Dr Philippe BUSIN : Souffrir avant de mourir

Publié le 29 juin 2026 dans la catégorie Pleines lignes.

Et si nous parlions de la mort ?
Non…  Si nous parlions de la fin de vie ?
Ou plutôt…  Si nous parlions de la vie ?

C’est cette tension entre l’inéluctable et l’humain que Philippe Busin explore dans « souffrir avant de mourir », un récit à trois voix, la médecine, l’histoire et la littérature qui se croisent pour questionner : Comment vivre avec la souffrance quand la mort se profile ?

Philippe Busin a 69 ans. Il est Médecin Interniste, Oncogériatre et s’est investi depuis plusieurs années dans une unité mobile de soins palliatifs. Autant dire qu’en tant d’années de carrière, des situations de détresse humaine, il en a vu, pas toujours roses, souvent douloureuses et angoissantes. Il nous livre un texte qui est son premier roman.
J’aurais plutôt le réflexe de l’appeler un récit.

L’auteur explore la fin de vie, la souffrance dans la maladie et la mort autour de 3 histoires de vie qu’il date dans trois époques différentes. La première, celle d’un agriculteur Michel en 1880. La seconde celle de Jean en 1972. La troisième celle de Marlène en 2020.

L’articulation de ces trois récits de vie sur des époques différentes met bien en lumière l’évolution au fil du temps, des réactions du patient, le temps qu’il met avant de consulter, avant de se confronter à une situation qui le trouble, qu’il ressent comme grave, et qu’il se refuse au fond de lui à affronter, et en parallèle le niveau de la compétence et de la prise en charge médicale. Busin dresse un panorama historique de la souffrance, chaque époque y révèle ses propres tabous, ses propres limites, mais aussi ses avancées.  

Dans le premier récit, Busin explore le déni de la souffrance silencieuse, en évoquant la condition paysanne,


Michel l’agriculteur ne consulte que bien tard pour une vilaine plaie contractée dans les champs. Un paysan n’a pas de dimanche, bien peu de vacances. Il travaille tout son temps, seul compte son bétail et ses récoltes, seule issue limite pour gagner sa vie et tenir son foyer familial à bout de bras.
Pour Jean le comptable, le contexte est un peu différent. Déporté pendant la guerre, il est revenu à la vie normale avec une santé précaire, chancelante. Seule va compter pour lui son ascension sociale, et là aussi c’est le travail qui parle et commande pour espérer y parvenir.  
Si la médecine a évolué, la douleur reste ignorée. Elle est dans les années 70, limitée dans son accès, ses performances, la chirurgie aussi. La prise en charge d‘un cancer n’est pas pluri-professionnelle comme aujourd’hui, la prévention n’existe pas, l’hygiène de vie n’est pas de mise durant les trente glorieuses, les résultats restent donc médiocres face à un diagnostic tardif. La prise en charge de la douleur, au centre du roman, est mal calibrée, pas enseignée ni spécialisée comme aujourd’hui, l’usage des morphiniques est tabou, bien des médecins se sentent dépourvus face à la douleur au point de laisser faire les choses, de fuir parfois, et de craindre innover dans des traitements qu’ils ne maîtrisent pas.  


Dans le troisième récit, celui d’une maladie de Charcot, c’est moins la douleur que le confort du patient face à une maladie incurable, sans traitement, au-delà de toute ressource thérapeutique, dont l’évolution conduit inexorablement à une fin terrible qui nous prend aux tripes.  Parce que la souffrance n’est pas seulement une douleur, elle est une intrusion dans l’intimité de chacun.

De Michel à Marlène, Busin nous montre que la souffrance n’a pas changé de nature ni de violence, mais que notre rapport à elle, si.

