Baptiste Morizot & Laurent Neyret: Liberté, Dignité, Habitabilité 

Publié le 2 octobre 2026 dans la catégorie Champs Libres.

Donner au siècle la valeur qui lui manque

Je suis inquiet. Mais au-delà de l’inquiétude, il y a d’autres sentiments plus profonds et moins avouables, la peur, l’effroi, la panique, l’angoisse, la sensation d’être dans une voiture sans chauffeur, aux portes et vitres closes, roulant à vive allure vers un précipice et des abysses sans fin qui s’appellent la disparition de la biodiversité, l’épuisement des ressources de la terre, et allons-y, l’extinction de la vie humaine et animale.

Les multiples questions que chacun peut se poser après la canicule de cet été, les feux de forêts qui font disparaitre la richesse infinie que sont nos arbres, l’arrivée d’El Nino, la fonte des glaciers, résument en réalité une seule et même idée dont vont découler toutes les autres, le réchauffement climatique.

Que faisons-nous dès lors de cela ? Comment pouvons-nous envisager, ce qui ne peut plus être un retour en arrière, ni même un statu quo mais une tentative d’adaptation à une réalité écologique qui sera difficilement soutenable, physiquement pour nos organismes, psychologiquement tant les répercussions sur nos liens sociaux vont être perturbés, notre capacité à nous remettre en question et à porter un jour les fossoyeurs de la terre devant un tribunal planétaire. Dont nous faisons aussi partie. Qu’avons-nous fait ?
Nous ne pourrons pas dire, nous ne savions pas.

C’est le droit qui doit parler. C’est ce que tâchent de nous dire avec une clarté cinglante le philosophe spécialiste de l’étude du vivant Baptiste Morizot, professeur à Aix Marseille, l’auteur de « Rallumer les braises du vivant » dont la lecture m’accompagne depuis quelques années et Laurent Neyret juriste et professeur de droit dans l’environnement, dans ce tract, ce libelle où un nouveau mot est proposé pour rentrer dans le droit de l’environnement celui d’ « Habitabilité ».

N’ayez pas peur en lisant ces lignes, ce tract de 60 pages remarquablement écrit, n’a rien d’un pensum philosophique, il nous mâche au contraire le travail et nous aide à comprendre les enjeux.

Le droit, nous disent les auteurs, protège ce qu’il nomme.


La liberté, l’égalité, nous savons ce que ces mots contiennent.
Nuremberg 1945. Les crimes qui y sont jugés sont des actes de déshumanisation. La négation absolue de la dignité de l’être humain. Le mépris affiché et institutionnalisé pour la vie est insoutenable. Ce mépris dont parle fort bien François Bégaudeau dans son dernier essai paru aux éditions Cause Perdue lorsqu’il évoque le  mépris de classe, montrant que s’il est infâme quand il vise des êtres, le mépris devient légitime quand il vise des actes : mépriser les actes c’est protéger les êtres.

François Bégaudeau


Pour Morizot et Neyret, le droit est une façon de canaliser le mépris des actes et de protéger les êtres humains (et non humains) et leurs conditions d’existence.

Depuis 1948, la dignité est reconnue dans la Déclaration universelle des droits de l’homme dans son article 1er : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits». C’est un socle fondamental.

Pourquoi les auteurs proposent-ils de rajouter une nouvelle valeur cardinale « l’habitabilité » ?  
Parce que sur une terre inhabitable, aucune vie digne n’est possible.
Cynthia Fleury dans la Clinique de la dignité disait que « l’ultime atteinte à la dignité est plus déterminante encore que celle à l’égalité ». Mais en convoquant des personnalités comme James Baldwin ou les analyses post coloniales elle s’intéressait davantage aux individus et aux collectivités en défendant une politique du « care ». Ici, Morizot et Neyret s’intéressent davantage à l’espèce humaine et à la vie dans sa globalité. Ce qui n’est pas contradictoire. Cynthia Fleury comme psychanalyste proposait d’incarner par le « care » la dignité dans les institutions, tandis que Morizot et Neyret cherchent à le nommer en droit.

« Le XXème siècle a consacré la dignité. Le XXI -ème siècle doit consacrer « l’Habitabilité ». Avant la consécration de la dignité, la déshumanisation était légale. Aujourd’hui la destruction du monde vivant s’accomplit sous des permis d’exploitation. L’habitabilité, c’est un mot ordinaire qui mérite qu’on lui donne une portée juridique extraordinaire (…) La reconnaissance du principe « Habitabilité » ne supprimerait pas les tensions- elle les rendrait intelligibles et gouvernables ». Et ils ont cette phrase forte :  « Au siècle dernier, le moment Nuremberg a donné un nom à l’inhumain pour l’interdire ; aujourd’hui, l’habitabilité doit donner un nom à l’invivable- pour l’empêcher ». 

