

L’âme des lettres face au souffle des algorithmes : la littérature en question.
Peut-être qu’au final cela se passera comme ça, entre eux et nous.
D’un côté les robots de l’IA nous pondront des romans bien léchés, proprets, courant dans le sens du poil et couvrant tous les besoins que leurs cousins chabots auront eux-mêmes engagés, pour d’abord nous lessiver le cerveau avant de nous y greffer des pensées, des besoins, des jugements conformes au monde dans lequel les puissants veulent que nous vivions.
De l’autre, ceux qui se délecteront en silence, en cachette, des classiques de la littérature d’avant l’IA parce qu’ils auront au moins la certitude de lire des livres (car « lire délivre ») dont l’authenticité de l’auteur ne prêtera pas à discussion, encore que la velléité de réécrire un texte ou un récit, comme certains voudraient le faire avec l’Histoire, pourrait voir s’y atteler des gens peu scrupuleux avec subtilité et discrétion. La Novlangue chère à Orwell !
Mais bon, nous n’y sommes pas encore, peut-être juste en 1983, et j’y crois dur comme fer, croix de bois croix de fer, ce que l’on appelle les classiques de la littérature ont bien été écrits par des êtres faits de chair et d’os.
« Une vie » de Maupassant, là-dessus, est un trône sur lequel nous sommes assis, et dont personne ne pourra nous déloger.
Guy de Maupassant, c’est la petite noblesse du 19ème siècle. Normand né en 1850, il est le fils de de Laure Le Poittevin, amie d’enfance de Flaubert qui deviendra bien vite le mentor de Guy en littérature. Son père, mari volage, sera rapidement relégué aux abonnés absents. Il faut voir l’époque pour comprendre l’écrivain. En 1870, c’est la guerre franco-prussienne qui va nourrir son esprit désillusionné et le conduire à abandonner des études de droit pour se consacrer à la littérature. « Une vie » sera le premier roman de ce nouvelliste de génie. Plus de 300 nouvelles, certaines très courtes, où il explorera des thèmes aussi divers que le réalisme, le naturalisme ou le fantastique (« Le Horla », « Le Rosier de Mme Husson »), la critique engagée de la bourgeoisie (« Boule de Suif »), la prostitution (« la maison Tellier »)



« Une vie » est son premier roman paru en 1883. Flaubert qui l’a pris sous son aile le marque de son influence. Les infidélités de Julien, la naïveté de Jeanne ne sont-elles pas des images en miroir de Charles Bovary ou des adultères d’Emma ? Il me faudrait le relire pour en parler mieux.

Jeanne Le Perthuis des Vauds est une jeune aristocrate normande de 17 ans, un peu « bétuche » et naïve, romantique, qui sort du couvent pour rejoindre le manoir familial, où habite son père, noble ruiné, faible, incarnant une noblesse dépouillée de sa fortune, mais certainement celui qui aime le plus sa fille d’un amour inconditionnel, en adoration devant elle.
Sa mère, c’est Mme La Baronne, tellement obèse qu’elle peine à avancer seule sur les sentiers qui entourent le manoir et que l’on imagine insuffisante cardiaque et bouffie d’œdèmes. Elle ne souhaite qu’un beau parti à sa fille, lui permettre de retrouver son lustre d’antan et ainsi sauver la famille de la ruine. C’est une femme pragmatique face au romantisme naïf de Jeanne.
Et puis, autour d’eux, gravitent la tante Lison, aussi discrète que transparente, l’abbé Picot, incarnation d’une prêtrise bon enfant, fermant les yeux sur tout ce qui pourrait fissurer l’ordre moral ambiant, et soucieux de garder ses ouailles paysannes dans son giron, Rosalie la servante, dont on ne dévoilera pas le rôle crucial tout au long du livre.
Je les ai gardés pour la fin, Julien, bellâtre cynique et séducteur qui deviendra son mari et avec lequel elle aura un enfant, Paul, objet de tout l’amour de Jeanne mais qui sera bien en peine de le lui rendre.

