

Partir de rien.
Faire du brainwashing, comme disent les Anglais.
Se vider la tête, faire comme si on n’avait pas lu une seule ligne, depuis allez, au moins 72 heures.
Je ne peux pas davantage.
Pratiquer ce que François Begaudeau appelle dans son dernier livre qui m’a tant touché, la “désertion”. Ne pas être parasité par d’anciennes lectures, d’anciens personnages, forts, charismatiques, qui auraient marqué mon cœur et mon âme de leur empreinte. Non, aborder Hugo avec une sorte de virginité de lecture. C’est ce que j’ai tâché de faire. C’est ce que j’ai aimé passionnément accomplir avec ce livre.
“L’homme qui rit » est le chef d’œuvre d’Hugo dit-on, son œuvre fétiche pourquoi pas ? Mais qu’en est-il alors des “Misérables”, de “Notre Dame de Paris”, du “Dernier jour d’un condamné”, des “Travailleurs de la mer” ou de “Quatre-vingt-treize”, des « Contemplations ” ou de “la Légende des siècles”.




Victor Hugo est un Républicain. Il est resté exilé trois ans à Jersey et quatorze ans à Guernesey.
Son expulsion de France se produit dans un contexte historique particulier, lié au coup d’état du 2 Décembre 1851, survenu après ce que l’on a appelé “le printemps des peuples” en référence à plusieurs révolutions éclatées en Europe.
La deuxième République est proclamée le 25 février 1848 après les journées révolutionnaires qui entraînent la chute de la monarchie de Juillet et du roi Louis Philippe. Après la révolution de 1848, Victor Hugo est élu député de Paris et se pose en farouche opposant à Louis Napoléon Bonaparte.



Comme aujourd’hui, les divisions politiques fragilisent le pouvoir naissant et le rendent instable. A la suite du coup d’état de 1851, mettant un terme à la deuxième République, Victor Hugo, indomptable républicain et démocrate, s’oppose à Bonaparte et tente d’organiser une résistance armée au sein d’un comité de résistance parmi lesquels l’abolitionniste Victor Schoelcher, appelant les Parisiens à prendre les armes et à dresser des barricades dans les rues de Paris.

Il échoue. Il fuit Paris pour Bruxelles, puis se rend à Jersey où il reste trois ans, et dont il sera expulsé sous la pression du gouvernement français. Il s’installe alors à Guernesey à « Hauteville House » acquise grâce au succès des « Contemplations » Il y restera jusqu’à la chute du second empire. C’est de cette île anglo-normande qu’il écrira plusieurs de ses œuvres majeures, “la légende des siècles”, “les Misérables (1862)”, “les travailleurs de la mer”. Excusez du peu.
Et …”L’homme qui rit”.
Il restera à Guernesey 14 ans avant de retourner à Paris, triomphalement, reprendre son engagement politique et son œuvre littéraire. C’est en 1870 après la déroute de Napoléon III face aux prussiens, lors de la bataille de Sedan, et la proclamation de la Troisième République à son retour en France, que le livre paraît, non sans mal d’ailleurs, après des difficultés d’édition.
Pour différentes raisons, le livre est un insuccès dont Hugo est conscient lorsqu’il dit:“ il m’importe de constater l’insuccès de « l’Homme qui rit ». Cet insuccès nous dit-il, se compose de deux éléments l’un, mon éditeur, l’autre, moi.
- – mon éditeur : spéculation absurde, délais inexplicables, perte du bon moment, publication morcelée, retards comme pour attendre le moment d’engouffrer le livre dans le brouhaha des élections.
– moi : j’ai voulu abuser du roman, j’ai voulu en faire une épopée, j’ai voulu forcer le lecteur à penser à chaque ligne. De là une sorte de colère du public contre moi. »
Force est de dire que l’auteur a réussi son entreprise et qu’au fil des années cette colère est bien vite retombée, tant le roman de Hugo se décline à chaque page, à chaque paragraphe, à chaque phrase vécue comme un aphorisme permanent, donnant à l’ensemble l’exemple d’un incroyable chef d’œuvre, me contraignant régulièrement à lever les yeux au ciel, me questionnant : comment peut-on écrire, déclamer, investir le cœur du lecteur de la sorte ?
C’est l’Angleterre du XVIIIème siècle, sous le règne de la reine Anne, qui sert de cadre à l’histoire. Gwynplaine est le héros du livre, enfant défiguré par les “comprachicos”. Ces derniers forment un groupe fictif de marchands d’enfants, déformant par des techniques chirurgicales secrètes, le visage des mômes qu’ils raptent pour les vendre. Ils en font des enfants difformes vendus à des saltimbanques qui les exploitent dans les foires et sur les places de villages pour en faire une attraction. Et de l’argent.
