Raphael MELTZ: Cinq Silences   

Publié le 5 juin 2026 dans la catégorie Pleines lignes.

Derniers mots d’écrivains

De nos vies minuscules pour reprendre l’expression de Pierre Michon, nous nous interrogeons souvent comme lecteurs, cinéphiles, amateurs d’arts sur les destins extraordinaires qu’ont pu vivre ces êtres étranges que nous jugeons bien au-dessus de nous et qui sont ces créateurs qui nous attirent, nous bouleversent et nous font rêver. Qu’ont-ils donc de plus que nous ? Comment affrontent-ils la vie, la maladie, les épreuves ? Ont-ils donc tant de ressources dont nous sommes dépourvus ou au final ne sont-ils que des êtres de chair et de sang, avec leurs troubles, leurs peurs, leur refus de la maladie et de la mort.  

C’est ce que le critique littéraire Raphaël Meltz et aussi écrivain sous le pseudonyme d’Hadrien Klent analyse avec pertinence au travers de cinq écrivains, que nous connaissons bien et qu’il n’a pas choisis au hasard. Frantz Kafka, Virginia Woolf, Albertine Sarrazin, Georges Perec et Roberto Bolano. Comment ces écrivains magnifiques ont-ils abordé leurs silences, et leurs dernières années de vie, puis leurs derniers jours.  

Raphaël Metz n’a pas choisi ces écrivains par hasard. Il y a un sens et des liens, qu’il noue au travers de leurs histoires, des liens parfois forcés mais jamais dépourvus de sens. Kafka et Woolf, les deux premiers écrivains choisis par Metz ne se sont jamais rencontrés physiquement. Kafka mort en 1932 et Woolf en 1941, s’ils
sont contemporains ne se sont jamais croisés.
Il n’y a aucune trace de correspondance entre eux. Théoriquement ils auraient pu se connaitre, Kafka est mort deux ans avant que Woolf n’atteigne son
42-ème anniversaire. Mais aucune trace de correspondance entre eux. Dans l’absolu « ça aurait pu le faire », mais la majorité des œuvres de Kafka n’a été publiée qu‘après sa mort par son ami Max Brod, celui-ci trahissant la promesse faite à son ami de son vivant de brûler tous ses manuscrits. Kafka aurait pu lire les premiers textes de Woolf mais celle-ci n’a probablement pas lu son collègue. Leur influence mutuelle demeure donc indirecte, via la postérité littéraire.  

Kafka mettait la barre très haut dans ses écrits, Raphaël Metz soupirant :


Pourtant Metz ne peut s’empêcher de tisser des parallèles entre les fins tragiques de ces immenses auteurs, Kafka décédant des suites d’une tuberculose laryngée insoignable à son époque où les antibiotiques n’avaient pas été découverts, et Woolf, dont il fait un portrait admirable et contrasté, sous l’angle de sa bipolarité, s’est suicidée en se noyant. Oscillant entre son désir d’absolu, et son goût de la vie, s’agrippant à cette citation tantôt de Dostoïevski tantôt de Montaigne et pourquoi pas des deux, ”L’important c’est la vie”, Virginia Woolf laissera son entourage atterré par sa disparition.  

Raphaël Metz a l’intelligence de remettre au goût du jour Albertine Sarrazin, auteure aujourd’hui quelque peu oubliée. Cette dernière, née en 1937 nous est brillamment racontée, enfant abandonnée, adoptée par un médecin de l’armée, son enfance est marquée par le viol incestueux de son oncle à l’âge de 10 ans. C’est une élève brillante dans tous les domaines artistiques, de l’écriture à la musique, mais son indiscipline lui coûte cher. Fugueuse, elle prend 7 ans de prison à la  suite d’un braquage qui tourne mal. Elle s’évade en sautant un mur de 10 mètres se brisant l’astragale qui donnera le titre à son premier roman. Elle se marie avec Julien Sarrazin, ancien détenu, entre deux gendarmes.  Au passage, Raphaël Metz nous fait un beau rapprochement avec l’enfance de Francois Truffaut.  