« Une vie » c’est ça. Nous allons suivre avec passion, la vie de Jeanne, qui va se révéler un somptueux thriller social, où Maupassant se cachera avec neutralité derrière le narrateur, laissant le lecteur à ses découvertes, celles d’un monde où vont se télescoper des thèmes multiples et éternels, la condition féminine, le mépris de classe, la domination masculine et paternaliste, la peinture du réalisme social, celui de cette petite bourgeoisie arrogante et cynique , l’asservissement des classes laborieuses et paysannes (en cela c’est un roman avec une critique pertinente et féroce de la petite bourgeoisie), la décadence de l’aristocratie dont Julien est l’emblème. Maupassant s’il est mordant, ne cache pas son pessimisme, montrant que le bonheur n’est qu’une illusion et l’existence conduite par le hasard et la souffrance.
Les choses ont-elles tant changé que cela ?
L’écriture est magnifique. Qui peut dépeindre avec autant de classe, la beauté de la nature, des arbres, des animaux, des fleurs comme des éléments ; que ce soit autour du manoir comme du voyage de noces de Jeanne en Corse. C’est une master class permanente et jouissive sur ce qu’est un écrivain, et j’ai pris, je vous l’avoue, amis, un plaisir jubilatoire à déguster ces pages d’une beauté littéraire absolue. Dieu sait que la littérature française est riche d’auteurs immenses, de Flaubert à Hugo, de Balzac à Dumas, mais là nous atteignons un sommet rarement dépassé.
Ainsi de la Corse :
« La mer était calme, d’un bleu laiteux sous le ciel pâle, et les vagues venaient mourir sur le sable avec un bruit doux et monotone. Les rochers, couverts de varech, luisaient sous le soleil comme des écailles de poisson, et l’air, chargé de l’odeur âcre des algues, avait une saveur salée et forte qui grisait un peu.
Jeanne étendue sur le sable, les yeux fermés, aspirait cette paix des choses, ce silence de la nature, comme un baume sur sa blessure. Elle se sentait bien, heureuse, sans désir, sans regret, bercée par le murmure des flots et la tiède caresse du vent. »
Ainsi du pays de Caux :
« Les champs s’étendaient, plats et nus, jusqu’à l’horizon, séparés par des haies vives où les corbeaux se perchaient comme des sentinelles. Le ciel, bas et gris, semblait peser sur la terre, et le vent, glacé, sifflait entre les branches des pommiers tordus par les tempêtes. Jeanne en regardant par la fenêtre, sentait une tristesse vague l’envahir, une de ces tristesses sans cause qui naissent des choses muettes, de l’aspect des campagnes sous un ciel morne, de l’odeur humide des terres labourées. (…)
Il semblait à Jeanne que son âme s‘élargissait, comprenait des choses invisibles ; et ces petites lueurs éparses dans les champs lui donnèrent soudain la sensation vide de l’isolement de tous les êtres que tout désunit, que tout sépare, que tout entraîne loin de ce qu’ils aimeraient. « Alors d’une voix résignée, elle dit, « Ça n’est pas toujours gai la vie. »
Ce qui nous touche est que Jeanne, personnage central, demeure proche de nous, sans être jamais sublimée. On pourrait s’asseoir sur un banc à côté d’elle et l’écouter, partager sa tristesse, son désarroi à la portée universelle, et donc intemporelle.
A-t-on fait mieux depuis ? pas vraiment à mon sens.
Si la condition féminine est le centre du projet de Maupassant, d’autres thèmes gravitent autour : les inégalités de sexe, la liberté féminine étouffée, l’infidélité comme la trahison, l’asservissement de la femme allant jusqu’au viol, la maternité subie, le désir d’enfant, la pression sociale.
Ce livre m’a paru une vision d’avant-garde de toutes les luttes féminines et féministes, et si certains aspects aujourd’hui se sont un peu amendés et modernisés à travers la PMA ou le mouvement #Metoo, on voit à travers les histoires brûlantes servies par l’actualité, que le chemin vers l’émancipation de la parole féminine est encore long à parcourir, ou tout au moins qu’il faut passer bien des années pour que le sentiment de honte finisse par s’éclipser face à la révélation de souffrances subies. Un chanteur célèbre en fait les frais en ce moment, et en payera les dividendes.
Maupassant va déconstruire la vision sublimée de l’amour romantique. Le désenchantement de Jeanne, aveuglée par son amour pour Julien, sa quête d’amour inconditionnel, qu’elle croyait inhérent et promis à sa personne, et qui la conduira à une solitude forcée car subie, nous touche.
Alors oui, « Une vie » de Maupassant est une chronique inspirée de l’espoir fou porté par une jeune femme au mirage de l’amour éternel dans un couple. Le livre de Maupassant est véritablement un miroir de la cruauté du monde et des êtres qui l’habitent.

