées héritiers de Goebbels mais aujourd’hui plus redoutables parce que discrets et furtifs , de commentateurs sans scrupules, d’industriels du numérique, de fuite vers un techno capitalisme sur lequel, nous, moi, humble citoyen je n’ai nulle emprise, nulle prise.
Je n’imaginais pas un instant me plonger dans un livre de Giuliano da Empoli. Sans raison apparente. Sans doute par préjugés. D’autres livres à lire, d’autres poésies à découvrir, d’autres textes philosophiques à me mettre sous la dent, d’autres concepts à intégrer, d’autres lignes de fuite à « sniffer » !
J’aurais eu tort. Ce livre est remarquable.
Giuliano da Empoli est un écrivain italo-suisse, fils de l’économiste Antonio da Empoli grièvement blessé dans un attentat terroriste à Rome en 1986.
Sa biographie est utile à rappeler, pour le situer et contextualiser son propos et sa démarche prospective.
Diplômé de droit à l’université de Rome et à Science Po Paris, adjoint au maire de Florence chargé de la culture, conseiller du Premier Ministre Romano Prodi de 2006 à 2008, conseiller politique du président du Conseil Italien Matteo Renzi, membre du Conseil de surveillance d’Arte depuis 2024, il enseigne aujourd’hui la politique comparée à Science Po Paris avec un cours sur « de la poésie à la prose de la politique », n’en jetez plus tout cela est public et donne de la crédibilité politique et culturelle à cet instruit lorsqu’il nous parle sociologie, politique, numérique, lui dont le plus grand fait d’arme public est la publication à succès du « Mage du Kremlin » son premier roman en 2022, sur le portrait argumenté de l’éminence grise d’un jeune ambitieux, Vladimir Poutine, adapté au cinéma, brillant roman-essai.


Dans le « Fondateur » da Empoli nous entraïne à Marbella, où le narrateur, le double de l’auteur , G, vieux routier de la politique italienne est poussé hors du pouvoir, et se retrouve embauché comme responsable de la communication par Alexander Zimmer, fondateur d’une tentaculaire société américaine de surveillance Panoptik, œuvrant dans les coulisses des plus grandes affaires qui secouent le monde, de la localisation d’Oussama Ben Laden à la pandémie du Covid 19, des guerres et en particulier du conflit Russo-Ukrainien aux crises mondiales nourries aux spéculations financières sans frein via les bulles du numérique. Pas de retenue dans ce théâtre de créatures sans arrière-pensées, dont l’unique objectif sera d’asservir par tous les moyens les gouvernements en les rendant, par leurs technologies de pointe, asservis à leurs fins, avec pour objectif ultime la déshumanisation de l’humanité via l’ultime confrontation entre la Chine et l’Amérique.
Cet Alexander Zimmer loin d’être une créature romanesque, est très largement inspiré d’une figure moins médiatique du Numérique, Peter Thiel, cofondateur de PayPal, président et cofondateur de Palantir à peine transformé dans le livre en Panoptik. Nous sommes au cœur opaque des pouvoirs actuels avec le transfert de souveraineté des états vers les détenteurs de données, l’intelligence Artificielle et sa mutation vers un tournant guerrier de la tech, la puissance non contenue et même largement exhibée aujourd’hui par les Musk, Bezos, Zuckerberg, Altman et Larry Page.






Pour les plus connus outre Atlantique.
Car qui connaît les figures chinoises qui œuvrent dans l’ombre de l’hyper technologie numérique asiatique ?
Je m’y suis intéressé.
Ils s’appellent « Zhang Yiming » fondateur de TikTok homme le plus riche de Chine, « Pony Ma » fondateur de WeChat, « Jack Ma » l’un des papes de la Tech chinoise propriétaire de Alibaba, « Robin Li » fondateur du moteur de recherche Baidu, « Lei Jun » patron de Xiaomi (les smartphones chinois) ou le Taiwanais Jensen Huang fournisseur via Nvidia et son entreprise TSMC des puces qui alimentent l’IA mondiale.



La comparaison va s’arrêter là, car ces figures méconnues cultivent la discrétion, l’absence de publicité personnelle, ils ne figurent dans aucun média, ils sont indifférents à l’idéologie libertarienne d’extrême droite qui sévit aux USA, en réalité intégrés aux institutions chinoises, au parti communiste et siègent pour la plupart dans l’Assemblée nationale Populaire chinoise, sommet du pouvoir décisionnel. Immensément riches, leur fortune ne tient qu’au bon vouloir des autorités chinoises. En ce sens, ils se différencient des Américains où le pouvoir politique n’existe plus face au numérique. Ici, en Asie, le politique tient encore les rênes. Mais si jamais, ils dévient de la ligne, attention, il faut rapidement présenter des excuses, sinon leur fortune, privée et virtuelle, va vite s’effondrer comme un château de cartes, eux- même disparaissant de la circulation.
