

C’est bien parti.
Bien parti pour dévorer l’œuvre de l’écrivain Québécois, Jean François Beauchemin découvert il y a peu avec “le roitelet ”, qui m’a ému, enthousiasmé, conduit à l’introspection, à la réflexion puis au partage.

Jean François Beauchemin, né en 1960, travaille d’abord comme rédacteur et réalisateur à la radio France Canada pendant une dizaine d’années pour se consacrer désormais à l’écriture.
Si “le roitelet” était un émouvant échange entre deux frères, l’un écrivain et l’autre schizophrène, “le vent léger ”s’inscrit dans un triptyque dont un troisième volume est à paraitre. Nous sommes en 1971, dans un hameau au Québec. La famille Cresson, le père épicier, la mère au foyer, élèvent leurs six enfants, cinq garçons, Enzo 17 ans, Léonard 15 ans le narrateur, Elliot 13 ans, Arthur neuf ans, Zénon 6 ans et une fille, Zelda 13 ans. L’existence est sereine chez les Cresson. Le père outre son emploi d’épicier fabrique des chaises, écrit des vers (très mauvais), philosophe à voix haute sur Nietzsche, chante à la chorale de l’église, anime ses enfants d’une foi en l’existence à la fois entrainante et paisible. Jusqu’au jour où maman, à 40 ans, est touchée par une Leucémie aigüe, rapidement au-delà de toute ressource thérapeutique.
« On sentait à la façon dont le monde bougeait sur son axe, que l’éternel été de notre innocence n’allait plus continuer très longtemps. Le pommier lui-même paraissait plus introspectif, et on comprenait qu’à présent dans les branches la constante et grande aventure estivale des fruits touchait à sa fin. »
C’est le lent déclin de maman, discrète, qui fragilise à haut grade l’équilibre et la confiance familiale qui paraissait intouchable. L’histoire est tragique, la réponse de la famille pacifique, pleine de pudeur, d’une poésie qui ne s’éloigne jamais, continuant de célébrer inlassablement la joie, vertu cardinale du groupe, la légèreté, l’humour, le bonheur d’exister, la résistance de l’esprit humain imperméable au cafard ou la désillusion.
Ce livre est une célébration permanente et délicate de la vie humaine, de la poésie de l’ordinaire, la légèreté comme arme implacable face au malheur.
« De la nuit montait toujours une crue d’une grande douceur, avec au loin, il me semble, les rires de ces gens de métier appelés en renfort pour restaurer le papier peint de nos cœurs. Parfois vous n’avez pas le choix : il faut pour parler avec un maximum d’exactitude s ’exprimer en termes plus ou moins poétiques. Je ne veux pas laisser croire qu’à mon avis le langage courant est insuffisant, soyons sérieux. Mais on sent bien à certains moments que le réel cherche un passage, et que par quelque interstice du temps et de l’espace quelque chose de plus vaste veut sourdre»
Chapitres courts, deux pages, chacun est une mise en place de “la métaphysique de l’ordinaire”, un traité sur la simplicité, une morale de la consolation. C’est une exploration de la beauté cachée dans le quotidien sans être synonyme de banalité.
« Il faut vivre avec les jours, disait notre père. Il continuait de faire de cet idéal simple la grande affaire de sa vie »
A l’image du titre du livre, l’auteur nous conduit en apesanteur, sur un fil d’équilibre tendu entre l’attraction du destin et la fatalité de la mort qui s’installe peu à peu presque sans déranger. La grâce de l’instant présent, seule arme de résistance et de réplique. Jamais de projection, pas de carburant pour le mental, la beauté dans l’infime détail de l’existence. Le refuge à la douleur c’est le présent qui jamais ne doit être gâché. La solidarité, l’entraide des enfants, la délicatesse du père sont inscrits et nous intègrent à l’éphémère. Au final, la mort est vécue comme un passage et non comme une fin. Comme dans “le Roitelet,” l’auteur célèbre la beauté du monde, sans en ignorer la rudesse ni la violence, la puissance affective de la famille et ici de la fratrie. L’attention portée au détail, le paysage peut être contemplatif de la campagne québécoise, l’écologie littéraire tracent les contours d’un espace fait d’impermanence, dessinant une philosophie de la ouate, de la contemplation et de la légèreté.

« Nous aimions plus que tout ce passage de la chanson de Julos Beaucarne où ça disait, » Je voudrais garder ma vie telle qu’elle est, telle qu’elle est ainsi » parce qu’alors nous avions le sentiment que toute notre existence était résumée dans ces quatorze mots là.

