François Bégaudeau: Désertion

Publié le 20 janvier 2026. Le livre du moment en ligne de mire.

Afficher l‘aperçu↗

C’est par un nouveau roman que François Bégaudeau débute 2026 sa dense production littéraire.

Pour ceux qui ne le connaissent pas encore, cet agrégé de lettres modernes, nantais d’origine, eut son heure de gloire médiatique en 2008 en écrivant le scénario et en jouant son propre rôle d’enseignant dans le film “Entre les murs” de Laurent Cantet , récompensé par une Palme d’Or à Cannes.

Depuis, il bâtit une œuvre littéraire foisonnante où alternent romans, essais, pièces de théâtre, pamphlets, articles, activités éditoriales et cinéphiliques. Je lis cet auteur avec intérêt depuis plusieurs années, convaincu par sa pensée de gauche puissante et structurée, à travers des essais comme “Boniments”, « Psychologies”, “Interlope” (recueil d’articles où il troque le stylo contre le scalpel), ou ses romans comme “Un enlèvement” et le précédent “L’amour” qui m’avait comme beaucoup de lecteurs, enchanté et ému.

Avant de démarrer cette chronique qui sera longue, comme d’hab, je précise que je l’écris sans filet, c’est-à-dire sans avoir rien lu des critiques déjà parues, mais clivantes au vu de certains titres accrocheurs, afin de faire un retour simple et sincère, de lecteur lambda, de plumitif laborieux inféodé à rien d’autre qu’à moi-même et à mon blog, mais qui peut être  utile tant pour l’auteur que pour les lecteurs au sens large, auxquels il s’adresse.

“Désertion”, au singulier, est un roman du Temps Présent, il nous raconte l’histoire liée de deux frères, Steve l’aîné et Mickaël son cadet, dans une petite ville côtière normande (qui pourrait être Dieppe ?) dont la trajectoire va basculer, d’une existence banale et morose vers un départ en Syrie, à Raqqa, où se joue une guerre de civilisation (?). Cette ville, un des bastions de Daech l’état islamique, siège d’une violence et d’une terreur extrême, sera reprise par les FDS (Forces démocratiques Syriennes) en 2017. Si des brigades internationales se sont constituées des deux côtés, c’est côté Kurde que se passe l’action, où des centaines de volontaires européens (français, irlandais, allemands, italiens) ont rejoint les YPG (Unités de protection du peuple) et les YPJ milices féminines, avec des femmes venues d’Amérique et d’Europe, ces dernières incarnant à la fois une lutte contre le terrorisme et pour l’émancipation des femmes, dans une région où traditionnellement et culturellement leurs droits étaient restreints.

Le livre s’ouvre sur cette phrase,

C’est l’histoire de Steve que nous suivrons, intimement liée à celle de son frère cadet, Mickaël. Tous deux mènent une vie maussade, dans un milieu modeste, ce qui n’a rien d’inexorable, où la mère Céline est infirmière dans une unité de soins palliatifs et Pierrick le père, camionneur, s’éclate dans un groupe de musique country.  Le couple est séparé, les enfants vivent avec leur mère. Nous suivrons leur enfance à l’école, pour laquelle ils ne sont pas faits, retard sur tout pour Steve, qui sans être un garçon ingérable est décalé, tant par rapport à l’enseignement que par rapport aux autres camarades, appelé sans jeu de mots à devenir “la tête de turc idéale” par sa stature frêle, objet de moqueries et d’exclusion, par manque d’écoute comme par manque d’amour ou par maladresse ; Steve dont on apprendra plus tard qu’il a « la fébrilité des hommes et la bonté des femmes. »
C’est l’adolescence complexe de deux taiseux qui ne s‘expriment pas beaucoup et gardent enfouis en eux des sentiments qui peu à peu s’exprimeront dans l’histoire. De prises en charge institutionnelles, en mise en apprentissage puis en petits boulots peu gratifiants dans la restauration, la vie de Steve se déroule sans joie, supportée à l’aide de barrettes de shit et de verres d’alcool. Celle de Mickael, également taciturne, n’est pas mieux, jusqu’au jour où ce dernier trouvant une raison d’exister sur FaceBook via des réseaux de recrutement, va s’engager pour partir combattre au Rojava.
Se sauve-t-il ainsi du précipice, de l’abîme social qui l’attend ?

