Philippe Lançon: Le Lambeau

Publié le 17 juin 2026. Le livre du moment en ligne de mire.

A Christine

Stupeur. Effroi.
Le 11 septembre 2001, je me souviens parfaitement où j’étais. En consultation, dans mon bureau, avec une de mes anciennes patientes, Mireille H., 70 ans, névrotique depuis des décennies, en couple avec un mari qui la traitait comme une “boniche”et ne se souciait guère d’elle. Il était environ 17 heures.

« Vous avez vu, docteur, ces avions qui ont percuté les tours, en plein New York ? Quel massacre ! »

Je jetai un coup d’œil par-dessus mes lunettes, repris son dossier, et pensai qu’elle n’allait pas bien. Un ajustement de ses neuroleptiques s’imposait, sans doute. Encore des hallucinations!
En rentrant chez moi ce soir-là, ce fut l’effarement qui me submergea.
Le lendemain, je réduisis les posologies de Mireille.

Le 7 janvier 2015, la même stupeur me frappa.
Je roulais en voiture, comme à chaque tournée, France Info en fond sonore. L’annonce du massacre dans les locaux de Charlie Hebdo me contraignit à m’arrêter sur le bas-côté, saisi d’effroi.

J’ai toujours lu Charlie Hebdo – du moins l’ancienne version, celle de Cavanna, Reiser, Cabu, Wolinski, Wilhem et les autres. Une fois encore, en cet événement terrible, je savais où j’étais. Le moment de stupeur et d’effroi s’était gravé dans les parties les plus intimes de mon être, de mon corps, de mon cœur comme de mon âme. Je ne tremblais pas, je ne frissonnais pas. Non, j’étais sous le choc. J’imagine que c’est cela, cette impression.
À 13 heures, juste avant d’écouter le journal, mon ami J. m’appela, dans le même état.
Nous avions toujours été Charlie, bien avant que le slogan ne devienne une évidence.

Le vendredi 13 novembre 2015, les attentats du Bataclan – 133 morts, plus de 400 blessés –, précédés des attaques au Stade de France pendant un concert des Eagles of Death Metal… j’en pris connaissance au petit matin, en émergeant à peine de la brume du sommeil. Stupeur. Effarement. Choc, comme pour tant d’entre nous.

Le 3 juin 2017, sur le pont de Londres, ma nièce fut la première percutée par la voiture-bélier des terroristes, tandis que son compagnon était projeté dans la Tamise. Le couple se baladait tranquillement, en week-end. Au mauvais endroit, au pire moment.
Je me souviens des salves d’extrasystoles, du bruit assourdissant de mon cœur quand ma sœur m’appela, pour m’informer, roulant vers Londres pour rejoindre sa fille.

Stupeur. Sidération. Effroi.

Pourquoi “Le Lambeau” m’a-t-il si longtemps échappé ?
Sans doute toutes ces blessures ou ces peines – si dérisoires comparées à celles des victimes, de leurs proches, ou de ma nièce, grièvement blessée et traumatisée à vie – ont-elles fait que ce livre, « Le Lambeau » de Philippe Lançon, présent dans ma bibliothèque depuis des années, se refusait obstinément à me révéler son contenu. Je croyais savoir de quoi il parlait. Je me trompais.

Puis, un jour, après l’avoir croisé tant de fois, ce fut le moment. Je l’ai dévoré en trois jours.
J’y ai découvert un texte terrible, poignant, mais différent de ce que j’imaginais. Bien sûr, il y a le récit des faits bruts, un témoignage. Mais il y a surtout tant d’autres choses : des détails de vie, des impressions, des douleurs, de la pudeur, une rudesse dans l’analyse des relations humaines, la découverte de l’hôpital à travers le regard d’un écrivain qui, jusqu’alors, n’en connaissait que si peu.