Puis papa reprenait son rabot, et quelques copeaux de bois étaient répandus sur le plancher. Quand il quittait des yeux son ouvrage et qu’il levait un peu la tête, il disait « Oh regardez les enfants ! » et par la fenêtre barbouillée de sciure on voyait la lune dans son vieux complet démodé. «
Cette philosophie du tact, où perlent simplicité et confiance dans l’humanité font du “ vent léger” un traité aux mille vertus réveillant nos endorphines naturelles, celles libérées par le bonheur d’exister.
La métaphore du livre, représentée sur la couverture, s’inscrit dans ce moment bref que chacun a pu vivre dans son enfance, celui d’une fleur de pissenlit gonflée d’un voile de fourrure dont on souffle le duvet qui s’évapore dans l’air, libérant mille étoiles.

Cette leçon de vie fraternelle découverte dans “le roitelet” se décline avec la même pudeur, la même élégance dans le “vent léger”. La lecture de ce livre est je l’espère un heureux présage d’espoir dans un genre humain, renouvelé.
« Les gens ne sont pas destinés à faire partie d’un troupeau comme un animal domestique, mais d’une ruche comme les abeilles. Il faut se serrer les coudes. Bon sang, qui serais-je si je ne sentais pas en moi la présence de l’humanité toute entière ? » Mais nous appliquions déjà, et sans trop nous en rendre compte, cette idée d’une nécessaire vie consacrée au groupe »
« Le vent léger » va plus loin, c’est un petit traité de Philosophie sur la légèreté et la gravité mêlées dans un concept à inventer. Il y a ici une délicatesse rare qui m’a surpris, saisi, tant j’ignorais que l’on puisse écrire/décrire les choses ainsi. Méditation sur l’acceptation, résistance douce face à l’adversité et au drame, l’éphémère devient sagesse rejoignant les philosophes zen ou les haïkus japonais, les sagesses chinoises. La gravité de la mort qui règne et s’avance peu à peu, pas à pas, côtoie cette grâce des instants partagés, entre frères et sœur. L’absence va venir, mais le présent la recadre et la repousse. Ce livre joue ainsi sur la dynamique légère du fil tendu entre grâce et gravité, entre éphémère et immortalité.

Beauchemin dépose dans le cœur du lecteur une poésie sur la manière d’assembler les petits riens de la vie pour en faire un grand tout débordant de tendresse.
Inventons un néologisme, qui pourrait être “soufflance”, mélange de souffle d’éternité et de balance entre légèreté et gravité. Beauchemin ose les oxymores lorsque le vent léger porte le poids du monde. Chez les Cresson, on s’élève par la tendresse. Les fragments de vie, bien que brefs, deviennent inoubliables.
Il faudrait vivre comme ça.
« Lorsque j’y repense, il me semble que maman est morte à la fois trop tôt et trop tard. Trop tôt parce que vous n’êtes pas censés mourir à quarante ans, avant d’avoir épuisé toutes vos réserves de bonheur, de sourires, de douceur et d’amour. Trop tard parce que plutôt qu’en novembre, les gens devraient mourir au plus fort de l’été, tandis que la nature est comme penchée en avant, si j’ose dire, à la façon d’un portier très déférent, qui soulevant sa casquette, vous accueille sous le porche puis vous ouvre la porte. Surtout j’ai trouvé la fin de maman trop décousue : l’incinération de son corps, puis la dispersion des cendres dans les collines, m’ont laissé songeur. A mon humble avis, ses atomes, répandus au vent léger, sont retournés de manière bien désordonnée dans la matrice du grand Tout. (…) L’âme, le corps, la vie, la mort ce ne sont pas du tout les sujets que je voulais aborder dans ce nouveau chapitre de mon histoire elle-même si décousue. Ce que je souhaitais dire, c’est que le soir où nous sommes devenus orphelins, la lune s’est levée au-dessus de la maison et, comme dans une gare, a commencé à se faufiler entre divers astres eux aussi de passage dans cette portion très achalandée de la voûte céleste. Ensuite nous est parvenue, venant du fond du jardin, la toute dernière note de guitare de l’innocence, que nous venions de traverser tous les six ensemble, épaule contre épaule, en quelque sorte. Et dans le cœur de chacun de nous, alors que le ciel se couchait sur le côté droit de la Terre, un petit oiseau a refermé ses ailes puis s’est endormi comme au milieu d’une haie. «


« Beaucoup d’hommes se pressent vers la lumière disait Nietzsche, non pas pour mieux voir mais pour mieux briller »
Incontestablement, JFB qui le cite, fait partie de la première catégorie.
Ce livre est un passage, un témoin dont je vais me servir en l’offrant souvent pour apporter un peu de recul et de sagesse, dans un monde d’effroi.
Il faudrait tout citer. Alors comme je ne peux pas tout mettre, je vous laisse tout lire.
Un livre rare, tout comme son auteur qui nous souffle que cette vie est à croquer maintenant… avant qu’elle ne nous croque !

Jean-Francois Beauchemin
Le vent léger
Editions Folio
208 pages
2023
Il faut toujours en savoir davantage. Quelques pistes…