Nécessaire et suffisant vous croyez, vous ?

Steve a une personnalité un poil différente, c’est un garçon qui fonctionne à l’émotion, hypersensible, hautement marqué par la mort de son idole Gregory Lemarchal, des suites d’une maladie incurable, la mucoviscidose.
Steve rejoindra son frère au bout de quelques mois en Syrie, et notamment au cœur de la bataille primordiale où tout se joue, à Raqqa.

Le lecteur selon son âge ou sa génération, ou même sa classe sociale, le ressentira différemment.
Plusieurs niveaux de lecture donc, et beaucoup de questions.

J’en détaille quelques-unes :

  • Le déterminisme social est à la racine du récit. Mais, si tous les jeunes en galère à l’école ou dans la vie sociale partaient se battre en Syrie ça ferait du monde. Beaucoup s’en sortent plutôt bien. Pourtant, un des nœuds du problème se situe là.
  • Pour ma génération, le thème du basculement est majeur dans ce livre. Ce moment où l’on chavire d’un chemin social conforme aux attentes et aux règles que nous impose la société, vers des choix, hors normes, inattendus, et radicaux. Ma génération a connu ça dans les années 70-80 et je n’ai pu m’empêcher d’y repenser, lorsque les mouvements d’extrême gauche comme la GP ont mis la clé sous la porte abandonnant au bord de la route des militants brutalement privés de repères et pour lesquels l’engagement dans la lutte armée était une question politique mais aussi de survie pour eux. Les plus instruits s’en sont tirés, on les a retrouvés plus tard aux commandes des médias et des institutions politiques niveau culturel oblige, mais beaucoup de petits soldats se sont eux fourvoyés, se retrouvant à la rue, dans la clandestinité ou versant dans une impasse  terroriste,  impuissants à redresser le cap. Beaucoup en sont morts, ou ont sombré dans la dépression. Ce thème du basculement, du choix, voulu ou imposé par les circonstances est, pour moi, un élément cardinal du livre. Je ressens ce choix, comme une souffrance.
  • D’autres thèmes sont explorés par l’auteur, celui de la violence, en politique ou ailleurs, celui de l’engagement et de la radicalisation. Ce qui est habile dans ce récit, est qu’en réalité ces deux frères ne sont pas radicalisés, contrairement à d’autres qui sont partis rejoindre les mouvements islamistes. Ils le disent eux-mêmes, ils se battent pour sauver des innocents. Ils idéalisent ce qu’ils peuvent devenir. Il y a de la noblesse en eux.

Pour sa part Steve, souvent naïf, est donc là pour sauver des innocents.

C’est donc pour Steve en particulier, une façon de transcender sa vie pour une cause qui le dépasse, et qui le fait basculer dans une autre dimension temporelle, propre à le construire, à le structurer en tant qu’homme, lui dont la silhouette est plus proche de celle d’un adolescent que de celle d’un légionnaire.

J’ai été confronté dans ma vie de soignant au problème du basculement dans la radicalité islamiste d’un jeune patient de 18 ans, victime d’un effroyable accident de travail par négligence patronale, que j’ai accompagné pendant 5 ans, abandonné, réellement, non par les parents mais par les structures sociales, la justice comme la médecine, et qui avant d’être récupéré car psychologiquement fragile, par des réseaux islamistes, sur le point de partir, fut au bout du compte lourdement psychiatrisé avec des neuroleptiques retard, façon dit-on de le protéger dans sa prison mentale mais sans lui permettre de s’en évader et surtout de lui éviter de nuire à l’ordre établi. Mais la situation est différente pour Steve et celui qui deviendra Mike, car le basculement reste celui d’un choix personnel.

  • Le thème de la désertion est bien sûr aussi au cœur du livre, alors avec S ou sans S? Sans S pour moi, parce que la désertion elle est globale aujourd’hui, dans la société, au niveau du pouvoir, au niveau de l’école comme de la famille, au niveau de la culture et du livre (no man’s land culturel au passage dans le livre). C’est donc une peinture de notre monde que l’auteur nous projette au visage. Mais qu’y puis-je dira le lecteur si ce n’est essayer de m’en tirer moi-même comme je peux ?
  • Le lien fraternel au sens large est aussi admirablement décrit, les deux protagonistes bien sûr, mais nous apprenons aussi tant de choses sur ce qui se dégage des liens entre les combattants, souvent d’une émotion intense.
  • La poésie, l’intégrité, la droiture, sont là aussi :

Notre société est de plus en plus marquée par l’exclusion et la violence , externalisée comme sournoisement introduite dans le cerveau des gens.  