Je pense alors à cette belle chanson d’Alain Souchon, «Et si en plus il n’y a personne»:

« Et si le ciel était vide / Si toutes les balles traçantes / Toutes les armes de poing / Toutes les femmes ignorantes / Ces enfants orphelins / Si ces vies qui chavirent / Ces yeux mouillés / Ce n’était que le plaisir / De zigouiller. »

Je connaissais Philippe Lançon comme journaliste : brillant, affûté, posant toujours les bonnes questions dans ses interviews, ses portraits. J’aimais l’élégance de son style, sa culture, la finesse de ses analyses. J’avais particulièrement apprécié ses entretiens avec Roberto Bolaño, un écrivain chilien que j’admire. Une plume qui faisait partie de mes choix de lecture, qui m’avait toujours aidé dans mes jugements, dans mes réflexions.

Dans « Le Lambeau », j’ai retrouvé ce ton un peu décalé, cette écriture décuplée par la douleur, la stupeur et l’effroi. Il en parle sans misérabilisme, avec d’abord un sentiment d’incompréhension, de questionnement permanent, puis d’acceptation – ce qui est bien plus puissant. Comme si une distorsion soudaine du réel l’avait projeté, en un millième de seconde, dans une contrée inconnue, où régnaient un calme et une solitude insoupçonnables. Un boxeur sonné, debout, acceptant son état avant de laisser des forces profondes reprendre le dessus.

Chaque fibre de son humanité s’exprime tout au long d’un récit jamais monolithique, parsemé de doutes, d’interrogations, d’amour pour chacun de ceux qui partagent son drame. Car c’est bien de cela dont il s’agit : le partage d’un drame et d’une vie, une vie qui a failli s’éteindre, au point de ne plus laisser flotter qu’une imperceptible flamme de bougie – qui, jamais, ne s’éteindra, mais grandira lentement, sans cesse.

 La barbarie n’intervient qu’au bout d’une centaine de pages, comme précédée d’une longue préface dont il a l’expertise, qui nous prépare, nous mêle à l’histoire, nous accompagne en nous prenant par la main pour nous conduire dans la salle de rédaction de Charlie Hebdo.
Philippe est gravement blessé au visage. Sa mâchoire est démolie, brisée, pulvérisée par les balles des tueurs. Autour de lui, ce n’est que sang, cervelles dégoulinantes et silence après le carnage. Il fait le mort, éviter une balle de trop des tireurs aux jambes noires.

« Le Lambeau » est un livre sur la violence et l’absurdité d’un geste mûrement prémédité. Il pose des questions essentielles : sur la fragilité de l’existence, qui bascule soudain dans l’incompréhensible , sur la possibilité de tout dire, la liberté d’écrire ou de dessiner pour dessiller les opinions préconçues, la barbarie des religions.


Puis vient l’étape de la reconstruction : physique (23 passages au bloc), psychologique, humaine. La littérature, la musique, l’écriture deviennent des leviers, des points de bascule vers une dimension presque mystique. Les pages où la culture de Lançon – Proust, Kafka, Bach – structure son récit et redonne un sens à son humanité sont d’une profonde beauté.

 

La relation entre Philippe et Chloé Bertolus, sa chirurgienne, est au cœur du livre. Une relation équilibrée, partagée, où la professionnelle aguerrie devient une alliée de fer pour la reconstruction, physique et morale. Leurs personnalités se dévoilent avec justesse, finesse, espérance.
La technique du lambeau – une greffe de péroné vascularisé servant de support à la reconstruction de la mâchoire – donne son titre au livre. Avec ses aléas, ses incertitudes, les discussions de l’équipe soignante, leurs doutes, leurs questionnements, leur angoisse de l’échec ou du rejet.

« Le Lambeau » est donc un vaste récit sur la Réparation. Une puissante métaphore : partir de presque rien pour aider Philippe à retrouver une normalité.

Il nous amène en salle de rédaction…

… c’est pour ensuite nous conduire « Au-delà du massacre ».

