Thélyson Orélien:  C’était ça ou mourir  

Publié le 10 septembre 2026. Le livre du moment en ligne de mire.

On s’agace du tapage médiatique. On questionne sa présence sur les listes des prix littéraires à venir. On s’inquiète de voir le débat sur l’exil et les migrants imprégner l’espace public avec trop de pathos, trop de bienséance.   Nous sommes déjà tellement envahis, nous ne pouvons tout de même pas accueillir toute cette misère, ils nous prennent tout, le RSA, les restos du cœur, les VSL remboursés, les soins gratuits, ils gobent sans rien faire les aides sociales. Nom de non, ce n’est plus tolérable. Élevons des murs, des grillages, des barbelés, mettons des chiens à leurs trousses, nous sommes chez nous après tout !  Ça se dit, tout ça…même chez certains politiques.  
Mais dans le même temps, n’y a-t-il pas un obscur sentiment de culpabilité comme si une responsabilité occulte occupait nos esprits nous contraignant à donner la place dont il est digne, à ce livre, dans l’espace public, dans les débats sur les migrants, dans les collèges et les écoles. Et puis, il y a cette petite voix qui murmure tenace : « et si au fond, nous avions une dette » ? 
Et si au lieu de nous braquer, nous écoutions ?  

« Ce livre n’est pas un plaidoyer pour l’immigration, c’est une œuvre qui met en avant l’expérience humaine de la migration ».  

Thélyson Orélien est un poète, chroniqueur, critique littéraire et maintenant romancier né en 1988 aux Gonaïves en Haïti. 
J’ai mis poète en premier, parce que c’est cette sensibilité-là qui prévaut dans son premier roman.  Et pour ne pas être un lecteur humiliant comme Kevin, l’avocat ignorant sa géographie qui le défendra plus tard lors de son arrivée au Québec, Haïti est dans les Caraïbes, sur l’île d’Hispaniola partagée avec la République dominicaine, l’Atlantique au Nord, la mer des Caraïbes au Sud et le canal du vent à l’ouest séparant Haïti de Cuba, à 1500 kms de la Floride.  Vous voyez à peu près ?  


On y parle encore le Français, parce que l’île est un héritage colonial qui a survécu. Saint Domingue était la plus riche des colonies du monde au XVIII siècle grâce à ses plantations de coton, de sucre et de café. L’économie reposait sur l’esclavage de 500 000 africains par 40 000 exploiteurs blancs.
Haïti est aussi devenue la première république noire libre grâce à la révolte des esclaves menée par Toussaint Louverture. Et l’on y parle encore le créole dont l’auteur use régulièrement dans son roman, donnant à ses mots, à ses phrases, une sonorité, une résonance à la fois pleine de richesse mais aussi de tourments.  

Toussaint Louverture

Le personnage principal est Jonas Dorleon, un professeur d’histoire-géo Haïtien, contraint de fuir son quartier de Port aux Princes, Carrefour- Feuilles, après le tremblement de terre de 2010 où l’invasion des gangs armés déjà présents  profitera de l’effondrement du gouvernement haïtien corrompu jusqu’à l’os, à savoir la tribu des Duvalier (“Papa Doc” et “Baby Doc”, vous en souvenez-vous ?) soutenue par la France, par pur calcul économique bien sûr, géopolitique et historique, au mépris des droits humains et de la démocratie, accueillant sans scrupules et pendant un quart de siècle “Baby Doc” en France, fuyant en 1986 les révoltes populaires, sans jamais prononcer la moindre excuse au peuple haïtien. Le code noir réintroduit par Napoléon en 1848 s’appliquait à Haïti (Saint Domingue) et si Haïti fut la première république noire, elle l’a payé très cher, les propriétaires blancs furent grassement indemnisés, et Haïti a payé sa dette à la France jusqu’en 1947, ruinant son économie.  

