

« La honte comme outil de domination »
Il y a ces temps-ci une forme de cohérence silencieuse dans mes lectures. Après “l’enfant ” communard et martyr de Jules Vallès, après Arundhati Roy sous l’emprise d’une relation tumultueuse avec sa mère dans « mon refuge et mon orage”, c’est une lacune littéraire que j’avais à coeur de combler en lisant, mieux vaut tard que jamais, Edouard Louis qui voulait « En finir avec Eddy Bellegueule ».
« Nul ne guérit de son enfance « chantait si bien Jean Ferrat. Pourtant si ces plumes sont éclectiques, souveraines et diverses, le fil qui les relie est ténu et puissant : celui de l’enfance.


Si la mention roman figure sous le titre, c’est bien plutôt à un récit autobiographique que nous avons droit, un texte brut(e), rude et âpre, sur l’enfance, son émancipation et l’épanouissement d’un être face au prisme de toutes ses facettes, physiques, psychologiques, philosophiques, culturelles, sexuelles, genrées. Un récit qui nous amène dans un village du Nord, où la pauvreté est le liant de toute une société qui pâtit sous le coup de la misère sociale, familiale, où le sexisme est roi, où les hommes boivent et sont violents, où les femmes sont plus épouses que femmes, femme objet, femme potiche, femme boniche, femme frustrée, femme blessée. Ce que l’on croit parfois être une caricature de vie s’avère souvent une réalité première.
Le récit d’Edouard Louis nous plonge dans l’enfance et l’adolescence de l’auteur. Si la violence familiale est le coeur du livre, la découverte lente et au début rejetée avec force de son homosexualité en devient rapidement la place forte.
Eddy est différent, avec sa voix flûtée, efféminée, ses manoeuvres gracieuses, son désamour du sport, du foot, il fait tiquer les violents de l’école qui ont toujours besoin d’un souffre douleur. Intimement il sent bien qu’il n’est pas comme les autres, mais il mesure la distance pour assumer sa différence tellement grande qu’il la rejette d’abord, acceptant coups, crachats, humiliations des grandes gueules de l’école, les frustrations, les quolibets, « sale pédé » étant l’insulte suprême et récurrente. Pas facile de grandir sans jamais avoir personne à qui parler, se confier, s’exprimer, se mêler. Pas facile de se trouver quand un père buveur ne s’intéresse pas à vous, et qu’une mère épuisée ne peut s’adonner qu’à des corvées de ménage.
Eddy va en baver, euphémisme, subir l’humiliation en paroles et en actes, la noyade par la violence des autres. Il fera tout son possible pourtant pour entrer dans le moule, il ne veut pas d’histoire Eddy, pas de conflits, pas de surenchère, mais ce modèle n’est pas le sien. Il fera bien tout ce qu’il faut, vaincre ses démons, son rejet féminin, pour néammoins sortir avec des filles, parce qu’il n’a qu’une hâte Eddy, ne pas faire de vague, ne pas suciter le conflit, se fondre dans la normalité de classe, de sexe, d’identité. Autrement dit tout faire pour être ce qu’il n’est pas.
Ce livre est un combat permanent, pour arriver à assumer une différence, je n’aime pas ce mot, mais son identité profonde jusqu’à ce qu’elle soit acceptée par lui et par les autres.
« On ne pense pas spontanément à la fuite parce qu’on ignore qu’il existe un ailleurs. On ne sait pas que la fuite est une possibilité. On essaye dans un premier temps d’être comme les autres, et j’ai essayé d’être comme tout le monde (…) Tous les matins en me préparant dans la salle de bains je me répétais cette phrase sans discontinuer tant de fois qu’elle finissait par perdre son sens, n’être plus qu’une succession de syllabes, de sons. Je m’arrêtais et je reprenais, aujourd’hui je serai un dur ».
(…)
« Une fois de plus j’étais prisonnier, épouvanté à l’idée de passer la nuit avec Sabrina mais pris dans l’impossibilité de dire quoi que ce soit, un mot qui aurait pu provoquer l’effondrement de mon image. Je savais qu’elle attendait d’une nuit avec moi-la différence d’âge et ses références de plus en plus explicites à la sexualité que nous n’avions pas. J’ai renvoyé un clin d’œil à ma sœur. Elle est partie. Sabrina et moi sommes allés nous coucher-et je ne sais plus quels procédés j’ai mis en place pour lui parler le moins possible, la voir le moins possible entre le départ de ma sœur et l’instant où nous sommes entrés dans le lit. Je l’ai embrassée avec ce léger dégoût qui accompagnait toujours mes baisers. Je lui ai tourné le dos et me suis éloigné d’elle, me mettant à l’autre extrémité du lit, prêt à tomber ».
Le portrait de la classe ouvrière, s’il peut sembler caricatural, et sans nuances, est vraisemblable, il l’a vécu ainsi, il faut prendre son livre comme ce qu’il est c’est-à dire sans mépris de classe et sans vision bourgeoise.
Le récit est très abrupt, l’écriture serrée, réaliste, violente. Pas d’effets de style ici, c’est bien le fond qui crée la forme, mais une quête de soi-même jusqu’à la prise de conscience et l’acceptation de soi. En cela ce texte très fort, m’a touché, même si ce n’est pas forcément ce dont je rêve le plus en littérature. Sans épouser les convictions de l’auteur, j’aurais parfois aimé être à ses côtés, devenir « pote » et parler, échanger et comprendre avec lui. Comprendre ce que l’on est, comprendre la violence urbaine et le mépris de classe, saisir ce qui fait aussi le terreau idéologique de l’extrême droite dans les vies quotidiennes.
Edouard Louis est sans cesse au bord d’un précipice, on le sent prêt à basculer dans la noirceur de l’existence presque au seuil du renoncement, car rejeté de tous, famille, écoles, copains, filles, ce n’est que peu à peu me semble-t-il lorsqu’il sort d’une vision basiquement mortifère de l’existence, que l’on sent Eddy se sauver, s’assumer, s’aimer en tant que personne, homo ou gay que sais je, être humain surtout, digne du même respect que n’importe qui. Je comprends la rage mêlée de douleur qu’il a fallu à l’auteur pour écrire un livre pareil, seule issue pour lui, pour se sauver, pour exister, pour en disant ce qu’il a vécu au plus profond de son être, grandir et devenir une belle personne.
Il dénonce sans fard les mécanismes de domination, la violence du réel, écrit la radicalité de la rupture avec une enfance, un milieu, qui ne l’a pas épargné. Pas loin là-dessus de « l’enfant » de Jules Vallès. Il a tout de même une force chevillée au corps, et l’on devine vers la fin du récit que les études, la lecture, la découverte du théâtre qui nous donne de bien belles pages, vont lui permettre de s’assumer. Écrivain brillant, bac de lettres, Normalien, il va tracer sa route, on le sent souvent sur le fil du rasoir, jamais totalement prêt à renier le milieu dont il est issu, dont il se sent peut-être le témoin et le compagnon de route pour d’autres, renâclant à basculer dans un univers bourgeois où il n’est pas nécessairement sûr de pouvoir être admis et d’avoir envie d’y vivre.
« Je ne suis peut-être pas pédé, comme je l’ai pensé, peut-être ai-je depuis toujours un corps de bourgeois prisonnier du monde de mon enfance. «
L’écriture va devenir un instrument de survie, un scalpel pour découper l’existence, donner du sens à sa souffrance, à la fois bâtisseur et démolisseur, tendre une passerelle entre ancien et nouveau monde. Proche de Bourdieu, son livre est un récit vécu de la violence des institutions (la famille, l’école, l’université) le capital culturel va devenir pour lui un outil de libération, c’est ce que l’on devine à la fin du livre. C’est aussi ce qui donne l’envie de le suivre.
En assumant sa dimension queer, ce récit dépoussière tout ce qu’on l’on croit savoir, ressent, analyse sur l’homosexualité.
J’ai forcément pensé au livre de Didier Eribon ”Retour à Reims”, cité dans l’incipit, lu il y a quelques années, qui s’il abordait les mêmes problématiques, était différent dans mon souvenir par son approche, par l’époque, (les années 50) par le style plus proche d’un sociologue que d’un écrivain, mais son concept de « transfuge de classe » avait fait date. Il me faudra le relire pour en faire une lecture croisée.



