Marie Pavlenko “Traverser les montagnes, et venir naitre ici”  

Publié le 31 mai 2026 dans la catégorie Pleines lignes.

Un exil qui change tout : même nous.  

Que savons-nous des migrants? 
Que savons-nous de ce qui pousse un individu, sa famille, ses ayants-droits à quitter, souvent brutalement, le quartier, la ville, le pays dont ils ne se sont jamais départis, où ils ont toujours vécu, même avant leur naissance, pour y finir leurs jours et y laisser ensevelir leur dépouille. 
Que savons-nous , de la dernière veillée, du soir du dernier jour,  de la dernière aube, du dernier matin qui a fait se lever un couple et ses enfants,  rassembler quelques vagues affaires qu’il jugent indispensables dont un téléphone, et partir du lieu où ils ont toujours vécu, fuir, fuir encore, leurs attaches, leurs quartiers, leurs histoires personnelles, fuir leurs amis, leurs parents, leurs connaissances, leur école, les lieux où ils ont grandi, vécu, mangé, aimé, rêvé, écrit, écouté de la musique , chanté, partagé.  

Des gens ordinaires, des gens comme nous, qui nous ressemblent tant que même les vagues contours de leurs vies et de leurs cultures nous semblent familiers ?  

Que savons-nous, qu’imaginons-nous quand nous y réfléchissons, de leur courage, de leur abandon à une cause, à un espoir de survie qui les pousse à se lever, à brader le peu qu’ils ont pour franchir une frontière inconnue, payer des passeurs prompts à les abandonner quand ce n’est pas à les dénoncer ?  

De tout cela, nous ne savons rien, au mieux des images prosaïques chipées aux infos du 20 heures, sur lesquelles nous préférons zapper vers une finale de coupe d’Europe de football. Nous ne savons rien, même si nous respectons, des gens comme Cédric Herrou, paysan de la vallée de la Roya, figure emblématique de la solidarité aux migrants, qui se sentent investis d’une obligation d’humanité pour, une fois la frontière italienne passée, les accueillir, quel beau et grand mot que celui d’accueil, les loger, les protéger, leur apprendre des rudiments de français, les confier à des associations, à des avocats qui eux aussi vont donner leur temps pour un toit d’asile.  

C’est de tout cela dont nous parle Marie Pavlenko, dans un très beau récit, écrit avec grâce, justesse, humanité, sur l’épreuve que Soraya, jeune exilée syrienne de 17 ans seule rescapée familiale d’une longue, longue fuite, violente, poignante, douloureuse, car belle, jeune, et donc violée par un policier bulgare, genre brute épaisse sans cerveau à peine une moelle épinière pour exprimer son animalité.  

Marie Pavlenko

Marie Pavlenko, est journaliste, née en 1984, mais aussi romancière, poétesse, elle vit un an en Jordanie ce qui donne souffle et authenticité à son récit, avant de se partager entre Paris et les Cévennes. Je dis récit plutôt que roman, car on est à la frontière entre les deux tant les personnages sont criants de vérité.  
Ont-ils existé ?  
Juste des prénoms changés ?  
Elle est enfin, éprise de littérature jeunesse, écologiste sans parti bien sûr, naturaliste plutôt, et il faut l’être et avoir vécu dans les montagnes pour savoir ainsi dépeindre, un ciel, une montagne, une brume enveloppant la vallée, la neige et la glace qui s’abattent sur des hameaux, isolés de tout ce qui fait une société de consommation.  

Marie Pavlenko donc, nous raconte le destin croisé de deux vies cassées, brisées, entrechoquées. Astrid quadragénaire qui a tout perdu de ce qui donnait un sens à sa vie, mari et deux enfants dans un accident, et qui va fuir le monde et son vacarme pour tenter de redonner un semblant de sens à son existence, se fondant dans une maison de pierre achetée sur photo, préoccupée avant tout par la fuite, l’éloge de la fuite cher à Henri Laborit. Sa rencontre d’abord avec une potière Ida, une voisine, va la maintenir au raz de l’existence. Le lecteur la suit avec émotion, on aimerait tout de suite être là, à ses côtés, parce qu’elle nous parle dans le moindre détail de ses actes, de sa quête, de sa vie, de ses ratages, de ses efforts pour réécrire un récit de vie qui se tienne. Et puis rien ne se passe comme prévu, son destin va croiser celui de Soraya, rescapée syrienne arrivée du bout du Moyen Orient, meurtrie, violée, jusqu’à venir accoucher dans sa maison. Un bébé refusé, nié, né de la violence d’un corps, qu’elle mettra du temps à appeler Stella, lui préférant “la chose”. Ces deux sœurs d’exil vont nécessairement être amenées à se connaitre, à reconnaitre en l’autre la violence de destinées, les meurtrissures de la vie. Illuminé par les poésies de Claude Roy, d’Andrée Chedid, ou de Mahmoud Darwich dont on ne dira jamais assez tout ce que la Palestine lui doit, le récit déroule au-delà d’une histoire humaine toute la problématique de la violence migratoire, mais vue de l’intérieur, la condition, l’effroi de se faire prendre et renvoyé dans un pays prompt à   incarcérer pour mieux assassiner dans l’anonymat.