 
Si Toussaint Louverture fut un héros à Haïti, Lamartine et Schoelcher furent en France les têtes de pont de l’abolitionnisme. Pourquoi je raconte ça ?  
Parce que ne voir dans ce livre formidable que la crête des vagues d’un formidable récit sur l’exil, personnel, intérieur, humain, en se privant du contexte historique dans lequel il se place, c’est ne faire que la moitié du chemin.  
Parce que c’est aussi cela le corps, la matrice du livre, ce qui a justifié cet exode massif d’une population partant construire une vie décente ailleurs.  

Le premier cadre est posé d’emblée, celui de la fuite et celui de l’exil, deux réalités, un même désespoir. Et dès l’incipit, avec la citation de la militante pakistanaise Malala Yousafzai, la plus jeune lauréate du Prix Nobel de la paix à l’âge de 17 ans, tirée par les talibans pour avoir défendu l’éducation des filles dans un discours à l’ONU, le ton est donné :

« On ne part jamais de son plein gré, on cherche seulement à trouver un peu de dignité et de sécurité.  Et d’ajouter :  Parfois, fuir est le seul moyen de survivre, mais l’exil ne doit jamais être une fin. L’honneur c’est de continuer à se battre pour ce à quoi on croit, où que l’on soit ».   

Dès les premières pages, Jonas nous le dit sans détours :  

« Sur mon carnet j’ai écrit ceci : aujourd’hui j’ai perdu ma maison, mais j’ai trouvé ma fuite. Et j’ai ri encore. Il ne restait plus que ça.  
C’est ce jour-là que j’ai décidé de partir, comme on arrache une dent, comme on se coupe un bras, comme on dit adieu à sa langue maternelle. J’ai décidé de fuir. Pas pour devenir riche, ni pour vivre mieux. Juste pour vivre. Point ».  


Autrement dit, au-delà d’un magnifique exercice de style sur lequel je reviendrai, il y a un arrière-plan politique dont il faut être conscient pour comprendre la portée et la profondeur du livre. La France a une responsabilité immense dans l’exode d’une partie de la population Haïtienne et dans les migrations contemporaines. L’héritage colonial a complètement déstabilisé cette île, par la dette coloniale, par la dette de l’indépendance, avec un pays incapable de rembourser, par le soutien par l’état français de dirigeants corrompus vampirisant les richesses du pays jusqu’à la moelle, créant une nuit sans fin. L’exploitation économique de Saint Domingue, le soutien indéfectible aux dictatures, ont conduit deux millions de Haïtiens à s’expatrier et à vivre à l’étranger, principalement en Floride et au Canada. Montréal est la deuxième ville haïtienne du monde ! Haïti aura payé l’équivalent actuel de 21 milliards de dollars à la France, pour une liberté, que la France n’a jamais ni remboursé, ni reconnu ses torts. Notre dette morale par rapport à ce peuple qui a tant souffert est immense.   

Ce contexte est majeur, car il ne s’agit pas de s’en dédouaner pour raconter l’histoire bien-pensante d’un migrant courageux. Trop facile.  
 
Le titre, « c’était ça ou mourir », reflète le dilemme de Jonas.
Fuir ? ou mourir sur place ?  
C’est la question centrale du livre : Pourquoi partir ?  
Nous allons suivre l’errance de Jonas à travers la République dominicaine, le Brésil, L’Amérique Centrale et la jungle du Darién véritable enfer migratoire, région frontalière entre la Colombie et le Panama, le Mexique, les États Unis avant d’atteindre le Québec, terre d’accueil d’une grande partie de la diaspora Haïtienne. Près de deux millions.  

« La jungle du Darién, c’est une langue que les migrants apprennent sans grammaire et sans dictionnaire, juste avec les os et la peau. Elle ne tue pas d’un coup elle te goûte lentement ». 