Francois Truffaut


Albertine est adoubée par la critique littéraire et c’est tout à l’honneur de Jean Jacques Pauvert de l’éditer, la faisant connaitre en publiant simultanément “l’astragale” et “la cavale”. Sa vie est tumultueuse, précaire, marquée par l’alcool, la drogue les problèmes de santé. 


Elle décède à seulement 29 ans des suites d’une néphrectomie, opération mal préparée et c’est d’ailleurs à la suite du procès intenté par son mari au chirurgien qui l’a opéré, mal, que les consultations de pré-anesthésie deviendront obligatoires. Albertine a fait de sa vie marginale une œuvre littéraire et cela est parfaitement dévoilé dans le livre. Si elle n’a pas pu connaitre Virginia Woolf elle a pu la lire. C’est possible, j’ai envie de dire que c’est probable même.  Nous avons donc là, trois fins tragiques bien que différentes.  

Les deux derniers portraits sont ceux qui m’ont le plus passionné, ces deux géants de la littérature ont eu là aussi des destinées hors du commun et un rapport à la maladie tragique mais différent. Perec meurt d’un cancer du poumon métastasé et qu’il a complètement négligé, consultant fort tard. Jusqu’au terme, il ne se sera jamais vu ou cru mourant. Bolano, grand écrivain chilien, meurt des conséquences d’une insuffisance hépatique alors qu’il était dans l’attente d’une greffe du foie en Espagne où il vivait. Si Pérec n’a pas pu lire Bolano dont les œuvres majeures sont parues après sa mort, ce n’est pas le cas de Bolano qui a lu Pérec, en était un fervant admirateur, déclinait la lecture de ses œuvres et disait même qu’il détestait lire les biographies sauf justement les souvenirs d’enfance de Perec.  
Pérec qui avait cette façon bien à lui de décrire ses souvenirs d’enfance. Lorsqu’on lui demandait s’il les avait vérifiés avant de les écrire, il répondait :  “Je n’en ai corrigé aucun. Ces souvenirs appartenant à au domaine du mythe, il est tout à fait logique qu’un souvenir puisse être objectivement faux. “ 
Les liens littéraires entre Kafka et Pérec existent. Georges Pérec nous dit Raphaél Metz, “a toute sa vie adoré Kafka, et pas seulement parce qu’il trouvait que son père lui ressemblait. Il avait dans sa bibliothèque à peu près toutes les œuvres de Kafka parues en France, s’en était à plusieurs reprises directement inspiré, et avait le projet d’écrire sur lui. “ Enfin, on retrouve le Pérec qu’on aime, avec son humour déjanté, sa malice, son imaginaire débordant à travers les contraintes linguistiques qu’il s’impose dans ses livres comme dans la “disparition” lipogramme entièrement dépourvu de la lettre e.  
Avec Bolano et Pérec, nous avons droit à des portraits éblouissants, autant par leur intensité, l’exégèse de leurs vies privées comme de leurs œuvres, et les liens métaphoriques que l’auteur arrive à en faire. Deux immenses écrivains, oubliés du Nobel, mais qui ont tout de même rencontré de leur vivant un immense succès. Comment ne pas faire un parallèle entre leurs œuvres culte “La vie mode d‘emploi” pour l’un, “2666 “, roman posthume pour l’autre. Au-delà de leurs vies privées dans lesquelles je trouve, ils n’ont pas eu à puiser pour écrire, leur pouvoir d’imaginaire, la construction de leur livre, leur propre sémantique est admirable. Ils savent, établir non seulement les plans de leurs œuvres, mais également  se projeter dans les suivantes. Mais tous deux ont dû galérer pour vivre confortablement de leur plume ; Pérec en se livrant à des exercices de style comme des mots croisés, et Bolano piochant dans ses dernières réserves participant à des concours littéraires pour y décrocher un peu d’argent à défaut de la lune, vivant et travaillant l’hiver dans des conditions misérables. “Ma situation économique est désespérée. Ce qui entraine névroses et délires. Je perds patience… Je vis toujours tout seul, sans cheminée ni le moindre chauffage, et les vents pyrénéens entrent par les trous de la maison. “ 