Si l’attentat est le nœud gordien du livre, le récit comporte une part d’abstraction très forte où la prise de conscience de chacun, de Philippe, de l’équipe, de la famille, des amis d’enfance ou du présent, des lecteurs, se fait peu à peu vers une forme de résilience forte. Le centre de gravité du livre reste la relation entre Philippe et Chloé et donne une dimension exemplaire et singulière au livre. Le lambeau m’a fait penser à Camus dans cette bascule de trajectoire, du traumatisme vers la renaissance, quand il disait « il faut imaginer Sisyphe heureux ». 

Je ne parlerai pas de la violence de l’attentat, même si c’est bien sûr l’élément déclencheur. Le livre ne tourne pas autour de cela. Il explore la reconstruction, physique et psychologique ; il rend hommage aux victimes de Charlie, aux soignants (avec des portraits admirables) ; il célèbre la liberté de dessiner et de s’exprimer, la littérature (Proust, Kafka, Houellebecq, Shakespeare, Nietzsche), la musique (le jazz, Bach,  quand son ami Gabriel vient jouer la Chaconne au violon dans sa chambre).

L’épicentre du récit reste la relation entre Philippe et Chloé – une relation à la fois professionnelle et profondément humaine, où la souffrance et le traumatisme sont abordés avec une sensibilité et un sens de la nuance presque jumelles.

Ce livre est une leçon de résilience.

« Le Lambeau » est de ces livres rares qui, comme une brèche dans le mur de nos certitudes, font bifurquer notre regard sur le monde. Il révèle la fragilité des vies, des instants, des liens qui nous unissent. Et, ce faisant, il fait tomber en nous des digues invisibles : celles de l’indifférence, de l’orgueil, de la vanité ou de l’illusion de notre propre supposée invulnérabilité.
Après cette lecture, on se sent à la fois plus humble et plus grand -plus humble face à la précarité de l’existence -plus grand parce que connecté, enfin, à cette communauté secrète des êtres qui savent, eux aussi, ce que signifie se relever.

Radical, le livre peut l’être quand il nous explique que la vulnérabilité n’est pas une faiblesse, mais un lieu de renaissance et d’humanité.

« Écrire pour survivre »

« Nous sommes tous Philippe, comme hier nous étions tous Charlie. »

Dès les premières heures de son calvaire, Philippe ne cesse d’écrire. Il ne peut plus parler, mais un stylo et une tablette lui suffisent pour garder le contact, exprimer ses doutes, ses peurs, ses sentiments. Ce qui frappe, c’est son intense pudeur. Même au fond du trou, il ne se plaint jamais. Il pleure rarement, ne cherche jamais la pitié. L’humour est même présent, quand l’aide-soignante qu’il surnomme « la Marquise des Langes » vient refaire son pansement. Pas même un mot de haine contre les tueurs. A peine une pensée fugitive.

Si ce livre m’a bouleversé, il m’a aussi transformé.
Je continue de suivre les chroniques de Philippe Lançon, revenu à une vie d’écriture et de journalisme en apparence ordinaire. Mais désormais, je lis entre les lignes : je devine, derrière chaque mot, l’ombre des cicatrices et la lumière têtue de la résilience.
Et cette leçon, je l’emporte avec moi. Elle m’aide à avancer dans ma propre vie, faite de nuits et de soleils, de morceaux de temps à rassembler, de fragilités à accueillir.
« La vie n’est pas ce qui nous arrive, mais ce que nous faisons de ce qui nous arrive. »


Cette phrase de Philippe Lançon, simple et bouleversante, résume tout : “Le Lambeau” nous rappelle que la beauté et l’espérance persistent même là où tout semble brisé. Et que le soleil, toujours, finit par percer – pour peu qu’on ose encore lever les yeux vers lui.