« Le commerce des enfants au dix-septième siècle se complétait par une industrie. Les comprachicos faisaient ce commerce et exerçaient cette industrie. Ils achetaient des enfants, travaillaient un peu cette matière première, et la revendaient ensuite. «
Gwynplaine est un enfant défiguré, au visage figé dans un rire éternel après une chirurgie barbare, ce qui le rend à la fois fascinant et tragique, mais suscitant surtout le rire des passants. Alors qu’il est abandonné sur la côte par un groupe de fuyards prenant la mer pour partir vers l’Espagne (ce qui nous nous donne le récit épique d’une épopée maritime dont Hugo a le secret tant elle sera tragique, monumentale dans la tempête puis le naufrage), Gwynplaine sera recueilli par Ursus, une sorte de saltimbanque philosophe aussi haut en couleurs qu’il est bourru et généreux dans l’âme, qui traîne ses guêtres avec Homo, chien-loup pétri d’intelligence et d’attachement à son maître. Juste avant de le rencontrer et de se faire adopter, Gwynplaine recueille dans le froid et la neige, une fillette encore bébé, collée à la poitrine de sa mère ensevelie sous la neige, aveugle, Dea. Cet improbable duo sera ainsi accueilli par Ursus, devenu père de substitution autant que protecteur, lui qui est penseur autodidacte, cultivé, inventeur de concepts fumeux et de mots étranges, bateleur éloquent, empli d’humour, de poésie, et d’humanité.
Hugo le décrit ainsi :
“Ursus est un homme qui avait plus de cœur que de pain, plus d’esprit que de vêtements, et plus de génie que de fortune”.
Mais Ursus (et donc Hugo) sait asséner des vérités terribles.
« La liberté commence où l’ignorance finit. »
Ou encore
« La beauté, c’est la vérité qui se montre. »
Ursus met en scène des pièces de théâtre dont il est l’auteur, usant de métaphores latines, et dont la pièce majeure “Chaos vaincu” va devenir la pièce phare jouée à Londres par la petite troupe réfugiée dans une sorte de charrette ambulante “la Green Box”. Cette œuvre comme son auteur lorgnaient évidemment vers Shakespeare, mais la faconde et le talent des acteurs faisant tache d’huile attirent les passants et spectateurs, abandonnant les autres spectacles de rue pour venir s’esclaffer devant « l’homme qui rit ».
Gwynplaine s’adresse des reproches, parce qu’il s’imagine que se laisser aimer par Dea, aveugle, qui ne peut voir sa laideur est une façon de la tromper.
“Un pénible scrupule le harcelait. Il se disait que monstre, il n’avait pas droit à l’amour. Hydre idolâtrée par l’astre, il était de son devoir d’éclairer cette étoile aveugle. Une fois, il dit à Dea:
-Tu sais que je suis très laid
-Je sais que tu es sublime, répondit-elle.Il reprit :
Quand tu entends tout le monde rire, c’est de moi qu’on rit parce que je suis horrible.
-Je t’aime lui dit Dea. Après un silence elle ajouta :
-J’étais dans la mort ; tu m’as remise dans la vie. Toi, là, c’est le ciel à côté de moi. Donne-moi ta main, que je touche Dieu. !”
Ursus est un peu le porte-voix de Hugo, résistant habilement face à l’oppression et à l’injustice lorsqu’il est un jour amené manu militari devant les juges et autres médecins pour expliquer l’histoire de sa pièce jugée licencieuse et scandaleuse. Il est malin, et biaise pour contourner les questions pièges qui lui sont posées, et se sauver ainsi de la prison.
C’est lui qui éclaire de ses lumières morales, de son humour comme de son amour désintéressé, la noirceur tragique du livre. Il est le garde-fou essentiel des épreuves que traverse Gwynplaine.
Ce serait trop simple pour Hugo et pour le lecteur de résumer cette histoire à une épopée de saltimbanques tout géniaux qu’ils puissent être. Gwynplaine va découvrir qu’il est en réalité Lord Clancharlie, un des pairs du royaume, héritier d’une fortune considérable et de titres nobiliaires. Basculement tragique dans un choix impossible à faire sans renier son amour pour Dea.
« Gwynplaine avait été en même temps enlevé sur un sommet et précipité dans un abîme. (…) Il était un homme qui s’était endormi dans un trou de taupe et qui se réveille sur la pointe du clocher. «
Il sera dès lors tiraillé entre sa nouvelle bonne fortune, ses devoirs aristocratiques et ses rencontres avec les plus belles femmes royales, dont la duchesse Joséphine, manipulatrice, symbole de cette aristocratie perverse, usant de ses privilèges pour asseoir sa fortune en pillant les plus pauvres (et que Hugo va nous décrire de façon féroce) et son amour indéfectible pour Dea. Ce sera le génie de Hugo sur fond de trame romanesque, de nous plonger dans une chronique et une critique féroce de l’aristocratie de l’époque.
