

J’aime les îles.
Depuis toujours, je me suis senti enraciné en séjournant sur une île, principalement sur les iles de l’Ouest ou du Nord de l’Europe. Iles bretonnes, de Houat à Hoëdic, de Groix à Ouessant, de Belle Ile à Molène. Mais aussi des îles d’Aran, d’Irlande comme celles d’Ecosse, îles d’Harris et Lewis. Le moindre petit caillou, habitable ou non, posé à même la mer, m’inspire encore plus, comme si l’attirance pour une vie solitaire (ou partagée avec ma muse), loin de tout, exerçait sur moi une indescriptible force magnétique. Comme si devenu subitement luddite, me prenait le fantasme de m’y installer, de m’y retirer. Depuis longtemps l’envie me tenaille de découvrir les Iles Shetland, les plus au Nord de l’Ecosse. Et les îles Féroé.


Dès lors, il m’a suffi de voir les mots « vent » et « Féroé » sur la couverture du livre d’Aurélien Gautherie, pour me plonger dans son récit. Et quel récit !
Surprenant de maturité et de dimension poétique pour un premier roman. Dépaysant à l’extrême de par le lieu bien sûr, mais aussi l’époque, 1902, le thème, l’écriture envoûtante pleine d’originalité.
Aurélien Gautherie est un écrivain alsacien de 43 ans, philosophe, ethnologue, spécialiste des sciences de l’antiquité, enseignant, un lettré quoi. Voyageur adepte des pays Nordiques qu’il doit bien connaître, avoir arpenté, pour en parler si bien dans les moindres détails, les plus subtils recoins. Ça ne trompe pas. Son premier roman avait toute sa place au Prix Ouest France des étonnants voyageurs, et honoré du prix Gibert 2026.
Nous sommes en 1902. Dans le village de Gjogv sur les îles Féroé, petit archipel rattaché au Danemark mais administrativement autonome, situé entre la Norvège et l’Islande, là où les journées d’été n’en finissent pas, là où les nuits d’hiver ne s’éclairent jamais. Là où la mer de Norvège et l’Atlantique Nord sont omniprésentes, et le vent un des personnages principaux, pas du tout un accessoire météo,
« ces très grands vents en liesse par le monde, dont Saint John Perse disait qu’ils n’avaient ni garde ni mesure et laissaient les humains comme des hommes de paille »
Jonas, pêcheur solide, est marié à Olga, tisserande au passé trouble. Olga attend un bébé mais pressent un drame, qu’elle est seule à soupçonner, pas dépisté par l’entourage ni par la médecine de l’époque. Pas d’échographie en ce temps-là.
C’est elle qui a raison, elle met au monde un tout petit bébé, chétif, malingre, que l’on devine hypotrophique, microcéphale, privé des sens élémentaires la vue comme l’ouïe. Une enfant-fantôme déjà presque absente.
Ce sera le cas, Anna naît, et si Jonas est un pêcheur bien bâti, solide comme un roc, Olga a elle un long passé de buveuse de bière pas totalement repentie, alcoolique chronique en somme. Sans doute se trouve là l’origine de la petite taille d’Anna.
Quand son père glissait son gros doigt dans sa main, comme une branche à laquelle elle s’accrochait, elle, la noyée de l’existence, alors de toute son âme elle essayait de le serrer aussi fort qu’elle pouvait, elle se crispait autour de lui. Quelques secondes, pas davantage. Ces légers spasmes pour lui dire tout son amour, pour lui dire aussi qu’elle souffrait d’être qui elle était, de ne pas être qui elle aurait voulu être- mal au cœur, dans toutes les significations possibles. Ce dernier se déchirait jour après jour, par petites étincelles de douleur, assiégé par la mort qui frappait, de plus en plus proche, le tambour imminent de la chamade. Au fil des jours les troupes prenaient position dans son corps. Les jambes, une épaule, un poignet. (…) Elle hurlait en silence. Elle pleurait. En silence. Elle pressentait qu’elle ne pourrait pas vivre longtemps dans cet état de souffrance et d’isolement, que chaque crise la rapprochait de la fin, au point qu’elle aurait préféré mourir là, maintenant, tout de suite «.
Cette tragédie familiale est le centre, mieux, la matrice du livre, celle dont va naître l’écriture du récit, entre parents, Olga et Jonas, mais aussi la sœur Elin, les voisins et habitants de l’ile. La fragilité d’Anna, culpabilisante pour la mère, source de colère mal contenue pour Jonas, va servir de lien à une construction narrative originale, à une peinture globale, de l’ile et de la mer, de ses personnages, de ce couple et d’Anna. La narration est magnifique. Par la poésie qui cadence les pages, par les longues respirations que lui donnent des poèmes inspirés où le vent souffle ses vers libres et ses rimes chaotiques, mais surtout par la conscience qui est partout, dans les êtres bien sûr, mais dans les choses aussi qui pensent et parlent, sur les planches des seuils des portes que franchissent les gens en s’essuyant les pieds, dans ce bonnet d’Anna tissé de laine et de ses cheveux et qui prendra tant de place, symbole presque mystique. Ici la nature n’est pas un décor : elle est un acteur, un témoin, un juge.
Aurélien Gautherie innove ainsi en donnant la parole aux objets comme aux vents. Cette technique rare en littérature contemporaine, rappelle les chants homériques où la nature était déjà un acteur. Ici, elle s’incarne presque en un personnage à part entière.
« Personne ne se rend compte que les objets aussi peuvent pleurer leurs disparus. Le lien qui nous unit aux hommes est aussi insondable que la tristesse d’en être séparés. «
« Nous sommes, à Gjogv comme ailleurs, un marqueur discret des révolutions astrales, nous enflons et dégonflons au rythme des saisons, accompagnant la respiration vitale du monde et des hommes, y compris de ceux qui ne nous regardent pas. Franchis avec joie, indifférence ou mépris, nous sommes toujours là. Nous façonnons l’espace des humains, vivons avec eux, leur survivons aussi.
Nous, seuils, sommes insignifiants mais glorieux. «
La conscience du temps, des êtres et des choses est omniprésente. Cette destinée brisée par la fatalité, rythmée par les éléments naturels mais aussi par les références littéraires de Saint John Perse à Nicolas Bouvier, mêlant poésie, amour filial, tendresse, douleur, rejet de l’autre explosion du couple jusque dans la mort avec certaines scènes « indévoilables » tant elles sont terribles. La fatalité, le destin, créent une mécanique proche de la tragédie grecque dont l’auteur est spécialiste, la polyphonie narrative des êtres comme des objets, la nature, le vent souverain comme le village de Gjogv tout entier, lui-même « conscientisé », le déchirement dans la perte annoncée, le souffle poétique font de ce texte un petit bijou, une perle du Nord dans l’immensité d’un écrin insulaire. L’écriture vraiment belle, accomplie, mature, intériorisée pour si bien exprimer images et sentiments, participe à l’étrangeté et au déracinement, ce climat enveloppe le lecteur qui peut s’identifier à l’Étranger qui parcourt l’île faisant le lien entre présent et passé lui donnant un côté encore plus mystérieux. Comme si cet étranger n’était autre que le lecteur se rappelant cette phrase de Nicolas Bouvier « c’est le propre des longs voyages que d’en ramener toute autre chose que ce qu’on y est allé chercher. » Comme si le drame de vie de Jonas et Olga pouvait au large des Féroé leur apporter une compréhension nouvelle de l’amour comme de la perte. La greffe des lieux, de la polyphonie, de la tragédie grecque, prend complètement. Le drame de Jonas, Olga et Anna, devient une méditation sur la condition humaine : comment la perte qui s’annonce peut-elle nous révéler à nous-même ?

