Andreï Kourkov: les abeilles grises

Publié le 16 janvier 2026 dans la catégorie Pleines lignes.

Andreï Kourkov est un des plus grands écrivains ukrainiens du temps présent, né en Russie à Léningrad, élevé en Ukraine, vivant à Kiev mais écrivant en russe. C’est une des figures marquantes, emblématiques, de l’opposition culturelle au maître du Kremlin, et son engagement ne date pas de l’invasion de l’Ukraine en 2022. Plutôt de ce que j’en ai lu et appris, de la Révolution orange en 2004.

Pour nous Européens, ce conflit dont on ne retient souvent que l’invasion Russe en 2022, reste dans les méandres de l’histoire, souvent obscures. La « zone grise » qui sert de trame à ce récit est une zone géographique entre la Russie et l’Ukraine correspondant à des « territoires » occupés ou à des zones non contrôlées par le gouvernement ukrainien.

Depuis 2014, et encore plus depuis 2022
Ainsi, la Crimée fut annexée par la Russie en 2014, sans que le monde dit « libre » n’élevât le moindre petit doigt, comme aujourd’hui en Amérique du Sud ou demain au Groenland (?), mais elle est considérée comme faisant partie de l’Ukraine par la communauté internationale. La région de Donetsk et de Louhansk à laquelle il est fait allusion dans le livre étaient gérées par des séparatistes pro-russes puis annexées par la Russie en 2022. Ce sont ces zones qui sont qualifiées de « zone grise » et qui servent de toile de fond au livre.

Ce livre magnifique est une sorte de Road Trip cabossé, à mi-chemin entre le conte, la fable et le document historique romancé.

Sergueïtch est un ancien mineur, invalidé, apiculteur vivant dans le Donbass et dans un petit village où il ne reste plus que lui et un ami/ennemi Pachka.  Ils arpentent, désœuvrés, avec nonchalance, les rues voisines et se reçoivent en buvant de la vodka.

 Il m’a fallu un peu de temps pour entrer dans cette « zone grise » où il ne se passe pas grand-chose d’humain(!) , si ce n’est les obus qui explosent pas très loin, s’enfonçant dans les jardins comme dans du beurre, et les cadavres que l’on découvre sous la neige créant un climat suffocant. Tout est gris dans cet endroit, les maisons, les rues, les intérieurs d’habitations, le temps, qui se déroule lentement. Sergueïtch qui vit séparé de sa femme et de sa fille, exilées dans une ville voisine, décide pour protéger son seul trésor, ses abeilles, du bruit assourdissant de la guerre, de partir passer l’été en Crimée pour les déstresser, et permettre à ses ruches de se gorger de miel.

Dans ce road-movie, singulier, amoché, plein d’imprévus,  Sergueïtch, qui se décrit comme « un habitant de la guerre » , va rencontrer des figures pittoresques, beaucoup de gens paumés, qui survivent comme ils le peuvent, avec de très beaux portraits de femmes, que ce soit sa femme Vitalina et sa fille Angelica éloignées de lui mais pas indifférentes à son sort, Galia la belle épicière, maligne au point de rajouter des fleurs dans son miel et le rendre prétendument « antialcoolique » pour mieux le vendre et qui deviendra un temps sa maitresse, Ayselu l’épouse d’un apiculteur rencontrée dans un congrès dont il part à la recherche, et sa fille Ayse. Nous croisons durant ce périple, marqué par la lenteur, différentes communautés, dont les Tatars aux rites musulmans affirmés, mais nous souffrons avec l’auteur lors des passages multiples aux postes douaniers et lors de multiples et arbitraires contrôles. L’attachement de Sergueïtch à ses abeilles est profondément émouvant, et sa manière empreinte de pudeur de raconter les liens forts qu’il a noués avec ses ruches, le sel de son existence, nous touche, sur ce qui est l’essence même de sa survie.     

Dans une voiture emblématique, sa vieille Tchetviorka harnachée d’une remorque bringuebalante, cabossée, aux vitres explosées et au plancher inexistant,  il charrie  ses six ruches à une allure d’escargot, nous plongeant dans un milieu oppressant, angoissant, mais où se mêlent parmi les plus humbles, beaucoup d’humanité, de sollicitude, de naïveté chez Sergueïtch, d’entraide et de solidarité sur les petits riens, de communication aussi dans cet univers explosif, même si elle se limite parfois  à des SMS brefs et laconiques : « Vivant ? Vivant ! ».

Pourquoi parlais-je « d’oxymore » en débutant, c’est parce que si les abeilles représentent la vie, le bourdonnement incessant, la lumière, le miel à la teinte jaune, dorée ou parfois plus sombre parce que plus épais, le travail en collectivité, elles s’opposent au gris (qui sans être son antonyme) de la guerre, des villages, à la monotonie d’un temps qui s’étire lentement, à la tristesse fréquente et à une forme de désolation où les hommes sont les  perpétuelles victimes de chefs de guerre qui mènent le monde au nom d’intérêts privés et cruels.

C’est à mon sens, un livre sur une forme de résistance pacifique et de survie, mais aussi sur la sottise abjecte face aux ergotages administratifs permanents et à l’absurdité de cette vie. C’est aussi une métaphore sur la dualité et l’ambiguïté, sur la corruption et la manipulation telle cette ruche embarquée inopinément par le FSB russe pour être « contrôlée », et que Sergueïtch, craignant une contamination, finira par détruire au moyen d’une grenade.

Ce livre m’a touché, l’écriture y est remarquable, les personnages campés dans ce monde obsédant de bêtise crasse et de violence, ému pour une autre raison, celle-ci. J’ai eu le privilège pendant quinze ans, d’être par mon travail dans l’intimité d’un couple d’Ukrainiens très connus, aujourd’hui disparus, Tania et Leonid Pliouchtch, dissidents soviétiques exilés dans mon village, et qui m’ont souvent conté par petites touches impressionnistes, ce qui se jouait en Ukraine et ce qu’ils y ont vécu et gardé comme contacts. J’ai retrouvé dans ce beau texte, des lumières, des paroles, des réflexions, des ambiances qu’ils avaient partagées avec moi.

Tania et Leonid Pliouchtch

Restent les abeilles sans qui la vie ne pourrait pas exister, et qui demeurent les figures centrales du roman, avec la complicité de  Sergueïtch qui passe ses jours (et ses nuits pétries de cauchemars) à les chouchouter, à se dévouer pour elles, à se laisser soigner par elles en s’allongeant sur ses ruches, lui le groggy de l’âme, du cœur et des sentiments, toujours en recherche d’un équilibre dans cet univers instable.

Ticket gagnant pour ce livre sur une errance baignée de violence qui nous rappelle ce qu’écrivait joliment un vieux prix Nobel belge, Maurice Maeterlinck récité à l’école primaire, dans « la vie des abeilles » (là encore me direz-vous, où vas-tu chercher tout ça ? Un beau-frère apiculteur, pourrais-je répondre, je n’ai aucun mérite !) ( et j’explore, de mon côté, au mépris de mon empreinte carbone, les miels du Monde depuis des années !).

Pas surprenant que cette organisation face au désordre du monde ait pu séduire Andrei Kourkov.

Ou, pour conclure avec Sergueïtch « Non, les humains ne valent pas les abeilles. « 

Un beau texte.

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