Inutile d’aller plus avant pour évoquer la fin d’une histoire qui par plusieurs rebondissements successifs, sera à l’image de l’œuvre, inattendue, puissante, pathétique.
Plus que jamais Victor Hugo est là. Impermanent, éternel.
Plus que jamais l’auteur à la plume magnifique, l’une (la ?) des plus belles sans doute de l’histoire de la littérature, est là.
Plus que jamais Hugo est actuel, nous apportant ses lumières sur l’évolution du monde dont on peine à voir s’il progresse ou s’il ne s’est pas plutôt engagé dans son autodestruction.
Plus que jamais l’humanité, la puissance d’évocation, le partage d’éternelles valeurs humaines et démocratiques, nous aident à resserrer les consciences.
Hugo défenseur des pauvres, des libertés fondamentales, apôtre de l’amour pur, du sacrifice par le choix de la liberté face au pouvoir est là.
Plus que jamais Hugo nous montre que face à la laideur physique, la défiguration, rien n’est plus puissant que l’amour.
Hugo pour qui ce sont les femmes et les enfants d’abord ?
Dans les deux cas, ils sont souvent au centre de ses œuvres, Gavroche, Cosette dans les Misérables, ses propres enfants dont Léopoldine souvent évoquée dans les Contemplations ou Adèle la plus jeune de ses cinq enfants. Il s’est toujours occupé de leur sort. Ils sont pour Hugo, on le voit ici avec Gwynplaine, des symboles de pureté, de fragilité et de transparence, mais sont aussi porteurs d’espoir et de renouveau.
Pour les femmes c’est plus complexe. De grandes figures occupent ses œuvres. Fantine ou Cosette dans les Misérables, Esmeralda dans ND de Paris, Dona Sol dans Hernani héroïne prête à tout par amour, Dea qui ne pourra être la femme que d’un seul homme.
Dans sa vie privée, Hugo ne sera l’homme que de plusieurs femmes ou maîtresses, Juliette Drouet sa muse et l’amour de sa vie qui sacrifia sa carrière pour permettre la sienne, Léonie d’Aunet dont la relation se terminera tragiquement, Adèle Foucher son épouse dévouée qui lui donnera cinq enfants, dont Adèle. Ce qui ne l’empêchera pas d’avoir de nombreuses maîtresses. Dire qu’Hugo était féministe avant l’heure serait excessif et ambigu, même si son discours se voulait progressiste. Il convient sans doute de contextualiser la place des femmes dans la société de l’époque, car les femmes payaient au prix fort le fait d’avoir été ses maîtresses. Certes, il a défendu le droit à l’éducation des femmes (nous partons vraiment de bien loin !) ou critiquait les mariages forcés, certaines de ses héroïnes sont des figures de résistance face à un système oppressif envers elles, mais si dans les textes il se voulait progressiste, sa vie privée se révélait moins exemplaire.

Impossible de s’aventurer à décrire le style du Maître, tant chaque phrase est belle, le déluge de mots, de vocabulaire, d’aphorismes, de lyrisme comme de symboles nous éblouit. Que mes phrases sont pauvres pour exprimer à quel point je suis touché à chaque lecture d’une de ses œuvres, comme je suis abasourdi par la beauté de “l’homme qui rit”.
Dépeignant la tempête, un peu son sport favori,
« une lame de travers, colossale, vint, et s’abattit sur l’arrière. Il y a toujours dans les tempêtes une sorte de vague tigre, flot féroce et définitif, qui arrive à point nommé, rampe quelque temps comme à plat ventre sur la mer, puis bondit, rugit, grince, fond sur le navire en détresse, et le démembre. Un engloutissement d’écume couvrit toute la poupe de « la Matutina », on entendit dans cette mêlée d’eau et de nuit une dislocation. Quand l’écume se dissipa, quand l’arrière reparut, il n’y avait plus, ni patron, ni gouvernail.
