

Inutile de gloser sur le nom de l’auteur, il a dû essuyer toute sa vie les remarques sur son patronyme, qui au demeurant lui convient à la perfection.
Gabriel Tallent avait ébloui les lecteurs avec son premier roman “My Absolute Darling” paru en 2017 qui racontait le Huit Clos étouffant au Nord de la Californie, entre une adolescente Turtle alias Croquette, 14 ans, sous l’emprise de Martin, un père charismatique, violent, subversif et survivaliste voire suprémaciste, abusif et incestueux, convaincu que la fin du monde était proche .
Le texte, cru mais poétique, violemment dérangeant, souvent insoutenable, plongeait le lecteur dans un univers troublant et addictif, difficile à quitter, oscillant entre sombre réalité et espoir de libération pour son héroïne.
Une héroïne impossible à oublier.

La priorité en lisant “la Voie” est de ne pas chercher à comparer les deux livres. Avoir le regard, les pensées, les références vierges pour « grimper » dans cette histoire magnifique. A nouveau.
« La Voie » n’est pas un livre qui se lit, il se vit.
Nous suivons deux grands adolescents, liés par une amitié profonde, Dan et Tamma. Entre eux, pas d’amour ou en tous cas platonique, pas de sexe, pas de relation d’emprise. Tous deux sont fous d’escalade à mains nues, dans le désert de Mojave où
« la vie gagnait en couleurs et en perspective quand on évoluait avec courage aux limites du possible. «
Leur amitié profonde se construit dans la difficulté d’exister à chaque instant, dans l’adversité face à un monde complexe et dans un univers familial diffracté, décomposé et recomposé, empli de misère sociale, de déceptions personnelles et d’échecs.
Nous sommes dans l’Amérique de la pauvreté, celle que l’on retrouve dans le livre enquête de Mattew Desmond “Avis d’expulsion”. Une vie où il faut s’arracher pour vivre d’aides sociales, de maigres émoluments et de petits boulots ingrats, comme la corvée des latrines dans les lieux publics, et surnager à tort par les stups et l’oxycontin.

https://lignesdefuite.blog/mattew-desmond-avis-dexpulsion/
L’escalade est ce qui relie les deux jeunes, physiquement mais métaphoriquement aussi, c’est leur ADN pour s’élever et quitter à force d’échecs, ce monde abhorré et étranger, à coup de chutes, de nouvelles tentatives, jusqu’à, d’infructueuses devenir réussies, de compétitions fantasmées et manquées, pour s’envoler dans un monde de rêves, où chaque prise, chaque tentative d’accrocher ses doigts à une arête de pierre, sur une roche friable est une étape vers le succès.