C’est un premier roman, il a les qualités de ses faiblesses. Sa sincérité fait foi.
Il est indéniable que le fond prédomine sur la forme, même si le troisième récit, le plus réussi dans sa composition littéraire est à la fois instructif, bien écrit et bouleversant.  La patiente, Marlène, nous la sentons proche de nous. Dans sa vie, son engagement dans la culture de l’olivier qui la passionne pour devenir le sel de son existence, ce qui jusqu’aux derniers instants d’autonomie la fait encore se lever le matin, pour la taille, la récolte, la fabrication de l’huile sacrée, or liquide de la Méditerranée, tout cela nous la rend proche de nous et là encore le temps de travail ne peut être occulté, repoussant aux calendes l’écoute attentive des symptômes inauguraux de sa maladie. Enfin le long et passionnant rapprochement fait avec la consultation hospitalière du professeur Charcot à la Salpêtrière (on s’y croirait !) mettant en forme publiquement les symptômes dans une entité neurologique qui portera son nom, est habile et passionnante.

Professeur Charcot

Nous passons du temps à la fois dans des chemins de vie douloureux mais qui pourraient être les nôtres, et abordons les transitions de la médecine au fil des époques. La réflexion de Philippe Busin sur la prise en charge de la fin de vie selon des cadres nosologiques bien identifiés, avec des prises de décision collectives dont le patient et sa famille ne sont jamais exclus, passionnent, au moment où une nouvelle loi va être débattue au parlement le 15 juillet 2026, une avancée majeure de  la Loi Léonetti, nous pouvons peut-être dire que la dignité ne se décrète pas, elle se vit. N’est-ce pas, surtout au vu du troisième récit, le plus beau message du livre.  Cela aussi est un changement radical dans la vie médicale depuis une vingtaine d’années, et le livre le reflète intelligemment.

La question que je me suis posée à la lecture de ce livre est de savoir ce qui a poussé Philippe Busin à écrire sous cette forme?
Sans doute est-ce une façon de mieux partager l’intimité douloureuse des patients. Peut-être aussi, qu’à la place d’un essai clinique, il donne une voix à ceux qui n’en ont plus. La fin d’une carrière est souvent un moment particulier, celui où nous reviennent des pensées, des émotions, des souvenirs de patients qui nous ont particulièrement marqués, des questions fondamentales, « aurions-nous pu faire mieux ? », des moments où l’âge aidant, les médecins se trouvent à leur tour confrontés à ces problématiques. Tant de questions le/nous taraudent ! En lisant Philippe Busin, je me suis souvenu de tant de moments, tant de courage et de tant de voix qui résonnent encore à mes oreilles.

 Tout cela, l’auteur en parle avec beaucoup de justesse et de clarté.

Au style direct, franc et presque clinique des deux premiers récits, succède une empathie et une émotion qui font mouche dans le troisième témoignage. J’ai aimé.

Certaines phrases sont fortes, lorsque l’auteur fait dire à Jean, résigné, que

A cette époque, pour paraphraser Mick Jagger « Sister morphine « ne faisait pas encore copain/copine avec les médecins !  

Mick Jagger et Marianne Faithfull

L’autre question que je me suis posée est de savoir à qui s’adresse ce livre ?
Aux médecins certainement, aux jeunes comme à leurs aînés, aux patients certainement aussi, nous faisons tous partie de la même communauté humaine, et celle des malades en est partie intégrante. Donc, à chacun d’entre nous, dont on sait qu’un jour ou l’autre le chemin prendra fin. Peut-être pour citer la résistante et rescapée des camps Charlotte Delbo dans « Aucun de nous ne reviendra »,

Il y a au final peu de médecins qui se révélèrent de grands écrivains, si l’on pense au début du siècle dernier à Georges Duhamel auteur d’une œuvre romanesque et poétique prolifique, plus près de nous Martin Winkler compose une œuvre riche, insérée dans son temps, passionnante.
Si l’écossais Sir Arthur Conan Doyle a créé Sherlock Holmes affublé du bon docteur Watson, c’était parce qu’à l’époque il n’avait pas beaucoup de « clients » comme on disait à cette époque, la patientèle était réduite à la portion congrue.
Les temps ont bien changé !

De quelle trempe Philippe Busin est-il ? indéniablement il doit avoir tant d’histoires de vie à raconter, tant de galeries de portraits à composer, tant de réflexions pertinentes dont il ne peut être avare, sa riche carrière est là pour en témoigner ; nous verrons bien si nous tenons là un écrivain de talent pour peu qu’il fende un peu l’armure, il a certainement du grain à moudre et de beaux textes à écrire.
Celui-là s’avère particulièrement prometteur.

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