Pour Baptiste Morizot et Laurent Neyret, l’habitabilité est définie comme « la propriété d’un milieu d’être habitable, où la vie peut vivre et prospérer ».  Tout au long de leur texte, les auteurs mêlent intelligemment l’extinction progressive de la vie sur terre et la nécessité pour se sauver d’introduire ce principe d’habitabilité dans le droit à l’environnement.
Deux choses m’ont marqué dans ce texte :  

  1.  Pendant la guerre du Vietnam, les Américains ont déversé quatre-vingts millions de défoliants sur le Vietnam dont l’Agent Orange contaminé à la Dioxine. L’objectif était de détruire les forêts où se cachaient les soldats ennemis, mais aussi les récoltes qui les nourrissaient. Non seulement tout fut rasé, de la forêt jusqu’à la vie animale humaine et végétale, mais pour plusieurs générations les effets dévastateurs de la dioxine ont empoisonné l’ADN des enfants et petits-enfants qui allaient naitre responsables de troubles neurologiques et de malformations congénitales. L’utilisation de cet agent orange fut actée, définitive, bouleversant l’habitabilité de ce pays. C’était un crime de guerre. Ce que nous faisons aujourd’hui avec l’usage récurrent de pesticides en agriculture c’est la même chose, sauf que ces produits agissent sur le temps long, plus « ordinaire, plus invisible nous disent-ils, par la destruction d’habitabilité, l’atteinte des corps, la transmission intergénérationnelle, la fermeture des possibles ». L’abrogation (hélas provisoire) de la Loi Duplomb reconnue comme anticonstitutionnelle et la levée des boucliers lors d’une pétition monstre a pu monter que juridiquement, il était possible d’influencer des décisions politiques et de profit abject.
  2.  La deuxième chose est la référence à la métaphore de l’Arche de Noé. Cette parabole biblique nous enseignait que face au déluge, Dieu avait demandé à Noé de rassembler dans son arche au moins un exemplaire de chaque espèce pour qu’elle puisse être sauvée. Aujourd’hui nous disent les auteurs, la parabole de Noé peut et doit être complètement inversée. « Ce n’est pas Noé qui a sauvé la diversité du vivant pour la beauté de sa variété mais c’est bien la diversité du vivant qui sauve toute vie. L’arche n’était pas un musée mobile, mais une matrice d’habitabilité capable de se déplier à l’échelle d’un monde. Les espèces n’étaient pas les colocataires du monde : elles étaient le monde ».

Ce sont les relations qui rendent la vie plausible, les interrelations entre la biosphère et l’humain qui rendent possible le lien social et la vie habitable. « Nous ne sommes pas les principaux architectes de l’Habitabilité de la terre : nous en sommes d’abord les bénéficiaires et ensuite seulement les coproducteurs ». 

De la même façon que nous avons introduit dans le droit et les institutions internationales, la liberté et la dignité, « sur une terre inhabitable aucune vie digne n’est possible », nous devons introduire une nouvelle valeur cardinale, celle de l’habitabilité.

Or si le droit actuel protège ce qu’il nomme (liberté, égalité, dignité) il ignore la condition première, celle de l’habitabilité. Il existe, nous disent les auteurs déjà des échelles de valeur, présentes dans la charte de l’environnement inscrite dans la constitution, mais ce droit échoue car il existe toujours des façons de le contourner et de trouver des permis de polluer de manière supportable.

Dans un entretien récent avec Thomas Snégaroff sur France Culture, le philosophe suisse Dominique Bourg va un peu plus loin en appelant à un Nuremberg climatique face aux mensonges récurrents alimentés par les politiques.
Dans la ligne de Laurent Neyret, il ajoute que le principe
d’habitabilité doit être lié par une loi contraignante qui inclut une métrique, convaincu nous dit-il que ce qui va nous aider ce sont « les baffes qu’on va prendre et seront de plus en plus sévères », rappelant que les conséquences de la canicule de cet été vont coûter entre 10 et 30 Milliards d’euros , que l’augmentation de deux degrés à l’horizon 2040 conduira à  la mort de 2 Milliards d’individus en plus et une baisse de 25% du PIB, les conséquences annuelles répétées de ces extrêmes climatiques ne seront plus soutenables.  Citant la philosophe espagnole du droit, Teresa Vicente, il ajoute que nous sommes face à un bouleversement anthropologique majeur comme le montre l’expérience espagnole dans « la mer mineure », plus importante lagune d’eau salée sur la côte méditerranéenne espagnole   désormais dotée d’un statut juridique. Il en ira certainement de même pour les forêts, si nous voulons garder l’espoir dans conserver quelques-unes.