Mais ce livre est bien davantage qu’un roman réaliste, c’est une œuvre prophétique universelle, qui hélas traverse le temps et les époques et dont on se demande comment, même si les choses se corrigent un peu, une nouvelle vie, de nouveaux rapports homme/femme, une égalité parfaite, pourraient définitivement voir le jour.
Je ne peux jamais m’empêcher lorsque je lis un livre de cette ambition, d’évoquer des auteurs déjà lus, aimés, voire encensés, par exemple, Annie Ernaux dans « La place ». On pourrait aussi se demander ce que donnerait une adaptation cinématographique de ce livre, qui, si elle a été tentée et ratée par Alexandre Astruc ou à la télévision par Elisabeth Rappeneau, ne l’a pas été avec les moyens financiers qu’il aurait fallu, ni avec l’aura d’un cinéaste talentueux, qui pourrait être François Ozon par exemple, ou faire l’objet d’une série, à la mode « Downtown Abbey ». Des cinéastes du noir et blanc comme Robert Bresson, Jacques Rivette ou François Truffaut auraient pu s’y atteler de leur vivant.
Enfin, me vient à l’esprit Marguerite Duras dans « L’amant » ou dans « Détruire dit-elle ».




On ne peut s’empêcher de se demander ce que serait une Jeanne moderne aujourd’hui, une féministe, une écologiste, une influenceuse, ou les trois à la fois ?
Comme je l’ai abordé dans l’introduction de cette chronique, relire Maupassant m’a fait réfléchir sur les vertus de la littérature quand elle est incarnée, à savoir son caractère subversif, casseuse de codes, s’insinuant furtivement, pour paraphraser Alain Damasio, dans les moindres interstices de la création qui nous restent encore. L’Intelligence artificielle pourra produire des marchandises littéraires à la manière d’un Maupassant, d’un Hugo ou d’un Flaubert, mais l’innovation algorithmique pourra-t-elle un jour exister sans être une pâle copie ou une fade paraphrase d’auteurs qui ont tout inventé, tout amené de l’esprit humain pour construire des œuvres comme « Une vie », comme « Les misérables », comme « Mme Bovary ».
Guy Debord auquel je reviens souvent anticipait déjà cela dans « la société du spectacle » en 1967. La création littéraire pourra-t-elle jamais être une création algorithmique ? La réponse ne peut pas être binaire, l’incarnation, la subversion, la fonction sociale, le jugement critique qu’elle suscite restent en tous cas à cet instant indépassable. Heureusement sans doute. L’IA dans son aptitude à lisser, à gommer toutes les aspérités qui pourraient se retourner contre elle, n’a à ce jour à mon sens, qu’une seule « vertu », celle de pérenniser un monde convenu, une création conventionnelle, une reproduction voire une optimisation de ce qui a déjà pu être produit, et restera un avenir pour une consommation de biens « culturels ». A l’origine d’un chef d’œuvre comme « Une vie » se situent, le doute, la peur, les obsessions, les fautes parfois de leurs auteurs qu’ils vont pouvoir traduire dans leurs récits. La question du désir affleure souvent dans « Une vie », l’IA peut-elle seulement le comprendre ? Les grands chefs d’œuvre classiques sont pour moi aujourd’hui des sources où j’ai besoin de m’abreuver pour croire encore à quelque chose qui s’appelle l’humain.
Je pense souvent à ces oasis de résistance dont parle Damasio dans « les Furtifs », comme à un effet vinyle sur la culture. Pendant longtemps, nous étions agacés par le moindre craquement à l’écoute d’un disque, l’arrivée du CD puis de plateformes de streaming ont pu donner l’illusion d’écouter de la musique parfaite. Qu’en est-il aujourd’hui avec ce besoin de retrouver le toucher d’un disque que l’on enlève de son enveloppe de papier, pour le poser sur une platine et l’écouter religieusement en dépit des craquements ; n’en est-il pas de même avec la relecture des classiques, le besoin, la soif de retrouver une forme d’authenticité sur laquelle s’appuyer ? Les classiques sont bien des fenêtres grandes ouvertes sur le passé mais aussi sur la compréhension critique de notre présent. Un esprit de résistance. De résilience. De combat. De subversion.