Cela est intéressant à rappeler, car nous sommes là face à deux conceptions du rapport tech/pouvoir qui font frémir, tant par l’absorption du politique par la tech aux USA, que par la dépendance de celle-ci face aux détenteurs des terres rares.
La Chine a-t-elle déjà gagné ?
Cela ne se dit pas dans le livre. Nul doute que nous aurons une suite car Giuliano da Empoli disposera de beaucoup de sources pour un récit réjouissant, au travers des clones de Zimmer, pour nous tracer un futur tolérable, à moins que celui-ci ne se dessine sans l’homme, victime de son suicide climatique. Pour un futur non désirable.
Les Chinois sont plus malins que nous pauvres occidentaux qui aimons faire briller nos nombrils dans les magazines, eux même cultivent la discrétion, l’invisibilité, l’effacement médiatique ce qui les rend plus redoutables encore.
Sans trop sortir du sujet du livre, on peut se questionner sur la stratégie de la Chine aujourd’hui et sur ses objectifs à moyen terme.
Devenir le premier centre mondial d’innovation sur l’IA? Construire ce qu’ils considèrent comme l‘avènement moderne d’un pays « socialiste» ? Bâtir une hégémonie mondiale et contrôler le commerce planétaire ? Qu’elle a peut-être déjà gagné par le coût et sa démocratisation ?
Les deux camps restent dépendants de la technologie taïwanaise. Il semble que la fuite des cerveaux de Taiwan vers l’Amérique soit en chute libre et en forte expansion vers la Chine. La question en filigrane que pose au fond, à son terme, le livre de da Empoli est celle-ci :
Le plus puissant est-il celui qui possède la machine ou celui qui possède l’état ?
Alexander Zimmer, est un « saigneur » de la technologie numérique, sans foi ni loi, mais pas exempt d’introspection et de singularité. S’il juge la démocratie comme un système inadapté au monde, il semble vouloir ambitionner le contrôle de la volonté humaine.
Zimmer est un personnage singulier, avec deux angles morts, l’amour dont il sera victime, et la culture, avec son adhésion au livre, en particulier à un philosophe comme René Girard, dont la grande idée était la théorie mimétique, « l’homme disait -il est la créature qui ne sait pas ce qu’elle veut et se tourne vers les autres pour reconnaître son désir. »

Girard a théorisé pourquoi les hommes se battent ; Peter Thiel alias Zimmer construit la machine qui va monétiser l’imitation ; et Giuliano da Empoli écrit le roman de ce détournement.
Zimmer lit, il lit même beaucoup, il en retire un prestige très égocentré par rapport à un environnement de gens incultes.« Panoptik était l’aboutissement d’un long parcours. Seuls les naïfs croyaient que la technologie distribuait le pouvoir. En réalité, au fil des ans, elle n’avait fait que le concentrer ».
Une grande partie du livre nous fait découvrir avec brio, via G, son narrateur, le monde de la firme numérique managée par Zimmer, avec ses servants, ses amis, ses conquêtes, son luxe, son monde superficiel, arrogant, où le plus nécessite toujours plus. Un monde autocentré où les élus sont décrits par Zimmer comme « des mouches à fruits. »
« La barbarie est une source d’énergie. Pas de Venise sans Attila ».
« Alexander Zimmer occupait une place à part parmi les seigneurs de l’époque. Là où la culture de la plupart semblait se réduire aux romans de science-fiction de l’adolescence et à la biographie de quelques empereurs romains, objets d’identifications plus tardives, Zimmer, né à Francfort, lisait les classiques allemands dans le texte et était devenu l’un des principaux disciples, et mécène, du célèbre philosophe français enseignant à Stanford.»
Nous sommes en pleine faune Fitzgéraldienne où le lecteur s’attend à voir apparaître Gatsby le Magnifique au bras d’une riche héritière. Ce milieu, grotesque et vulgaire, vaste mélange funeste d’oligarques russes et de narco trafiquants, de rois du pétrole et d’affairistes, voit même convoquer Adnan Khashoggi comme figure patriarcale de Zimmer.