En savoir un peu plus…

4 réflexions au sujet de « Philippe Lançon: Le Lambeau »

  1. Merci pour votre très belle chronique . Lorsque j’ai entendu l’information de l’attentat terroriste à Charlie hebdo, j’ai eu ce cri « Non pas eux ! » Ce n’était pas possible , depuis toujours ils m’accompagnaient,! Et puis si , voilà Ils ont été massacrés , assassinés ! Par delà la sidération première, il y eut le chagrin qui n’en finit pas. Aussi, dés sa sortie , j’ai lu « Le Lambeau » Contrairement à mon rythme de lecture, j’ai mis beaucoup de temps à lire car il y avait souvent l’émotion qui me submergeait mais aussi parce que c’est une réflexion en profondeur sur beaucoup de choses: notre condition humaine quand un tel drame oblige à ne plus être celui qu’on était et pas encore celui qu’on va devenir, la violence faite au corps et comment l’esprit doit l’accompagner pour survivre, l’importance des lectures, la présence des proches, les ruptures inévitables…
    Ne pas oublier c’est je crois essayer d’écouter les survivants, et c’est en cela que je dis que ce livre est nécessaire comme le furent ceux des survivants de la Shoah. Il y a un passage qui me paraît très juste p 413 : » Les patients se taisent souvent face aux impatients;je les comprends et je me tais également ; mais il me semble que nous avons tort.. Il serait préférable de mettre la tête des autres dans ce qu’ils ne peuvent ou ne veulent ni voir, ni savoir ni imaginer. Il faudrait le faire régulièrement, concrètement , doucement, froidement au risque de passer pour un être désagréable, rabâcheur, complaisant, agressif, plaintif , douillet – un être qui rend sourd.. Il faudrait d’autant plus le faire que ceux qui écoutent ne comprennent , au mieux, que le tiers de ce qu’ils entendent – quand ils sont de bonne volonté . Les mots communiquent mal aux bien portants un travail du corps qui les inquiètent et auquel, pour la plupart, ils sont étrangers. Les mots ne semblent pas venir du corps qu’ils cherchent à décrire et ils n’ont aucune chance de le rejoindre si le patient n’insiste pas. La pudeur, l’orgueil, le stoïcisme, autant de vertus célébrées que je crois avoir suffisamment pratiquées pour en sentir les limites , l’ambiguïté et à quel point elles permettent au monde d’oublier la souffrance de ceux qu’au prix de leur silence, il prétend respecter. »
    Il dit très bien aussi comment les bien portants pensent que les blessés reprennent leur vie là où ils l’avaient laissée avant la tragédie alors que ce n’est pas possible. La lutte du corps et de l’esprit pour supporter les opérations occulte tout. Son récit sur ce point est bouleversant et nécessaire.

  2. Merci pour votre analyse et votre réflexion.
    Je partage votre avis sur ce livre qui m’a beaucoup marquée.
    Effectivement, la vulnérabilité n’est pas de la faiblesse et, à défaut d’être responsable de ce qui nous arrive, nous sommes responsables de ce que nous en faisons.

  3. Merci pour ce très beau partage. Très belle version longue. Comme beaucoup je me souviens où j’étais et ce que je faisais quand j’ai appris pour chaque attentat, ceux là et ceux d’avant aujourd’hui passés au second plan dans la mémoire collective ( rue des rosiers, port royal, rue de Rennes etc ..). Je ne pense pas que je le lirai mais vous m’avez donné presque envie d’essayer.

    1. Merci Dominique . Vous savez que je vous lis toujours avec intérêt, vos avis sont précieux. J’ai trop tardé à lire ce livre, vous savez, je pense être assez clair sur ce point dans ma chronique. Je le regrette car c’est un magnifique récit, si tant est que l’on puisse porter ce genre de qualificatif. Paradoxalement, Philippe Lançon , donne de l’espoir en nous montrant que le jeu en vaut la chandelle, que la vie doit toujours être vécue et défendue becs et ongles.
      Au plaisir de vous lire, ici ou ailleurs. Amitiés.

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