Beaucoup d’émotions donc, qui m’ont renvoyé à la trilogie de Jon Kalman Stefansson, parfois à Pierre Loti injustement oublié, mais aussi à « la nature du monde » de Nicolas Bouvier, de la littérature nordique en général, et enfin à une proximité avec un petit livre dont je n’ai jamais fait de retour, à tort, celui d’Elisabeth O’Connor « Sur l’île”, lorsqu’elle disait «qu’une île on ne l’aborde jamais par hasard, sinon pour s’échouer comme la baleine qui attire la curiosité », image puissante pour évoquer l’isolement comme la fragilité.






Et puis quel bonheur de retrouver Saint John Perse, plusieurs fois cité, donnant une âme aux vents comme ici :
« Flairant la pourpre, le cilice, flairant l’ivoire et le tesson, Flairant le monde entier des choses… c’étaient de très grands vents en quête sur toutes pistes de ce monde ».
Les thèmes de la fatalité, du destin, de la tragédie familiale, de la nature comme personnage à part entière, la conscientisation du temps des objets et des choses, envoûtent le lecteur, même si le script de l’histoire aurait pu être marqué de plus de rebondissements, sans doute non souhaités par l’auteur, conférant au récit une sensation de mélancolie et de « languitude » parfois un peu lassante. Ces maigres réserves faites, la part belle accordée à la nature ilienne, aux vents omniprésents, aux personnages simples mais enracinés sur leur caillou et à la destinée tragique de leur enfant, font de ce livre, poétiquement écrit et pensé un vrai roman, inventif, créatif, humain, émouvant, suscitant images, émoi, réflexions.
« L’apparition si brève de cette fée innocente et mutine est, depuis ce jour d’été, l’une des lueurs d’espoir pour l’humanité que je conserve précieusement en moi. La pureté de ce regard me rappelle qu’aux heures les plus sombres, quand sonne le tocsin aux oreilles des hommes, il y a dans le cœur des enfants, solidement installée, gratuite, une bonté qui dépasse tout et ne meurt jamais vraiment, telle cette « calthra palustris » glissée le soir même entre deux pages du carnet de voyage dans lequel j’écrivais quotidiennement, pour que le vent ne balaie pas la fleur offerte par Anna à l’étranger de passage. «
« Certains voyages ne cessent de vous défaire » disait Nicolas Bouvier
Celui-ci, lui, vous laisse intact… mais différent.
plus léger, peut-être, plus conscient sûrement.
Avec pour moi, l’envie irrésistible de partir un jour,
Vers le Nord
Vers une île,
Vers le vent.
Aurélien Gautherie
L’enfant du vent des Féroé
Éditions Noir sur Blanc
192 pages
2026
Il faut toujours en savoir un peu plus… c’est ici.