J’ai aimé le clin d’œil de l’auteur à Michel Foucault dont nous fêtons le centenaire de la naissance, Panoptik faisant référence au Panoptique de Foucault : surveiller sans être vu.

Dans « Surveiller et punir » Michel Foucault décrit le panoptique comme « une machine à dissocier le voir et l’être, » autrement dit on est vu sans jamais voir. Zimmer vend exactement ce pouvoir aux États, mais ce que Foucault théorisait comme un dispositif disciplinaire, da Empoli le décrit comme un modèle marchand planétaire. Et le Marbella que dépeint da Empoli est cette ville de carte postale, ensoleillée bordée de plages de rêves et de bimbos clinquantes, où tout le monde est surveillé. Le Panoptique de Foucault avait des murs, le Panoptik de Zimmer n’en a pas besoin.
Enfin il y a Gaia, le personnage féminin du roman, « un interstice du paradis », une sorte d’antidote solaire à la noirceur du monde. « Gaia c’est le symbole de la terre nourricière qui symboliquement va s’opposer à un homme dont l’ambition est de remplacer le monde naturel.
S’il existe un fil narratif addictif proche du thriller politique, j’ai perçu aussi ce roman comme un livre d’atmosphère, en plus futuriste, un livre inquiétant d’un Milieu pervers qui confronte notre monde actuel à ses plus grands dangers, ceux de se laisser phagocyter par la finance, par le pouvoir du numérique et par une Intelligence Artificielle incontrôlée par ses créateurs.
Il y a un évident mépris pour la politique parent pauvre de ce livre :
« Le charme de la politique, au fond, s’est toujours résumé dans cette alternance entre le futile et l’essentiel. Et le talent de ceux qui la pratiquent s’est toujours mesuré à leur capacité à en supporter la sottise et l’ennui ».
En cela le roman est glaçant car rien n’est contrôlé dans ce monde frénétique, où tout est millimétriquement réglé, où l’on fonce tête baissée dans un gouffre sans fond.
Da Empoli écrit un roman-essai à la manière d’un moraliste lanceur d’alerte car on sent bien, et sa propre crainte et de quel côté, il penche. C’est sans espoir semble-t-il vouloir nous dire.
Le style est glacé parce que le narrateur ne prend pas partie, en dehors de quelques saillies ou piques ponctuelles, il regarde plus qu’il ne ressent, il ne partage aucune émotion personnelle. Il est à la manière de G, son narrateur, à la fois sidéré et fasciné.
L’auteur montre bien comment Zimmer s’approprie la culture, « les idées ne l’intéressent pas en elles même, mais en tant qu’armes à déployer pour accroître sa puissance» .
Da Empoli est pour moi un moraliste classique face à des barbares contemporains.
« Le terrorisme n’a été qu’un avant-goût, le canari dans la mine qui avait permis au fondateur d’imposer ses pièces sur l’échiquier. Dès le début, Panoptik, était une machine conçue pour une réalité déjantée, pour des crises sans précédent, dont l’issue menait tout droit à la fin des temps. Zimmer avait atteint avant les autres le stade où l’effroi du monde se mue en une simple source d’ennui. Et depuis cette position, il donnait parfois l’impression de considérer la vie comme si elle était déjà terminée, le match déjà joué, le résultat scellé ; il ne restait plus qu’à exécuter les gestes mécaniques imposés par la nécessité. La seule chose qui l’intéressait était ce qu’il appelait la « masse critique » ce seuil où la matière subit une métamorphose si violente qu’elle change d’état. « Nous y sommes peut-être, répétait-il, la masse se mue en énergie pure. » Et l’on sentait dans sa voix comme une forme d’extase, face à l’imminence de ce qu’il avait attendu si longtemps ».
(…)
« Nul n’était plus conscient que le fondateur est un homme de mystère. De son point de vue, le monde était un ennemi, aux mains d’institutions vermoulues, et de personnes qu’il méprisait. Il y a bien longtemps, il avait compris, que malgré la précarité de sa position de départ, il avait peut-être une chance de vaincre, à condition de rester caché, accumulant en silence des symétries de plus en plus insurmontables, inscrites dans les choses, comme un ordre naturel, prêt à prendre la place du précédent, sans que personne s’en rende compte. Le secret était pour lui la condition de toute stratégie, de lui dépendaient l’imprévisibilité de l’action et l’effet de surprise qu’elle produisait. A présent, les évènements auxquels Zimmer s’était préparé depuis toujours se succédaient à un rythme accéléré. La réalité était en train de mourir et un contre-monde, composé de zéros et de un, prenait sa place. Mais tant qu’elle n’était pas morte, la réalité, cette vilaine bête, était toujours susceptible de réserver quelques mauvais tours».
