« RADICAL »
J’aimerais réfléchir sur un terme abondamment galvaudé et passé à la moulinette médiatique : c’est le terme radical.
Que signifie « radical « ? qu’est-ce qu’être radical aujourd’hui ? qu’est-ce qu’un programme, un propos radical ? ce terme n’est-il pas trop souvent accolé malencontreusement à celui d’ »extrême » ?
Être radical, c’est aller à la racine, à l’origine, au fondement des situations et des problèmes. En politique comme en philosophie, être radical c’est s’attaquer par une pensée ou une action forte à une transformation profonde des choses, à une rupture avec une forme d’ordre établi, à lutter contre la pensée convenue, la paresse intellectuelle, le soupir philosophique.

Marx était-il radical lorsqu’il cherchait à comprendre le capitalisme et à proposer des pistes pour en sortir ?
Nietzsche était-il radical lorsqu’il critiquait les fondements de la morale occidentale ?
Michel Foucault en analysant les fondements des institutions, la justice, la morale, la prison, était-il un philosophe radical ?
Victor Hugo par ses pamphlets, ses prises de position politique contre l’avènement de Louis Napoléon Bonaparte, appelant les Parisiens à sortir dans les rues, et à dresser des barricades, était-il un écrivain radical ?
Louise Michel féministe anarchiste qui donne son nom aujourd’hui à 150 écoles et collèges en France et à de multiples noms de rues, était-elle une féministe radicale ?



Sans vouloir compter les poings, quel radicalisme transforme le plus la société, celui de Robespierre, bâtisseur par la Terreur d’une République vertueuse dont les femmes sont exclues ? Ou Olympe de Gouges au radicalisme subversif, créant la Déclaration des Droits de la femme, mais qu’elle payera exécutée par la guillotine ?
« La femme a le droit de monter sur l’échafaud disait-elle ; elle doit avoir également celui de monter à la Tribune »

Le psychiatre noir Frantz Fanon, ardent défenseur de la décolonisation était-il radical lorsqu’il écrivait dans « les Damnés de la terre » « chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir ? »
Martin Luther King était-il radical lorsqu’il lançait à la foule médusée « I have a dream « ou Barack Obama lorsqu’il clamait « Yes we can « !



Les réformes protestantes cherchant à retrouver l’essence du texte biblique étaient-elles radicales ?
L’écologie dans sa volonté de sauvegarder la planète, le vivant et la biodiversité est-elle radicale ?
La satire de Georges Orwell « 1984 » devenue un classique de la littérature était-il un livre radical avant l’heure ?
Hannah Arendt dans sa volonté de lutter contre toute forme de totalitarisme était-elle une philosophe radicale ?
Allons un peu plus loin.
Des mouvements comme les « soulèvements de la terre » d’abord interdits par la justice puis réhabilités devant le Conseil d’État, ou encore les activistes d’« Extinction Rébellion » sont-ils des mouvements radicaux ?


Devenir végétarien aujourd’hui pour participer à la lutte contre le réchauffement climatique signifie-t-il que l’on a un comportement alimentaire radical ?
Paul Watson et son mouvement Sea Shepherd luttant pour la protection et contre l’extinction des baleines était-il un écologiste radical ?


Greta Thunberg qualifiée d’activiste radicale l’est-elle vraiment lorsqu’elle proclame devant l’Assemblée des Nations Unies,
» vous dites que vous aimez vos enfants par-dessus tout et pourtant vous leur volez leur avenir devant leurs yeux (…)Vous n’êtes pas assez matures pour dire les choses telles qu’elles sont. Même ce fardeau, vous me le laissez, à moi, une enfant. »
Les critiques appuyées contre les GAFAM, contre le salut nazi d’Elon Musk, contre l’Intelligence artificielle, sont-elles suffisamment radicales comme le demande le Prix Turing Yoshua Bengio interrogé sur les dérives potentielles de l’IA ?

Le programme politique de la France Insoumise est-il comme on le dit à longueur d’antenne un programme radical alors que peu de gens l’ont réellement lu ?
Le Mouvement des Radicaux de gauche dans les années 80 méritait-il l’adjectif de radical ?
Comment Dany Cohn Bendit après avoir été le chantre du radicalisme en mai 68 est-il devenu celui d’un conformisme psychotique ?
Est-ce être frappé de myopie sociale que de refuser l’avortement et le mariage pour tous, et se dire radical lorsqu’on milite pour une fin de vie digne et souhaitée ?
Le manifeste des surréalistes d’André Breton ou l’avant garde dadaïste en peinture, ou des situationnistes dans leur critique de « la Société du Spectacle » étaient-ils vraiment si radicaux au fond ? Pourquoi certains ont-ils passé leur temps à les discréditer, eux et leurs idées, si ce n’est pour sauvegarder des privilèges d’argent et de classe, de position sociale et de discrimination féminine ?

Victor Schoelcher dans sa lutte contre l’esclavage était-il quelqu’un de radical lorsqu’il écrivait » l’abolition de l’esclavage n’est pas une faveur, c’est un droit ? » Radical en 1850, ses cendres reposent aujourd’hui au Panthéon.
On le voit, ce terme tellement galvaudé, est bien souvent utilisé de manière inappropriée.
Et si tout simplement, être radical c’était juste refuser la compromission, le conformisme, le lavage de cerveau, retrouver un sens critique indispensable de nos jours et une émancipation intellectuelle des médias dominants inféodés à l’argent, les filtrer pour les bloquer, pour seulement juger par nous-même, rompre avec les idées reçues, revenir aux sources ?
Aux racines de l’humain en quelque sorte.
Peut être faudrait il lui redorer son blason à ce mot et reconnaitre qu’être radical aujourd’hui est une forme de salut public ?
– Et donc ? Où veux-tu en venir avec ton analyse du mot « radical » ?
– A ceci. Ne pas être radical et critique aujourd’hui est un crime de lèse-majesté. Une pensée critique et radicale, au sens où nous retournons à la racine des problèmes permet de questionner des évidences, d’éviter la manipulation de la pensée, de sortir des cadres imposés et de remettre en cause les fondements des systèmes en place, qu’ils soient médiatiques, littéraires, artistiques, politiques, culturels. Être radical c’est aussi questionner ses propres biais, ses propres privilèges, ses angles morts. L’audace dans la pensée se perd au profit d’une vision mortifère et contagieuse. Au cours de l’histoire, s’il n’y avait pas eu le levier de résistance qu’est la pensée critique, nous serions morts étouffés.
Réfléchissons une dernière fois pour terminer.
« Le mal radical, écrivait Hannah Arendt, nous le connaissons depuis Auschwitz. Il est la capacité de l’homme à transformer les êtres en choses, à les priver de leur humanité. «
« La domination de la nature par l’homme écrivait le penseur écologique, Murray Bookchin, est inséparable de la domination de l’homme par l’homme. «

« Rien n’est plus puissant qu’une idée dont l’heure est venue » disait Hugo dans “Histoire d’un crime”.
Victor Hugo serait-il classé Fichier S en 2026 pour être trop radical?

Alimentons le débat, par exemple en ayant une vision critique sur l’IA, avec un de ses pères fondateurs.
