

Peu d’auteurs savent à ce point renouveler leurs histoires, leur style, leurs intrigues, leurs personnages, leurs réflexions tant politiques que philosophiques sur les méandres de l’existence.
”Et que le vaste monde poursuive sa course folle » nous racontait l’histoire de Corrigan, ce prêtre irlandais qui tâchait d’évangéliser dans le Bronx les prostituées, les vieux, les sans-abris tout en cherchant la foi à travers son action, pendant que des mères s’efforçaient de surmonter la douleur liée à la perte de leurs fils au Vietnam et que dans une prison newyorkaise Tillie une prostituée se morfondait de n’avoir pas su protéger sa fille et ses petits-enfants. Le funambule Philippe Petit lui, sur un câble tendu entre les Twins Towers immortalisait les scènes terribles à venir du 11 septembre.

Roman polyphonique comme souvent chez l’Irlandais que l’on avait laissé dans son avant dernier ouvrage “Apeirogon”, relatant l’histoire (véridique) de deux pères, l’un Palestinien l’autre Israélien, impuissants dans un conflit historique qu’ils ne toléraient pas et se rejoignaient après la perte de leurs filles respectives dans des attentats. Autre livre magnifique.

Colum McCann est à 61 ans un des plus grands écrivains Irlandais vivants, catholique, fils d’un journaliste ancien footballeur professionnel, lui-même multi diplômé, enseignant aujourd’hui l’écriture créative à New York.
“Ce qui nous frôle sous la surface” est ma troisième lecture de cet auteur exceptionnel, certainement nobélisable un jour.
Ici, nous sommes avec Anthony Fennell, un journaliste écrivain de 48 ans qui pourrait être un double de l’auteur, à la recherche d’un succès et d’une reconnaissance littéraire qui peine à venir. Le temps passe, le temps presse.
Il est engagé par son journal pour un reportage sur un navire “le Georges Lecointe” dont l’objectif est de réparer les câbles sous-marins qui du fond des océans véhiculent l’information nous arrivant sur Internet. Face à lui, Conway, sosie du chanteur de Nirvana Kurt Cobain, à 35 ans, a déjà une longue expérience de plongeur professionnel sur les plates formes pétrolières, et dans toutes les mers du monde. Pour Fennell, c’est une opportunité de s’extraire d’une pente dépressive et mélancolique et de se confronter à un homme d’action au contact croit-il, de réalités physiques et maritimes :
« Des hommes comme lui, j’en avais déjà vu, à la fois perturbés et angéliques. Un soir, envoyé à New York, j’avais observé dans un bar irlandais de downtown Jeff Buckley, blotti contre son micro pour chanter le « Hallelujah » de Léonard Cohen. L’effet retro du souvenir nous fait atterrir dans les lieux les plus étranges. Conway possédait cette corde secrète-il était de ces hommes à la fois présent et absent »
Conway a noué une relation amoureuse chaotique avec Zadele, une actrice anglaise sur la pente ascendante d’une notoriété certaine, d’abord au théâtre en adaptant sur un mode féminin, le chef d’œuvre de Beckett “en attendant Godot”. Personnage ombrageux, peu loquace, mystérieux, avec des zones d’ombre dans son passé, hyper professionnel et ne lâchant à son interlocuteur que des miettes d’informations personnelles, il dirige son navire d’une main de fer avec un personnel professionnellement pointu et humainement dévoué à son capitaine. Il part en mission au large de l’Afrique du Sud réparer un câble sectionné par un glissement de terrain monstrueux dans l’estuaire du Congo. Sans doute dans l’est du pays, entre le Rwanda et le Burundi. Par de nombreux rebondissements, le récit bifurque vers des pistes déconcertantes et inattendues. L’attention au monde de la mer est immédiate et omniprésente, source de passages autant magnifiques que désespérés.
Idée fixe chez Zanele possédée par la colère et l’idée de revanche.

« Elle se cala au fond de sa chaise. La maladie de notre époque, c’est qu’on passe trop de temps à la surface ». L’espace d’une seconde je fus désarçonné : ça ressemblait à un manque d’égards de sa part, la maladie de notre époque, et pourtant il y avait dans sa voix un baume et cela m’apaisa. « On balance tout dans la mer. Quatre milliards de tonnes de déchets industriels chaque année. Ça n’a aucun sens, non ? »
Ce n’était pas la nouvelle du siècle, ni pour moi ni pour personne, mais sa façon d’en parler lui donnait de la noblesse. Quatre milliards de tonnes. Cela débridait l’esprit et devenait bien plus qu’une simple statistique. « (…) Vous savez, si l’océan était une banque, ils l’auraient sauvé depuis longtemps (…) Les gens n’écoutent pas. Un petit souffle de notre histoire est en train de nous détruire à jamais ».
Mais ce qui m’a en premier lieu touché dans ce livre, c’est la page de remerciements.
Lorsque McCann nous dit « en achevant l’écriture de ce roman, je me suis aperçu que j’avais l’occasion de vous remercier directement, vous mes lecteurs. Seule une histoire nous sépare. Et un roman n’est jamais terminé tant que chacun d’entre nous n’a pas comblé cette distance. César Vallejo, l’écrivain péruvien, dit que le mystère rapproche les choses. Alors je suis plein de reconnaissance. Merci cher lecteur, d’avoir achevé cette histoire »
McCann nous offre une relation rare, presque intime, entre l’auteur et son lecteur. Une reconnaissance mutuelle, rien l’un sans l’autre, où le livre devient un pont entre deux solitudes.
C’est si rare de voir un auteur remercier ses lecteurs. Nous avons du respect pour chaque auteur, parce qu’il nous apporte, confie, gratifie d’un travail de plusieurs années, c’est une offrande respectueuse de ce travail que nous recevons avec bonheur et respect. Mais l’inverse, ici, témoigne d’une relation singulière entre l’auteur et son lecteur.
Ce livre est emblématique de ces deux mots souvent retrouvés dans les retours de lecture ces dernières années : choral et polyphonique.
Qu’est-ce que cela signifie ?
Polyphonique ou choral se dit d’une figure de style, fréquente chez McCann, qui traduit que sa narration est le reflet d’un monde fragmenté, émietté, éparpillé façon puzzle, mais aussi interconnecté, qui renvoie à une mosaïque universelle. Autant de thèmes abordés que de situations diverses et de personnages différents mais souvent complémentaires.
Nous sommes dans ce livre immergés dans ce monde moderne. D’où la portée qui dépasse la littérature pour gagner des dimensions psychologiques mais aussi philosophiques ou métaphysiques. Excusez du peu.
Que disait Pascal déjà ? « Tout le malheur des hommes vient de ne pas savoir rester dans une chambre » ?
McCann lui, nous montre que le malheur vient peut-être de ne pas savoir plonger sous la surface, là où se cachent les vérités les plus troublantes.
Le mystère, la quête de la vérité, la recherche inlassable de l’unité, mais aussi le mensonge comme l’illusion sont autant de thèmes qui s’entrelacent pour donner au propos une dimension étourdissante.
Mais encore : la métaphore de la transmission d’une information par ces câbles plongés au fond de la mer qui véhiculent tout et son contraire, de l’amour, de la mort, de l’illusion, du vol, du racisme, des fake news, de l’argent sale, du plus bas (souvent) au plus haut de l’humanité.
Bref tout « ce qui nous frôle sous la surface » est bien là, chargé d’une humanité confondante. D’une quête de tant de choses, d’amour, filial comme de couple, d’unité, de parentalité abandonnée et lointaine chez Fennell mais encore de rébellion contre un système qui en court circuitant le temps long pour un temps immédiat a complètement frelaté, déformé, corrompu notre humanité. Nos vies. Nos humanités.
« Si l’on va en mer, c’est sans doute que l’on veut, au bout du compte rentrer chez soi. Aujourd’hui je le sais, mais à l’époque c’était nouveau pour moi. La meilleure façon de connaitre son chez soi, c’est de le perdre quelque temps. Une fois qu’il a disparu, on peut savoir ce que c’est. On peut avoir envie d’y retourner. C’est une forme de blessure. On accepte la balafre afin qu’elle nous rappelle d’où l’on vient ».
« Rares sont les choses, dans nos vies, qui ne relèvent pas de l’escamotage. Personne n’accède à une vérité absolue. Elle est pour l’essentiel tissée de mensonges. On se berce d’illusions. La vie se délite. Les pressions s’accumulent. Un autre monde dans notre monde. Cette vapeur silencieuse s’accroit. Elle s’infiltre par les interstices, elle se répand jusqu’à ce que l’on craque. « (…) Il faut beaucoup de volume pour remplir toute une vie ».
Du pillage des ressources de la planète à la misère glauque qui enfonce l’Afrique, hélas, rien ne manque. McCann dépasse le registre du roman traditionnel, une intrigue, des personnages et un dénouement de manière linéaire pour partant d’un récit à plusieurs voix faire exploser plusieurs vérités, et tâcher d’en rassembler quelques-unes dans une seconde partie sidérante, prenant à contre-pied la première moitié du livre pour basculer vers une sorte de thriller ambitieux. Et politique.
Si la mer est personnage, la thématique commune serait pour moi celle de la réparation : celle mécanique de câbles en fibre optique rompus, celle d’un journaliste raté qui guérit de son alcoolisme chronique pour aller chercher la vérité d’un capitaine Conwell qui le fascine par son prisme à multifacettes, de ce capitaine qui une fois le travail de réparation matériel achevé, va chercher à donner un sens éthique à sa vie, à contrecourant de la réparation technique.
« Je compris à travers mon rapport à Conway, que ma vie entière n’aura été que liens rompus. Vous pouvez souffrir pendant des années et ne pas le savoir. La souffrance est descendue si loin qu’elle semble venir d’une autre vie, d’une vie dont on ne se souvient même plus. Et le jour où elle remonte à la surface de votre cerveau, vous pouvez soit décider de la renvoyer dans la région d’une souffrance plus profonde, soit essayer d’y trouver un peu de sens ».
C’est donc un défi, pas simple, pour le lecteur, de se tenir à coté de Farrell pour enquêter et tâcher de lever les doutes, pour relier ces fragments d’histoire en composant un récit cohérent. En ce sens, il n’a pas d’autre alternative que la polyphonie et la confiance donnée au lecteur pour réparer tout ce qui est brisé.
Dans « Et le vaste monde… » nous suivions le funambule Philippe Petit, trompant les gardes et les sécurités. McCann nous montre que les héros sont certes ceux qui agissent, mais surtout comme dans son dernier livre ceux qui inspirent. Chez McCann, ses personnages sont tous des funambules. Philippe Petit disait « si je tombe je meurs, mais si je ne tombe pas je vis vraiment. »