Il y a du Chinois chez Zimmer comme je le rappelai au début.
Le roman a cette singularité par rapport à l’essai ou au texte historique, de pouvoir élargir le champ de réflexion au point d’en faire un champ libre nous permettant de défricher des idées, de réfléchir à des processus idéologiques, d’imaginer des scénarios. Dans son roman c’est ce que fait brillamment da Empoli, l’avènement d’une société entièrement numérisée, privatisée et (auto) contrôlée devient un vrai danger pour l’espèce humaine. Il ne laisse pas beaucoup de doute sur sa réponse.
Ce roman, nous permet de comprendre qu’à l’échelon de prochaines élections que tout le monde annonce comme cruciales, il y a beaucoup de non-sujets débattus à longueur d’antenne, alors qu’il n’y en a au fond que deux, qui méritent de l’être, seulement deux parce que tout en découle.
Ce sont le réchauffement climatique et le techno capitalisme.
De ces deux problèmes, dépendent , la démocratie (sera-t-elle possible avec une température dépassant les 45 degrés) l’économie ( si chaque été coûte comme cette année 30 milliards à la collectivité et que ce chiffre escalade chaque année, pourrons nous assumer de tels coûts ?), la biodiversité et l’agriculture , les forêts qui brûlent, l’eau qui manque déjà dans les sources et les rivières (chaque click de requête pour utiliser l’IA consomme 50 litres d’eau et un Datacenter 20 millions de litres d’eau par jour soit une ville de 50000 habitants), la sécurité tant physique qu’environnementale, sera-t-elle crédible avec une société à 50 °, la santé, la vie en collectivité, le lien social etc… Alors la couleur de la cravate de tel candidat, ou les propos réactionnaires de tel autre pour bâtir des murs de poussière et éviter les migrants climatiques sont des débats sans objet, des non-sujets.
Ce roman laisse le lecteur sans voix désemparé.


Je pense à Aurélien Barrau lorsqu’il écrit:
« En interdisant à un homme de conduire en état d’ivresse, on restreint sa liberté de l’instant, mais on lui ouvre la possibilité d’un futur. Il est temps de nous empêcher de piloter le monde dans un état d’ébriété écologique ».
L’immatériel aujourd’hui étouffe la planète.
Si Giuliano da Empoli en moraliste froid nous offre un diagnostic et surtout une issue romanesque avec Gaia comme ultime recours solaire, Alain Damasio va plus loin : il demande que les récits deviennent désirables, qu’on apprenne à « battre le technocapitalisme sur le terrain du désir ».
Da Empoli décrit le panoptique : Damasio veut en sortir. Le premier constate l’inhumain, le second appelle à le remplacer par du vivant.
C’est là ma seule réserve face à un roman que j’ai par ailleurs pleinement aimé : le piège doux et serein du technococon, c’est aussi celui du roman qui s’y attarde sans loger de révolte.
Je laisse la parole à G, le narrateur auquel le lecteur n’a pas de peine à s’identifier :
« C’est l’époque des nouveaux monstres, ils ne sortent plus des forêts, mais des fonds d’investissements, des incubateurs de start-up, des salons de gamers. Ils portent des vestes en cachemire et des baskets blanches, parlent de défense de la démocratie et d’éthique en blockchain entre deux gorgées de Lychee Martini à trente dollars. (…) Après avoir bouleversé tous les autres secteurs, les fondateurs avaient atteint le stade ultime de la souveraineté : l’application de la violence organisée. (…) partout et en toutes circonstances, le fondateur voyait dans la présence humaine, un obstacle, ou du moins un élément d’incertitude, de faiblesse. Un frein à son idée de ce qui pourrait et devrait être. Son grand projet, sa grande vision, se réduisait, au fond, à une seule chose : remplacer l’humain par l’inhumain ».
Eisenhower, en 1961, nous mettait en garde contre un pouvoir dévoyé qui s’installe « sans coup d’Etat ». Joe Biden en 2025, rebaptisait l’avertissement « tech-industrial-complex ».
Giuliano da Empoli , en 2026, lui donne un visage, une voix, un récit.
Un grand roman, qui bouscule.
#daempoli
#lefondateur
Giuliano Da Empoli: Le Fondateur
Éditions Gallimard
288 pages
2026
C’est une évidence, lorsque l’on ressort d’un tel livre, nous n’avons qu’une envie c’est d’en savoir davantage… Régalez vous!!