Guy Debord écrivait que « le spectacle est le moment où la marchandise est parvenue à occuper toute la vie sociale ». On pourrait aujourd’hui remplacer le « spectacle » par l’IA.
Et il ajoutait que « la culture est devenue une marchandise comme une autre, et l’art un simple divertissement ». Il y a de quoi forer dans nos cerveaux pour en extraire une pertinence critique. Sil vivait à l’époque des réseaux sociaux, aurait-il vu la littérature comme un dernier rempart contre le spectacle ou au contraire une forme d’art déjà récupérée par le spectacle ? L’affaire et le devenir de l’écrivain algérien Boualem Sansal n’en est-elle pas une tragique et affligeante illustration ?
José Luis Borges avait eu cette fulgurante pensée en disant que « les classiques sont ceux que tout le monde veut avoir lus, et que personne ne veut lire ».

Alors, je m’astreins désormais à en relire ou lire un par trimestre pour approuver le contraire.
Je voudrais conclure cette chronique un peu désenchantée par ce qu’écrit Damasio dans « Les furtifs » pour nous redonner un peu d’espérance :
« Nous sommes la nature qu’on défonce. Nous sommes la terre qui coule, juste avant qu’elle s’enfonce. Nous sommes le cancer de l’air et des eaux, des sols, des sèves et des sangs. (…) Le but, c’est d’entrer dans la métamorphose de toi ! De faire muter les autres, les sortir de leur dedans ! se lâcher la bride, accepter que le monde te percute et que tu percutes le monde ! Le but, c’est frôler le chaos, filer borderline, être furtif dans sa tête. »
Tout un programme.
La vie concluait Maupassant, « ça n’est jamais si bon ni si mauvais qu’on croit. »
Peut-être. Mais il y a là matière à débat et à combat.
Rions un peu. Mon sentiment est que de ce livre introspectif, plein de maux passants, s’échappe l’éphémère d’une vie tissée par des mots passants. Comme la nôtre !
Allez, je file. J’ai « Mme Bovary » à relire.
Guy de Maupassant: Une vie
Éditions Folio classique
279 pages
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Merci Myriam pour votre retour. Les auteurs classiques ont toujours la cote. On les a longtemps cantonnés à nos années d’école ou de lycée. Souvent nous les redécouvrons bien des années après, et le plaisir est indicible. Comme vous, je vais aller butiner bientôt le rosier de Mme Husson ! Maupassant, c’est vraiment magnifique.
Maupassant était un observateur aiguisé de sa société. Je pense qu’il était d’une grande sensibilité également. En tout cas, un immense écrivain qui tient une place à part dans l’histoire littéraire française.
Il me reste “Le rosier de Madame Husson” à découvrir.