« En finir avec Eddy Bellegueule » n’est pas seulement le récit d’une enfance brisée, c’est un manifeste en action, une preuve que la littérature peut être une arme contre l’invisibilité. À travers son immersion dans un vécu où la précarité se mêle à l’homophobie, où la honte est brandie comme une arme de contrôle, Édouard Louis ne se contente pas de raconter : il dénonce. Son texte brut, sans fard, révèle une vérité trop souvent étouffée : l’oppression ne frappe pas de la même manière selon la classe sociale. Son homosexualité, vécue comme une double peine — parce qu’il est pauvre et parce qu’il est différent — devient le symbole d’une lutte plus large : celle de tous ceux que la société relègue aux marges.
Et pourtant, malgré tout, il y a cette lueur d’espérance : la culture et l’éducation comme chemins de libération.
Ce livre m’a touché au coeur, non seulement parce qu’il parle de souffrance, mais parce qu’il montre aussi la force de la rébellion. Je suis impressionné par le parcours d’Édouard Louis depuis ce premier roman, et je compte bien continuer à le suivre, pour voir comment il transforme cette colère en mots, cette honte en combat, et cette histoire personnelle en une parole collective.
Certains livres vous marquent longtemps. « En finir avec Eddy Bellegueule » en fait partie.



#Edouard louis
Edouard Louis
En finir avec Eddy Bellegueule
Editions Point Seuil
204 pages
2014
On veut vraiment en savoir davantage: c’est ici.
Entretien passionnant avec Augustin Trappenard, àa la Grande Librairie sur son dernier livre « l’effondrement »
https://youtu.be/Sp_UQXwVuPM?si=azQqZcTRc_lB4y_L