Qu’est que cela changera pouvons-nous objecter ?

Beaucoup de choses nous disent les auteurs parce que « le nom change la carte ».
Protéger l’habitabilité implique de protéger « l’activité du vivant ».  « Quand un juge statue sur un objectif administratif de réduction des émissions, il pèse des intérêts asymétriques. Quand il statue sur une valeur cardinale, il trace une frontière. Les valeurs cardinales ne se négocient pas : elles s’imposent ». 

Nous n’avons plus le choix, il nous faut être à la hauteur des enjeux. « Les crimes environnementaux doivent être poursuivis comme des crimes de guerre et génocidaires. « L’habitabilité, nous disent les auteurs ne promet pas la solution, il rend possible un changement juridique. Car on ne peut pas protéger ce que l’on n’a pas nommé et l’on ne peut pas nommer ce que l’on a tu ».

J’ai beaucoup appris par ce texte. Je le trouve même fondamental car c’est le chaînon manquant, non seulement juridique, mais aussi politique et social, qui peut nous servir de levier pour un changement radical.
J’en tire aussi la conséquence. Tout ce dont nous parlons, entre nous, tout ce que nous lisons, tout ce que nous serinent les politiques, tous les échanges polémiques sur n’importe quel sujet sont vains et ne tiennent plus face à cette réalité qui nous broie aujourd’hui, le bouleversement climatique et ses conséquences inéluctables. Ce seul enjeu est le haut d’une pyramide dont découlent tous les autres problèmes comme par un effet domino, qu’ils s’appellent le lien social, la famille, la démographie, la santé, l’alimentation, l’agriculture, l’immigration, le vivre ensemble, tant les bouleversements majeurs que va introduire la montée prévue de deux degrés de notre climat vont faire vaciller puis s’effondrer un équilibre qui n’est que factice.

Aussi je comprends qu’il faut prendre très au sérieux ce que nous disent Baptiste Morizot et Laurent Neyret :  

« Chaque siècle a nommé ce qu’il ne pouvait plus tolérer, et forgé la valeur capable de le rendre inacceptable. Le XVIII -ème siècle a nommé l’arbitraire et lui a opposé la liberté. Le XIX -ème a nommé les privilèges et lui a opposé l’égalité. Le XXème a nommé l’inhumain et lui a opposé la dignité. Notre siècle a nommé la destruction du vivant qui rend le monde habitable-et doit lui opposer l’habitabilité. Car la liberté, l’égalité et la dignité, parmi d’autres valeurs cardinales comme la sécurité et la protection de la sûreté de la nation, dépendent de la protection de l’habitabilité ».

Le droit ne peut plus être un droit permissif, qui permet et autorise, qui peut être -contourné comme dans la Loi Duplomb pour justifier tous les contresens écologiques, il doit être refondé.  

Alors j’ouvrirai si je le peux, la portière de cette voiture sans chauffeur dont je parlais au début, en espérant qu’elle ne soit pas complètement cadenassée. Certes, le tract de Morizot et Neyret ne peut pas en ralentir la course. Mais j’en suis descendu. Voilà ce que m’apporte ce livre, pas la sérénité mais plutôt une prise, comme l’on dit en escalade. Une valeur à laquelle me raccrocher, à faire circuler parmi mes proches ne serait-ce qu’en offrant ce livre. Dans chaque siècle, on a nommé l’intolérable : l’arbitraire, les privilèges, l’inhumain. La nôtre hantée depuis 50 ans par la destruction du vivant, peut avoir la sienne avec « l’habitabilité ». Si nommer ne résout rien nous disent les auteurs, au moins nous armons notre futur contre les pires exactions ou contre l’indifférence, croyant que tout va se poursuivre indéfiniment. En relisant ma première phrase, je disais que j’étais inquiet. Je le suis toujours mais j’ai trouvé un mot. Et un mot introduit en droit, c’est un monde qui peut changer de plan.

Hâtons-nous, le précipice, lui, ne nous attend pas.
Lisez ce livre. Et faites-le lire.

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#habitabilité
#ecologie

Il faut toujours aller plus loin, c’est ici:

et son intervention à La Grande Librairie

https://youtu.be/fFuQ_woAp4w?si=iSMUkHOq2V_FgXp2

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