Concernant Roberto Bolano, l’homme aux 36 vies, décédé en 2003, j’aime passionnément cet auteur et je renvoie le lecteur qui aimerait en savoir davantage aux analyses qu’en avait faites à plusieurs reprises Philippe Lançon dans « Libération ».  Bolano disait dans une interview, à un quotidien chilien, “ à peu près tous les écrivains misent sur leur prochain roman, surtout parce qu’il n’est pas terminé, parce qu’il n’y a pas d’autre solution. C’est ensuite évidemment qu’arrive la frustration. Comme disait Pasolini, la réalité n’est jamais aussi belle que lorsque nous la rêvons. “ 
Si Pérec ne s’est pas vu mourir, sauf peut-être vers la toute fin, la lucidité de Bolano nous touche, nous émeut parce que lui ne pouvait pas être dans le déni et l’ignorance. Il savait ses jours comptés et son combat pour l’écriture contre le temps lui a permis au final de quasiment achever “2666”.  

Mêlant des souvenirs personnels, Raphaël Metz écrit là un texte passionnant, accessible à tous, nous permettant de revisiter ces vies littéraires étonnantes, leurs destinées, à contextualiser leurs œuvres, à en faire des rapprochements inattendus et pourtant pertinents, il a ce talent pour nous les faire vivre dans leur quotidien mais aussi dans l’obsession de leurs œuvres qui semblent les dominer.  

A l’heure où notre humanité est dans une épreuve de bascule, dans tous les domaines mais en particulier dans l’art et la littérature, ce livre fait du bien, car il construit un lien vivace non seulement entre ces cinq écrivains hors du commun, mais surtout entre des lecteurs déboussolés par ce qu’on leur propose de lire ou plutôt de consommer, qui tient de plus en plus d’une mécanique artificielle, et des auteurs dont les convictions artistiques seront à jamais indépassables.  

Kafka, Woolf, Sarrazin, Perec, Bolaño : cinq voix, cinq silences, mais une seule question, aussi ancienne que la littérature elle-même — comment et jusqu’où créer quand la vie, la maladie ou la mort, choisie ou imposée, vous arrachent à vous-même? Raphaël Meltz ne se contente pas de dresser des portraits, il tisse une toile invisible entre ces destins, révélant que leurs silences ne sont pas des vides, mais des réponses. 

Des réponses à l’absurdité de l’existence, à la précarité du corps, à la sottise et la folie du monde, à l’urgence d’écrire malgré tout. Kafka, obsédé par l’idéal inatteignable, Woolf, déchirée entre la lumière et l’abîme, Sarrazin, transformant sa marginalité en art brut, Perec, jouant avec les contraintes comme on défie la mort, Bolaño, écrivant contre la montre — tous ont en commun cette révolte silencieuse contre l’oubli, contre l’effacement. Leurs œuvres, même inachevées, même posthumes, sont des actes de résistance. 

Leur point commun ultime ? Ils ont choisi de ne pas se taire. Même dans le silence de la maladie, de la folie ou de la mort, ils ont laissé des mots — des mots qui, aujourd’hui, nous parlent toujours, encore et encore. Et c’est peut-être ça, la leçon la plus précieuse de “Cinq Silences “: le silence, lui aussi, peut-être une forme d’ouverture, de réflexion et de lumière. 

Et nous, quel silence portons-nous en nous? 

En Librairie le 26 Aout prochain. Ne le manquez pas.  

En savoir un peu plus sur l’auteur…

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