 Jonas affrontera la misère, la violence, la famine, la peur, l’humiliation, traversera les Batey, empruntera les bus bondés, se sera entêté sur CBP One, franchira les frontières mexicaines, américaines, canadiennes mais tiendra debout grâce à la solidarité et la chaleur humaine entre migrants, jouant de tous les ressorts pour survivre, y compris en se grimant en clown de rue jouant le rôle d’un migrant prêt à se noyer sous les rires obscènes des passants.  
Et pour seul viatique, une richesse, un sac Carrefour qui ne le quitte pas, dedans un slip propre pour changer de peau, un carnet de poèmes, et des textes du grand poète Haïtien René Depestre. Jonas se confronte à des défis permanents, où sa survie physique comme psychologique est une véritable roulette russe, où sans se départir d’un certain humour, il affronte, résilient à tout pour rester debout, la lie de l’humanité blanche. Jonas est déterminé à survivre, à changer de nom, de métier, de langue, d’identité pour contourner la violence des hommes et survivre grâce aux mains tendues.   

Ne tombez pas dans le piège du doute. Ce livre est un roman et non un récit. Cela veut dire, que l’auteur haïtien qui a personnellement connu l’exil migratoire vers le Québec où il avait de la famille, n’a pas personnellement enduré « toutes » les souffrances de son héros.  
Est-ce que le fait qu’il ne s’agisse pas d’un récit autobiographique amoindrit son propos ?    
Pas besoin d ‘être un gueux pour parler de la misère.  Pas plus que Victor Hugo, immensément riche, n’a eu besoin d’être pauvre pour depuis la vaste baie vitrée de sa demeure richement meublée à Guernesey écrire les plus belles pages des « travailleurs de la mer », pour dépeindre la misère des pêcheurs en mer et des ouvriers avec une justesse et une empathie inégalée.   Je trouve même qu’en s’appropriant les destinées multiples de migrants Haïtiens, en faisant de leurs vies un patchwork inouï, et de leurs témoignages de l’intérieur un miroir de l’exil, l’auteur fait émerger un texte encore plus beau, encore plus dense, encore plus ambitieux, encore plus universel. 


La nigériane Chimananda Ngozi Adichie ne disait pas autre chose en parlant de 
« l’importance de multiplier les récits », pour éviter les stéréotypes et le danger d’une histoire unique ». 
Orélien en recueillant les témoignages de la diaspora Haïtienne a construit un miroir de l’exil où chaque voix résonne comme un écho de la souffrance et de la résilience.  

« Les gens m’ont donné leurs doléances et m’ont dit : « dis-leur ce qu’on a vécu ; ce qu’on vit actuellement. «  
  

Ce livre m’a touché. Profondément. J’ai lu beaucoup de livres bien différents dans ma vie, des classiques aux romans dystopiques, des grands textes étrangers comme d’admirables romans contemporains français. Mais ici, c’est autre chose, vous savez, ce sentiment insolite de découvrir un style, une écriture neuve, singulière, oh pas pour faire joli, pas pour faire danser la galerie des critiques ou des lecteurs, non, pour nous adresser à nous lecteurs un message de fraternité alors que nous vivons un basculement de l’histoire, des peuples, mais aussi comme l’analysait Jarel Diamond dans  « effondrement » un écroulement des civilisations. Ce texte, d’une humanité réaliste, contagieuse, nous touche au cœur, faisant de chaque phrase un aphorisme, nous contraignant à lire et relire pour nous en imprégner des passages d’une beauté et d’une émotion sidérante. Un auteur qui fait sourdre les larmes   chez son lecteur, parce qu’il tient un discours vertueux, de vérité, de solidarité, de fraternité, une forme de spiritualité laïque parfois, ne peut pas simuler. Je défie chaque lecteur de ne pas être empli d’une émotion vertigineuse à la lecture de ce passage.  

« Je viens d’un pays où le temps n’avance pas en mois, mais en secousses. Moi Jonas, j’ai marché. Fui. Rampé parfois. Supplié souvent. Menti, oui. Rêvé toujours. De Carrefour-feuilles à Montréal, j’ai parcouru plus de douze mille kilomètres de peur, d’espoir, de rires sales, de rêves moisis. Et je suis ici. Pas encore quelqu’un, mais plus tout à fait personne. (…) Le chemin d’un migrant, ce n’est pas une ligne droite. C’est un chapelet de détours, de coups de chance, de mains tendues et de portes fermées. Un parcours où on doit chaque pas qu’on fait à celui qui nous a porté, celui qui ne nous a pas dénoncé, celui qui nous a donné une pomme, un sourire une couverture, ou simplement le droit de passer. J’ai traversé douze pays. J’ai vu des cadavres qu’on évite en marchant comme des branches tombées sur le bord du chemin. J’ai vu des femmes allaiter avec des seins desséchés. J’ai vu des policiers qui jouaient à Dieu avec nos vies comme s’ils jouaient à la loterie.  