  • Enfin il y a une réflexion sur la guerre, la violence des combats qui occupe sans ennui le lecteur pour un bon tiers du livre. La minutie du récit m’a stupéfait, on dirait presque que l’auteur y a physiquement participé tant les moindres détails, d’armes de combat, de matériels, de stratégie, de discipline, de combats, de rapports à la hiérarchie sont dépeints, décortiqués avec une incroyable minutie. Aurait-il loué dans le Rojava avant d’écrire ?

Impossible de parler de ce livre sans aborder le thème de l’écriture de l’auteur, jamais linéaire, toujours musicale, un style slamé plutôt qu’écrit, les phrases swinguent entre le macadam et les étoiles, un style mitraillette, saccadé, brut, mais qui bouge selon les pages, le texte est peu dialogué dans la forme parce qu’il l’est en permanence dans le texte, ce qui donne une prose où les mots sont des balles, un récit  parfois stressant mais qui embarque le lecteur.

Ma chronique pour ce livre que j’ai aimé, je vais la  partager sur les réseaux sociaux et ailleurs, vous savez sur les forums où “la femme de ménage” recueille le plus de cœurs et où Joel Dickers serait élu au premier tour Prix Nobel de littérature, mais aussi sur des groupes où je sais qu’il sera lu, apprécié et commenté. Il fait bon avoir plusieurs fers au feu pour partager un livre. Parce que ce livre est aussi un outil culturel pour chacun d’entre nous, contribuer à faire grimper la conscience des gens. Et la nôtre. Je le sèmerai donc comme une graine.

Quel était votre objectif en écrivant ce livre, si vous en aviez un ?

Lui dire que si dans ma génération c’était Éric Charden qui chantait “le monde est gris le monde est bleu” pour avoir aujourd’hui un monde vert de gris, j’aimerais trouver dans son texte des raisons d’espérer et voir se manifester cette belle chanson de Cali (puisque la musique est présente dans « Désertions » )  “C’est quand le bonheur ? «  
Est-ce un constat social écrit avec talent par l’auteur ou une déflagration mode puzzle ? Comment voit-il la suite?

 Je ne suis pas aussi désespéré que semble l’être François Bégaudeau, lorsqu’il dit par exemple que l’épitaphe des êtres humains sera « ils furent stupides et malins ». Confiant dans de nombreux jeunes, de tous horizons et de tous âges, des très jeunes parfois, qui lisent, pensent, réfléchissent, commentent, s’insoumettent.


Just to be is a blessing, non ?

Je voudrais dire enfin que ce roman m’a dérangé, à l’inverse des essais de Bégaudeau que j’aborde toujours intellectuellement avec un argumentaire bien huilé, parce que « Désertion » touche à l’intime, et nous questionne sans arrêt. Qu’est-ce qui a foiré ? Où a t-on manqué la bretelle politique, sociale, culturelle, écologique, où et quand, par manque de vigilance, par absence de courage à l’inverse de Steve et Mickaël ?

On a pris cette mauvaise habitude de catégoriser, un roman, un auteur, un film. Alors, est-ce que « Désertions » est un roman social ? Un roman Punk ? Un roman blues ? un roman politique ? ou un peu tout à la fois ? C’est en tous cas dans sa construction une sorte de boucle temporelle, qui se termine comme il a commencé avec l’évocation de celui qui a tant ému Steve et cette expression, qui traverse nos générations,

Dans l’œuvre de François Bégaudeau, je cherche une cohérence entre ”l’amour” et « un enlèvement”, peut-il s’agir avec « Désertion » d’une sorte de cycle romanesque et social à la fois, usant d’angles de vue différents pour justement ne laisser aucun angle mort ?  

Ce texte , je vais le laisser décanter en moi .
Il est beau.
Beau et poignant.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *