

Un OLNI sur l’invisibilité et la transparence qui nous guettent
Comme en voiture, il nous arrive au dernier moment de bifurquer de la route principale vers un chemin secondaire, attiré par un paysage, un environnement insolite, une ruine ou un cimetière, j’ai eu le sentiment de faire de même avec ce livre, et dévier d’une narration traditionnelle vers un monde singulier enrichi par une écriture inclusive et des atmosphères qui, mêlées à des personnages, tous féminins, m’ont peu à peu envahi.
Phoebe Hadjimarkos Clarke est une écrivaine franco-américaine de 39 ans, traductrice de profession, auteure d’un précédent roman remarqué, « Aliène » primé par le jury du Livre Inter en 2024.

Plusieurs personnages rythment le roman par des narrations distinctes qui peu à peu s’imbriquent comme des poupées gigognes, donnant une cohérence puissante à l’ensemble.
Gabrielle Camara, historienne de l’Art et commissaire d’exposition, encadre le livre d’un avant-propos et d’une postface pour partager le journal intime d’une artiste contemporaine, Marie Marzouk, en mal d’inspiration, qui disparaît mystérieusement lors d’une performance dans une ville fictive Glücksheim à la frontière franco- allemande. Nous sommes en l’année 2030 en proie à une canicule excédant celle de 2026.
Ce journal retrace les derniers mois d’une artiste manifestement en recherche d’une inspiration qu’elle a perdue mais ne semble pas forcément pressée de retrouver tant elle nous paraît désabusée, presque étrangère à son art devenu un non-art est-ce que l’art a encore une fonction ? Entre les pages de ce journal se sont glissés des feuillets disparates d’un étrange cahier, comme des notes prises à la volée exprimant des aphorismes et commentaires mystérieux. Nous croisons un troisième personnage, Hyacinthe, quittant la ville à la tête d’une volée d’oies. Autre monde, autre récit.
Enfin un ensemble de liasses vient compléter le tableau en clôture du livre, et tordre le cou à une réalité qui parfois m’a échappée (qui est qui ? qui fait quoi ? peut-être est-ce voulu ?), et dont l’auteur reste indéfini. Cette mixité romanesque constitue le corps d’un livre original et perturbant.
Kleptomanie et société de surveillance
Livre de femmes, où l’on peine à situer la place des hommes, apparenté au mouvement situationniste dès les premières pages, ce qui m’a paru clairvoyant et pour moi attractif. Nous suivons pendant de longues pages, une Marie kleptomane dans le métro, fauchant sans distinction et avec habileté tout un tas d’objets qui encombrent les poches des voyageurs, se remémorant un ami suicidé 30 ans auparavant mais dont le fantôme l’accompagne. L’atmosphère déjà lourde se plombe un peu plus avec l’apparition d’une jeune hongroise, Berta, engagée comme fille au pair par Léo un homme que fréquente -sans vivre en couple – Marie.
Nous la suivons dans le métro lyonnais.
« Quand est-ce que ça a commencé ce problème-là ? Quand est-ce que c’est devenu normal ? au lieu de terrifiant, de voir des gens marcher, avancer la nuque ployée, les yeux perdus sur un petit rectangle lumineux porté près de leur visage, et sur lesquels par moments ils grattent du bout de leurs doigts avec un air perdu ? »
La société de surveillance est là.
« Non, non, on n’a rien à se reprocher, se répètent intérieurement les voyageurs. Quelle importance que l’on puisse nous suivre à la trace en permanence ? Que l’on puisse potentiellement nous suivre à la trace si on le souhaite, et sûrement qu’on ne le souhaite pas, puisqu’on n’a rien à se reprocher, qu’on n’aura jamais rien à se reprocher.
Et c’est ainsi que l’on devient timoré, crédule et obéissant, si crédulement obéissant qu’on a toujours la sensation d’être l’acteur farouche et libre de sa vie. C’est faux. Tous ces gens, moi y compris, sont des tas de chiffons, des sacs de peau sans réelle volonté, contents au fond de n’avoir aucune volonté ».
Quel corps ?
« Quel corps » interroge l’auteure ? parce que dans ce texte, le corps vivant est au cœur du livre et les pages sur le climatère, rares en littérature, impressionnent.
« Aux toilettes, sous la douche (pour soulager les vagues de douleurs) des caillots immenses et mous s’échappent, s’écrasent, bouchent un moment l’écoulement. (…) Je m’avance vers la mort, c’est le premier signal. Mes organes sont une clepsydre, le liquide s’écoule sans cesse, en paquets denses qui franchissent la barrière de mon corps, pour lier vers autre chose, vers le temps pur, entortillés à lui ».
Interrogeant dans une première partie du livre sa féminité à l’âge de la ménopause, alors qu’elle se vide par sanglots de règles hémorragiques, l’autrice nous conduit sur une ligne de crête qui mélange avec adresse, réalité et fiction, vie contemporaine et collapse social, interrogeant le déni de la mort dans notre société. De la mort mais aussi de la féminité. Si celle-ci disparaît avec l’assèchement utérin, qu’était-elle alors auparavant ?
Raconté ainsi le livre n’a pas l’air folichon !
Et pourtant, je me suis laissé envoûter puis hameçonner par un texte remarquablement écrit, oppressant, parfois gothique, très noir à la mesure des souterrains dans lesquels les personnages évoluent – souterrains réels comme fictifs- témoins métaphoriques de nos propres invisibilités.
La matrice situationniste
Le texte nous balance en pleine face les problématiques de notre monde, n’esquivant rien, de la canicule aux perspectives d’effondrement. Convoquant les situationnistes au premier rang desquels Guy Debord mais aussi des philosophes comme Gilles Deleuze, nous baignons tout au long du livre dans une atmosphère qui nous questionne en permanence sans pour autant nous effrayer, nous en sommes là, semble nous dire l’auteure.


« Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles. Tout ce qui était directement vécu est éloigné dans une représentation »
disait le « pape » des situs. Nous y sommes en plein.
D’ailleurs Marie n’est-elle pas à la fois productrice désabusée et victime consentante de ce spectacle ? Sa disparition pendant sa propre performance est le geste situationniste ultime : quitter le spectacle en plein spectacle.



Le style est formidable, la narration travaillée, je me suis senti plongé dans un climat brassant Céline Minard, Cécile Coulon, Gabrielle Filteau-Chiba au féminisme incandescent dans « Hexa » et parfois Alain Damasio par des références d’atmosphère à « la Zone du dehors» ou à «la Horde du Contrevent» :

« le temps est hémophile. Je le sais aujourd’hui. Il est blessé. Il ne cicatrise pas. Il coule, a coulé. Coulera. »
Des lianes, des oies, et de l’humour
Cette balade sombre, addictive, très maîtrisée dans la narration comme dans l’écriture m’a tenu en haleine. Décrit comme « un roman mille-feuille » brouillant les genres, mêlant le fantastique à une révélation du réel, métaphorique sur le deuil, les cimetières, la mémoire et la mort, la narration opère. Mais aussi les plantes, « lianes volubilis » qui envahissent d’abord l’appartement de Marie -entraînant la chute d’une figurine d’oie à laquelle Marie tenait beaucoup- franchissent et colonisent furtivement les espaces, rappelant que les plantes ne connaissent pas les murs, envahisseuses venues par « le hasard des flux migratoires », symbolisant peut-être la seule et dernière forme de liberté, la nature reprenant le dessus sur une espèce humaine discréditée.
Biberonné aux textes situationnistes, j’ai eu le sentiment de lire un roman moderne, post-apocalyptique, aboutissement ultime d’une société marchande où le spectaculaire était roi et où même l’Intelligence Artificielle nous a depuis digérés, recrachés, effacés.
« Par une sorte de passe-passe, alors que le monde naturel dépérit et se ratatine sous un soleil de plomb, brûle et suffoque, pourrit sur pied ; il est devenu non seulement « cool » mais aussi moralement acceptable de produire en quantité industrielle des plantes en plastique que l’on accumule sur les parois de non-lieux tels que celui-ci, des végétaux irréels qui tapissent l’intérieur de structures architecturales pour leur donner de la fraîcheur, pour les rendre attrayants et chouettes.
Elles signalent la neutralité, la disponibilité symbolique, un devenir-déchet si absolu, un trashage du monde si complet, que ce dernier semble se dissoudre et s’évanouit».
N’y aurait-il donc rien à sauver ?
Nous explorons un monde souterrain où le soleil caniculaire à l’extérieur a déserté l’intérieur et où Marie fera même une EMI lors d’une fête souterraine.
L’exil, la fuite, les migrants ne nous accostent pas comme sur les ronds-points des rocades, ce ne sont que des pauvres n’ayant plus que des souterrains pour se prémunir de la canicule. Devenir invisibles.
Cette matrice situationniste est le cadre théorique du roman. Nous sommes loin ici du monde officiel, tout proches d’un monde virtuel en train de se dématérialiser si ce n’est pas déjà fait, parallèle, peuplé de fantômes et d’invisibles qui vous croisent sans s’attarder sur vous, dernier avatar d’un monde capitaliste horrifiant.
Est-ce ce monde prémonitoire-là qui nous attend ?
L’espoir est mince dans ce texte abouti. Mince et cependant plausible, envoûtant, comme si ne pouvaient même plus se jouer nos dernières défenses.
Reposant sur ces deux niveaux, journal et roman qui se mêlent imperceptiblement pour ne plus faire qu’un, réalité et fiction s’estompent. Nous voilà projetés dans un déni de tout, de l’amour, de la vie, de l’enfance (absente de l’histoire), du corps vieillissant, de la mort. Un monde qui fout la trouille parce qu’on le sent venir, obstruer nos pores, obscurcir nos cerveaux, et laisser fuir par cascades ce sang qui irrigue encore nos organes des sens.
J’ai pensé à la voix enfiévrée de Léo Ferré lorsqu’il chantait « il n’y a plus rien ».

« Forcer certains-nes, empêcher d’autres, de toutes façons empêcher toutes les personnes concernées de jouir de leur existence comme elles en auraient envie. Et confrontée à une IVG, Berta ajoute « You know, in Hungary now they force you to listen to the heartbeat. It’s like the law.»
Une prophétie loin d’être sotte à l’heure d’une extrême droite entachée du «laissez- les vivre».
Le livre raconte aussi cela, le hacking continu de nos vies, de notre intimité, de notre liberté, de nos choix, de notre libre arbitre, de notre dignité.
Alors restent les souterrains, comme espaces de résistance à la société du spectacle, où seuls les furtifs survivent. Dans cette fable fantastique, les souterrains de subsistance s’appellent le métro, seul espace de survie à la canicule, à la pauvreté, à l’exil, mais aussi les caves, les tunnels, les recoins, les cryptes, les cénotaphes, les cimetières. Ces souterrains (symboliques comme métaphoriques de nos imaginaires) qui invisibilisent l’espace social, abritant la marginalité, donnant un sens à la disparition.
La performance artistique recherchée ou espérée par Marie devient au final une performance politique.
Il reste des zones d’ombre dans ce récit conçu par strates successives, où je pense que l’auteure a volontairement voulu perdre le lecteur (et peut-être se perdre aussi elle-même ?), renforçant une atmosphère suffocante où la valse des points de repères est escomptée.
Au bout du compte, j’ai aimé ce livre aux multiples fictions, en rouge et noir, incarné, onirique, politique et parfois désespéré, il m’a touché, et réussi à m’interroger sur mes propres frontières. Ou mes propres limites.
Pour autant, ce livre n’est pas coupé du monde qu’il décrit, il est même l’émanation des braises du vivant qui défile sous nos yeux.
Je n’imagine pas un seul instant que ce texte ne puisse pas être porteur d’un sens, d’une réflexion puis d’une espérance.
Au terme d’une lecture qui laissera une trace en moi, c’est en me rappelant « Hexa » de la Québécoise Gabrielle Filteau-Chiba, que j’ai perçu cette conviction. Même ville close et surveillée, mêmes corps féminins sous contrôle, même fuite vers des territoires libres, même éco-anxiété : la sororité entre les deux autrices, et leur lien avec notre temps, me semble couler de source. Là où PHC fait disparaître les invisibles dans les souterrains, GFC fait franchir les murs à celles qui replantent le monde.
« L’horizon est calciné. Dans l’ancien brûlis tu t’échines. L’air ondule sur ta parcelle. La chaleur est inhumaine. Pire chaque été. Tu pries pour tes arbres. Plante de plus belle. Laisse ta fille à ses expériences charnelles. »
Alors je reviens à mon chemin de traverse évoqué au début de cette chronique, certains livres ne se limitent pas à emprunter les routes balisées d’une littérature prévisible, ils bifurquent, ils entraînent, ils égarent, ils nous font réfléchir à des chemins du possible. A des champs libres.
Sans doute le livre qui m’a le plus dérouté et bouleversé depuis longtemps.
Alors… bifurquez avec moi.
Phoebe Hadjimarkos Clarke
Le livre des souterrains
Éditions du sous-sol
336 pages
2026
On veut toujours en savoir davantage…
PHC au Book Club de France Culture: passionnant !
https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/le-book-club/journal-d-une-disparition-annoncee-avec-phoebe-hadjimarkos-clarke-1655177