Sur ma route j’ai croisé des blancs méchants. Des policiers corrompus, des douaniers humiliants, des passeurs qui mentent comme ils respirent. Mais j’ai croisé aussi des saints sans auréole. Une infirmière colombienne qui m’a donné ses médicaments. Un pasteur salvadorien qui m’a offert un toit sans poser de questions. Une bénévole mexicaine qui a réparé ma chaussure sans même me demander mon nom. Et ici, au Québec, j’en croise encore. Des gens ordinaires, fatigués, pressés, mais qui te laissent leur place dans le métro, qui te tiennent la porte, qui te disent « bon courage » en voyant tes bottes mouillées » . 

En tant que lecteur blanc, français, je me suis senti « concerné » au double sens donné par les Anglais à ce mot, c’est-à-dire à la fois directement visé et responsable, inquiet et concerné.  

Thélyson Orelien, imprégné des poèmes de René Depestre, se récitant « on n’a pas de pays mais on a du courage », nous bluffe à chaque phrase.  Par ce texte, il tutoie les grands auteurs Haïtiens qui comme lui ont décrié l’esclavage, la colonisation, l’empreinte occidentale et française sur un peuple tout entier, sorti tardivement de son asservissement à grands frais, humains comme financiers. En premier lieu il se relie au poète René Depestre, 100 ans aujourd’hui, qui accompagne chaque instant de l’exil de Jonas, fut aussi un exilé politique, contraint de quitter son île sous le gouvernement Duvalier, écrivant que « Haïti est un pays où l’on enterre les vivants avec les morts », ou encore que « Haïti est un pays où l’on a volé la liberté des hommes pour en faire des esclaves », puis « où l’on a volé la terre aux paysans pour en faire des serfs. » Je pense à l’immense Dany Laferrière, exilé lui aussi au Québec sous la dictature Duvalier, écrivant que « Haïti est un pays où l’on a volé notre histoire, notre langue, notre identité. Ajoutant, « on nous a donné des miettes alors qu’on nous a tout pris ». Lyonel Trouillot magnifique écrivain engagé écrivant que « Haïti est un pays où l’on a tout volé, même la mémoire » . Alors ce livre et son auteur se hissent bien au plus haut niveau de la littérature Haïtienne, de la littérature de la négritude, de la littérature des peuples inlassablement opprimés, de la réflexion sur la décolonisation toujours pas menée à son terme.  

Une cousine éloignée de sa mère, demande un jour à Jonas :  

« Crois-tu que tu pourras passer ta vie à fuir ?  
Elle avait raison. Je ne pouvais pas fuir toute ma vie. Mais je ne pouvais pas rester non plus. Ce pays m’avait regardé dans les yeux et m’avait dit : « va-t’en.
Je n’ai rien pour toi ». 
 


C’est pourtant le sort de milliers de migrants de par le monde. Les barrières et les murs s’écrouleront un jour sous la pression des migrants climatiques. A nous d’y penser. A nous de réfléchir le monde autrement. A nous de nous ressourcer aux   vertus républicaines et d’y adjoindre une autre valeur : accueillir.  

PS : une question me hante.  

Et si, au lieu de nous demander ce que les migrants nous coûtent, nous nous demandions ce que nous leur devons ?  
Une dette de 21 milliards de dollars au peuple Haïtien jamais remboursée, 
Des siècles d’esclavage et de colonisation, 
Des décennies de soutiens à des dictatures. 
Et si au lieu de nous plaindre de leur présence, nous reconnaissions enfin que leur exode est aussi le nôtre ?  
Le nôtre, celui d’une humanité égarée qui a si souvent fermé les yeux.  


Thélyson Orélien 
C’était ça ou mourir 
Éditions Grasset
272 pages
2026

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