L’écriture devient ainsi un acte d’acrobatie que l’on retrouvait dans Apeirogon, comme dans « et le vaste monde… » Philippe Petit donc, marchant sur un filin tendu entre les Twins Towers en 1974, exploit historique mais surtout métaphore littéraire magnifique, par cette tentative de trouver un équilibre autour duquel vont graviter les personnages.
Dans ce nouveau roman, la métaphore du filin court toujours. De l’extinction de la planète, à la réparation singulière d’une actrice, Zanele, qui salement agressée va se régénérer par son art sa culture et ses enfants. Intégrant dans son récit, des scènes culte du film de Coppola, « Apocalypse now », McCann, n ’en finit pas de semer le trouble dans les émotions du lecteur. Où aller ? Comment y aller ?

« Aux échecs, il existe une position ou plutôt une situation, nommée zugzwang. C’est la nécessité de se déplacer, à un endroit où l’on ne veut pas aller, mais on y est obligé., et la seule manière de survivre serait de passer son tour, ce qui est impossible» .
Les thèmes abordés s’égrènent, celui de la réparation donc, autant matérielle que symbolique, celui de l’isolement face à la solitude moderne dont Internet est devenu l’un des vecteurs, celui de l’écologie et du pourrissement des fonds marins par les monstrueuses pollutions occidentales, celui du pillage en métaux rares des pays d’Afrique (le Ghana entre autres) celui du colonialisme au Congo comme aux pays voisins , celui de la quête de fragments de métaux dans les montagnes de décharges, celui de l’art et de l’engagement littéraire avec tous ses corollaires du risque face à la célébrité, enfin celui plus mystérieux d’un homme aux certitudes chevillées en lui prêt à remettre en jeu sa vie dans une éthique métaphysique.
J’ai tout aimé dans ce livre, la densité humaine, le questionnement tant universel que personnel, la folie d’un vaste monde qui court à sa perte, la recherche désespérée d’une éthique et de valeurs morales dont un certain éloge de la dignité pour sauver notre humanité.
Mais au fond, la vérité n’est-elle pas dans cette simple et humble phrase :
« Nous sommes vraiment tous-vous, moi, nous- des petits morceaux dans la collision ».
McCann, le plus acrobate de nos écrivains, nous rappelle que la beauté nait souvent là où l’équilibre est le plus précaire.
« Ce qui nous frôle sous la surface » n’est pas seulement un roman. C’est une méditation sur le lien, sur ce qui nous unit et nous divise, sur ce que nous décidons de voir et ce que nous préférons ignorer. C’est un appel à plonger, à résister, à réparer. A être comme le funambule de McCann, des équilibristes sur le fil ténu et tendu de notre humanité.
Un grand auteur pour un grand livre pour une grande leçon : la littérature, comme la mer, est un miroir tendu vers nos abysses. Et c’est là, dans ces profondeurs, que nous trouvons peut-être le sens de notre propre surface.
#ColumMcCann
#Cequinousfrolesouslasurface
#Etquelevastemonde
#Apeirogon
Colum McCann
Ce qui nous frôle sous la surface
Editions Belfond
220 pages
2026
On veut toujours en savoir davantage , pas vrai ??
