

Secret de famille. Un de plus me direz-vous. Après Laurent Mauvignier qui a excellé dans “la Maison vide” ou Anne Berest qui nous a ébloui dans “Finistère” c’est Vanessa Caffin avec “Le Corset” qui s’y colle à son tour. Retour vers le passé,
est-ce une mode ou une nécessité absolue, une peur de se tourner vers le futur au point de préférer revenir sur ses aïeux ?
Signe et témoignage de notre époque incertaine qui fait perdre ses repères à chacun ? On se retourne sur son histoire familiale.
Vanessa Caffin est réalisatrice, scénariste et autrice. Elle s’essaye ici avec “le Corset” au roman familial. Sans atteindre les sommets des deux auteurs précédemment cités, force est de constater qu’elle fait mieux qu’un exercice de style, composé avec talent, grâce notamment à une écriture souple et fluide, toute en retenue et en même temps profonde, sensible, pour évoquer des sentiments et des souvenirs refoulés. Douloureux également, je veux dire, physiquement douloureux.
Vilma, dont le nom n’est que peu cité a vingt-cinq ans. Son grand père, ingénieur chimiste dont elle était si proche, vient de partir, d’une mort compliquée, volée par la démence.
Elle accompagne Nane sa grand-mère qui lui demande , puisqu’elle écrit de prononcer l’oraison funèbre , le jour des obsèques de papy.
Vilma a elle-même des problèmes de santé, une forme d’Insuffisance respiratoire mal étiquetée, un mélange d’asthme et d’emphysème, qui déclenche chez elle des crises de blocage respiratoire, aux portes de l’asphyxie. Sa sensibilité, son hyperémotivité y sont pour beaucoup. Nathan, un petit ami parti sans vraiment avoir disparu, pas loin d’elle, zombie branché sur les jeux vidéo, est encore là sans y être complètement, amoureux sans le savoir, elle aussi d’ailleurs, mais comment se dire que l’on s’aime lorsque l’on est si maladroits?
Dans cette famille, il y a un secret, Vilma va essayer d’en dénouer les pièges, les non-dits, tout ce qui a été refoulé. De qui Papy était-il l’enfant ? Qui était sa vraie mère? ?Était-elle elle-même touchée par des problèmes de santé respiratoire au point de s’obliger à porter un corset ? Comment retrouver des indices dans ces piles de journaux, de magazines, de papiers, de lettres qui atteignent le mètre de hauteur et plus encore, dans les moindres recoins des pièces à vivre, comment y retrouver des preuves, des pièces pour reconstruire un puzzle familial bancal ?

Parce que , Nane, la grand mère,
« s’il y a bien une chose qu’elle ne fait jamais, c’est bien trier. Elle compile, elle stocke, elle entasse, elle conserve, mais elle ne trie pas.” (…) Ne savais-je pas qu’il était interdit d’approcher ces tonnes de papier? J’essaye d’argumenter : les lieux, les visages, les odeurs, c’est là qu’ils sont tous enfermés. “
C’est tout le sujet de ce roman, certainement en grande partie autobiographique ?
Et métaphorique. Le corset symbolise cette oppression qui se transmet de génération en génération, empêchant les femmes de se libérer vraiment de l’oppression masculine pour aimer et vivre pleinement.
“Parce qu’une famille se disloque, parfois sans un mot, à chaque génération qui s’éteint”.
Est-ce Philomène la mère de Papy, morte trop tôt ou plutôt sa sœur Anastasie, raide et sèche, qui tient d’une poigne de fer un hôtel où vient s’encanailler la petite bourgeoisie locale ? Et le père de Papy qui était-il ? Est-ce si important pour la romancière, avec l’aide de Nathan de le découvrir, pour comprendre elle-même qu’un secret de famille l’étouffe, peut être responsable de ce mal respiratoire qui l’afflige, cette “respiration en braille “ comme elle l’écrit si joliment.
“J’attends que Nane me tourne le dos pour éteindre ce sourire forcé, je bloque mon souffle quelques secondes, jusqu’à l’asphyxie si je peux. C’est ce que m’ont appris les médecins : pousser le corps à la limite pour que le mécanisme de survie s’enclenche et que le souffle retrouve sa normalité. Ça ne marche pas toujours, parfois il faut que j’aille à l’hôpital. Mais aujourd’hui ça fonctionne. Je m’étale sur les tommettes de craie qui pavent l’entrée de la maison, j’ai gagné quelques points de vie, quelques minutes ou quelques années. “
Je me suis engrené dans cette histoire, pudique, explorant les silences familiaux. Il y a une tendresse poétique au cœur de ce récit tendu et dramatique.
Qui n’a pas souvent perçu les non-dits dans les familles, les vies revisitées, les faits chamboulés, obscurcis, volontairement ou pas, ne jamais faire de vagues pour les générations suivantes, dissimuler des faits complexes et redessiner une histoire familiale plus lisse et plus nette ? “Aie mes aïeux” écrivait finement la psychologue Anne Ancelin Schutzenberger mondialement connue pour ses travaux de psycho généalogie.

“Depuis hier, j’ai le cœur teinté des douleurs de mon grand-père et des silences de Nane qui contenaient des hurlements. J’imagine qu’il existe dans son refus de réécrire l’histoire et de déraciner les peines un sentiment d’allégeance à son “Jean”. Elle reste quoiqu’il en coûte la gardienne de ses actions passées etdes regrets qui continuent d’exister“
(…) Parce que papy avait raison, c’est peut-être ça finalement, la maladie du monde, la maladie des hommes : préférer fuir que de couper la peine en deux”.
Il faudra du temps à la romancière pour convaincre Nane, sa grand-mère, d’en dire plus, de confirmer ses avancées dans son enquête familiale, Nane partagée au fond entre ne rien bouleverser de l’ordre établi et la nécessité impérieuse de dire la vérité familiale en confiant à sa petite-fille l’organisation du discours funèbre, et faire éclater une vérité qui au fond n’a rien de licencieux, juste offrir à la famille une vérité vraie.
J’ai aimé ce livre, sobre, pétri de sincérité, parce qu’il énonce avec justesse des vérités ordinaires qui nous touchent tous, quels que soient nos chemins de vie, parce que les familles, ça a toujours été compliqué.
Citant le dramaturge québécois Pierre Dagenais
“on nait avec la guerre en soi. Comment donc vouloir même essayer d’en délivrer le monde. La guerre… c’est la respiration des hommes. “

Le lien de Vilma à son papy est poignant.
“Les morts sont des invisibles, mais ils ne sont pas les absents”.
Ce n’est qu’aujourd’hui, je crois que je saisis le sens de cette phrase que Victor Hugo, prononça sur la tombe d’Emily de Putron. Car les cœurs, oui, restent vivants. Ils continuent de battre la mesure de nos existences amputées. Ainsi naissent les ombres. “
“Le temps, ma chérie, ce ne sont pas les choses disait Papy, ce sont les gens, ceux qu’on perd et ceux qu’on aime, et rien d’autre que ça. “
Ce livre est une heureuse surprise. Confié par Babelio pour en faire un retour de lecture, il s’avère être une bien jolie pioche. Aussi beau et sobre qu’inattendu.
Lire “le Corset” est ardemment conseillé.

Vanessa CAFFIN
Le Corset
Editions Héloïse d’Ormesson
173 pages
2026