« Elle se cramponna à la Moule Moisie de la Fée Clochette, ses pieds emportés vers la gauche en un immense mouvement de balancier, son épaule contractée, ses cheveux soulevés en éventail derrière elle, le visage grimaçant d’effort, et elle tint bon. Pour la première fois de sa vie. Elle était si stupéfaite qu’elle resta un instant suspendue sans bouger, certaine qu’elle allait tomber, sa main comme seul point d’accroche au toit, sans aucun autre contact. Constatant qu’elle ne tombait pas, elle monta lentement les talons vers la lèvre rocheuse et, dans un mouvement propre, habile et désespéré, elle se rétablit sur la dalle au-dessus. «
Même si le lecteur a de la peine avec les termes techniques de la grimpe, cela n’affecte en rien le rythme haletant du livre, les impulsions pour gagner un mètre. Le lecteur, lui-même, se faufile dans l’ombre de Dan et Tamma à l’assaut de « la princesse du doigtage » , prompt à les regarder, à les envelopper du regard, à leur insuffler sa propre énergie, pour qu’ils avancent encore et encore vers les sommets, pour qu’ils ne regardent pas en arrière, en dessous d’eux, derrière eux, mais toujours devant eux, au-dessus d’eux vers les crêtes. Pourtant nos deux jeunes ne sont pas taillés pour l’escalade, loin sans faut, tout juste musclés mais sans un gramme de graisse, frêles comme un roseau, ils ploient sans jamais rompre. Il n’empêche, leur force mentale est édifiante. Ils forgent leur identité, leur raison d’être comme celle de vivre dans cette escalade sans fins. Ils connaissent toutes les parois, les plus invraisemblables, toutes les voies, jamais explorées, ils sont prêts à tout pour que leurs rêves d’aller plus haut, toujours plus haut collés à la paroi ne s’arrêtent jamais. On a presque la sensation qu’ils éprouvent un sentiment de regret à proximité du sommet. Plus que le sommet, c’est la grimpe qui compte.
« La grimpe, c’est choper à deux mains le crâne de la faucheuse et jouir bien profond dans la gorge de la mort. «
Et d’ajouter :
« C’est le crux le plus important. Le sommet c’est juste un symbole, et sans le crux , il ne signifie rien. Le crux c’est le cœur de la voie ».
« Dan ne voyait aucune prise de pied, si ce n’était un gratton en quartz comme un domino collé à la paroi. Il se trouvait assez haut, près de sa hanche. Tamma devrait quitter la sécurité du filon, faire un pas à gauche en un mouvement d’adhérence terrifiant vers une fissure peu profonde jusqu’au petit domino à hauteur de son aine. Sa seule prise de main était un minuscule cristal de roche de la taille d’une molaire à sa gauche et en hauteur, orienté dans le mauvais sens, et sur lequel elle pourrait prendre appui avec le bout de son pouce gauche. Elle soufflait paniquée. (…)
Et pour Dan, pendant ce temps…
« Chaque mouvement semblait impossible. C’était comme descendre d’un bateau et marcher sur une fine couche de glace.
A la peur s’ajoutait souvent la sensation physique, froide et douloureuse, de la roche qui s’insinuait dans vos orteils à chaque pas, nauséeuse, elle remontait dans vos doigts, les rendait faibles et engourdis, votre peau blanche, cireuse et fragile contre les prises effilées soudain cruellement tranchantes. Il se savait sur le point d’atteindre ses limites mais il ignorait où elles se situaient exactement. Il s’attendait à le découvrir à chacun de ses mouvements, et à chacun de ses mouvements il tenait bon. «
« La Voie » est aussi un grand livre de critique sociale, de relations familiales, d’échecs personnels comme la mère de Tamma écrivaine prometteuse à l’inspiration tarie, incapable de publier un troisième roman. Ce sont des portraits saisissants, de mères, d’enfants, de maris pas très reluisants, c’est un livre sur la précarité aux États-Unis, le tout dans un univers naturel somptueux qui s’offre à leurs peines, pour se sublimer, et résister.
Tamma est une adolescente intrépide, d’une maturité intellectuelle impressionnante, bravache, inutile de chercher à influencer ses choix, son esprit, son”soul” est à l’image des roches escaladées, liée à Dan qu’elle influence tout de même, de son amitié vorace. Langage cru, humour permanent, violence dans les trouvailles littéraires, ce livre est une métaphore autant sur l’ascension que sur la chute, il symbolise la volonté d’aller toujours plus haut sans jamais se retourner.
On s’amuse à imaginer la rencontre de Turtle et de Tamma, rencontre qui serait inflammable et explosive.

Le style, la patte de Gabriel Tallent déjà si prégnante dans son précédent livre se retrouve ici, avec peut-être moins de noirceur et de violence, mais plus d’empathie, d’amour et d’intensité dans les relations avec ses personnages. Il y a comme dans “My Absolute Darling” des pages insoutenables sur l’âpreté de cette discipline, mais aussi une jouissance lyrique à évoluer avec les deux protagonistes dans cet univers de roches, de soleil, de pierres, de sécheresse. A l’image du monde.
« La Voie », sous le soleil, sous les étoiles, est un grand livre sur la liberté, sur le choix, sur l’émancipation alors que “My Absolute Darling” était davantage un livre sur l’enfermement, la manipulation et la relation toxique entre un père et sa fille.
J’ai beaucoup pensé à Patrick Edlinger en lisant ce livre, celui que l’on appelait dans les années 90 « l’homme araignée », avalant, solitaire à mains nues les parois les plus escarpées, les anfractuosités les plus folles.
Et retrouvé mort , tragiquement, chez lui après une chute dans ses escaliers.



Gabriel Tallent avec « la Voie » s’inscrit dans la lignée de grands auteurs américains, allant du roman noir à la littérature de l’Ouest, de la psychologie adolescente à l’influence féministe comme sociale. Il m’a souvent évoqué, l’immense Joyce Carol Oates, dans « les Chutes », le libertaire Edward Abbey « du gang de la clé à molettes » ou le formidable John Irving dans « le Monde selon Garp. «






Il s’impose surtout comme une des nouvelles grandes voix de la littérature américaine, renouvelée et moderne, à l’empreinte sociale puissante, une écriture moderne, âpre, ciselée, comme un peintre sur sa toile d’un trait sec au couteau nous donnerait à vivre le désert du Mojave, dans la lignée d’un David Joy par exemple.


« L’échec, c’est juste un premier rendez-vous gênant avec la réussite. «
confiait Dan à Tamma.
Ce n’est pas le cas ici.
Dan et Tamma , retenez bien ces deux noms, à l’instar de Turtle, seront impossibles à oublier. Un grand livre.
Gabriel TALLENT
La Voie
Éditions Gallmeister
480 pages
2026
Et pour en savoir plus…
Un lien passionnant entre Francois Busnel et Gabriel Tallent
et sur « My Absolute Darling », Francois directement sur site…
Souvenirs et émotion avec Patrick Edlinger…