Tout avait été arraché. »
Dans un registre plus social et politique :
« Gwynplaine sentait au-dessus de lui le piétinement inconscient des puissants, des opulents, des magnifiques, des grands, des élus du hasard ; au-dessous il distinguait le tas de faces pâles des déshérités ; il se voyait lui et Dea, avec leur tout petit bonheur ; si immense, entre deux mondes ; en haut le monde allant et venant, libre, joyeux, dansant, foulant aux pieds ; en haut le monde qui marche ; en bas le monde sur qui l’on marche. Chose fatale, et qui indique un profond mal social, la lumière écrase l’ombre ! Gwynplaine constatait ce deuil. Quoi, une destinée si reptile ! L’homme se traînant ainsi ! une telle adhérence à la poussière et à la fange, un tel dégoût, une telle abdication, et une telle abjection, qu’on a envie de mettre le pied dessus ! de quel papillon, cette vie terrestre est-elle donc la chenille ? (…) Et Gwynplaine continuait de rêver : « Oh ! si j’étais puissant, comme je viendrais en aide aux malheureux ! mais que suis-je ? Un atome. Que puis-je ? rien.
Il se trompait. Il pouvait beaucoup pour les malheureux. Il les faisait rire.
Et nous l’avons dit, faire rire, c’est faire oublier. Quel bienfaiteur sur terre, qu’un distributeur d’oubli. »
Le rythme somptueux où Hugo alterne lyrisme, romantisme, digressions sur la justice et la liberté, analyses philosophiques mais aussi descriptions fascinantes comme le premier quart du livre sur le déchaînement des éléments et de la mer, thèmes proprement hugoliens, nous fait mesurer à l’échelle du temps comme des époques, à quel point cette littérature-là écrase, repousse d’une chiquenaude tout ce qui a pu être écrit après. La dualité entre le beau et le laid, le rire qui cache si souvent la souffrance est à merveille incarné par Gwynplaine, monstre de foire qui cache une sensibilité première, un désintéressement dans la pureté de son amour pour Dea.
Sans doute y a-t-il en nous cette dualité, ce double visage ombre/lumière, sans doute la beauté et la monstruosité sont-elles entremêlées.
Hugo utilise bien sûr Gwynplaine , héros moderne, pour questionner l’humanité sur l’apparence de la beauté et les vertus de la laideur, sur la modestie de vie et la richesse, sur l’intérêt et sur l’amour. Comme notre monde actuel nous paraît piètre et grotesque ! mais comme du temps d’Hugo, il se révèle à sa juste valeur avec ses réalités d’intrigues, de perversion, de trafics des corps, des vies, des finances comme d’influences, par ses sordides histoires de pédo-criminalité, de perversions financières via d’obscurs et tentaculaires réseaux de puissants qui se croient au-dessus des autres, un monde de vanité, un monde répressif, un monde où les riches se servent, mettent la main dans le pot de confiture, un monde où ces gens, ces puissants, volent, mentent, trichent.
Le discours de Lord Clancharlie alias Gwynplaine devant l’assemblée des lords médusés par tant d’impertinence, discours aussi interminable qu’impuissant, fait mouche devant une assemblée de nantis pétrifiés. Imparable morceau de bravoure dans un roman inoubliable de celui que l’on désignait tantôt comme l’Homme Siècle, tantôt comme l’Homme Océan.
« C’est à travers l’excès de grandeur qu’on arrive à l’excès de misère. «
« Les puissants font les lois et les faibles les subissent. «
Un monde qu’il nous faut changer, bouger, lutter contre, par la force s’il le faut, un monde nouveau qu’il nous faut recréer, reconfigurer. C’est de tout cela dont Victor Hugo nous parle. C’est en cela que « l’homme qui rit » s’avère être une bombe morale, politique, humaine. Un livre éternel pour des combats d’actualité.
« La misère est une maladie de la société comme la lèpre était une maladie de l’homme. »
Qu’ajouter de plus. ? Inoubliable, inestimable, comme tant d’autres auteurs classiques, Dumas, Zola, Balzac, Flaubert, Maupassant, Voltaire, ils sont bien là à nos côtés, frères d’âmes pour affronter le tumulte d’un temps, d’un monde prêt à verser dans l’abîme, du renversement des consciences, de l’affrontement des contraires, de la bataille des idées, du siècle des lumières, de la défense indéfectible de l’humain.






« L’homme est un Dieu tombé qui se souvient des cieux. »
Grâce leur soit rendue d’avoir laissé pour nous ces œuvres dont les voix ne cesseront de raisonner en nous.
« Le rire de l’homme est comme une fleur qui cache un abîme. Il est plus triste qu’un sanglot. C’est un masque tragique, c’est la souffrance même.
Mais l’amour c’est l’histoire vraie. Le reste n’est que littérature. Parce que l’amour c’est le seul soleil qui ne se couche jamais. »
Résumer ce chef d’œuvre par une phrase ?
“On l’appelait l’homme qui rit. Il aurait pu s’appeler l’homme qui pleure.“
Victor Hugo
L’Homme qui rit
Éditions Folio
767 pages
Il faut encore et toujours…en savoir davantage