Pas faux dans ce contexte. 
Souvent lyrique, Marie nous accompagne dans la montagne, nous y immerge, nous fait sentir les éléments, le froid comme le chaud que déploient les braises d’une cheminée.  

Il y a du Giono chez Marie,
mais aussi du Leila Slimani dans sa peinture du déracinement. La nature, la poésie, la sororité sont de puissants leviers pour catalyser une reconstruction. 

Mais ce texte est aussi éminemment politique, il nous renvoie à la rencontre de l’autre, je veux dire l’étranger, celui qui vient d’ailleurs et dont les médias et les politiques ne cessent de nous rabâcher qu’ils vont nous envahir, et donc bouffer notre pré carré d’égoïsmes, de servitudes à la société de consommation que nous sommes tellement préoccupés de conserver en l’état.  
C’est donc un texte qui interroge notre humanité.  
Et nous, que ferions-nous si un exilé venait un soir toquer ?  
Ouvrir la porte à peine entrebâillée pour le faire entrer, s’asseoir à notre table et lui trouver un lit ?  
Ou bien le regarder avec un mélange de peur et d’égoïsme, d’hostilité, puis prévenir la police de la présence de l’intrus ? Sauver notre confort avant tout ? 

Ce récit très réaliste sur les passages de migrants dans le Mercantour, pourchassés et renvoyés d’Italie, avec pour espérance un hypothétique accueil au pays des droits de 
l ’homme, met en lumière les biais d’une politique migratoire où le décompte prime, où les frontières, les barrières se dressent comme des murs face aux fuyards de régimes souvent soutenus par nos silences et l’impéritie de nos gouvernants. Plutôt rejeter qu’accueillir. Se taire en premier avant de parler, d’écouter et de comprendre. Mettre d’abord les moyens pour rejeter, plutôt que de tendre une main salvatrice.  

Le parallèle formidable entre ces deux destins émeut. De l’exil physique de Soraya fuyant la Syrie son pays natal à celui d’Astrid condamnée à l’exil intérieur, forcée de rompre avec sa dernière vie, Marie Pavlenko ne nous somme pas d’arbitrer bien sûr, juste de nous asseoir et de réfléchir en laissant tomber nos oripeaux de sociabilité pour entendre ces souffrances qui viennent de si loin.  

Pavlenko pose des questions redoutables, dans un monde où les frontières se ferment, comment la littérature peut-elle ouvrir des brèches pour accueillir l’autre avec empathie et humanité ? Le destin de ces deux femmes brisées, pourtant de culture différente, célèbre une forme de résilience, étourdit nos certitudes. Si le récit n’est en rien pamphlétaire, il dénonce. Les scènes de traque dans les montagnes, sont suffisamment parlantes pour ne pas asséner au lecteur une morale culpabilisante.  

La poésie sans cesse présente cimente l’histoire, lui donnant une force et une réalité existentielle, créant un pont entre les cultures, si nous vivons dans un monde où la politique ne cesse de diviser renvoyant chacun à son clan, la poésie s’obstine à rassembler, à réunir, à fusionner.  

Par son écriture, tendre et tranchante, Marie Pavlovka nous rappelle que la littérature agit comme un miroir : elle reflète ce que nous fuyons… et qui, malgré tout, fait partie de nous.  

 
Marie va rendre visible l’invisible. A travers le destin de ces deux femmes, de ces deux presque sœurs, elle dénonce une mécanique migratoire qui fait déraper vers ce concept de clandestins indésirables. La bêtise crasse du voisin Ange, prompt à dénoncer par un comportement sourcilleux un grain de sable à même de faire bouger un équilibre daté est là pour rappeler les pulsions d’ostracisme de notre monde. 

La montagne est un des personnages clé de ce récit, pas la montagne qui sépare, non, celle qui unit, qui berce, qui calme, qui déclame des valeurs éternelles de résilience, de paix et d’humanité. Cette montagne qui soulève vers un ciel plus ample. Astrid est venue mourir à ce qu’elle a été et Soraya est arrivée pour naitre à ce qu’elle pourrait devenir. Marie Pavlovka enfin, en donnant à l’enfant, la voix de la petite Stella, non désirée et pourtant si présente, nous murmure, nous chuchote que la vraie naissance commence là où l’on croit que tout est fini. Astrid a les mains vides et le cœur en lambeaux. Soraya a les pieds en sang mais va découvrir son rôle de mère.  Marie Pavlovka nous exhorte, la lumière ne se partage pas, elle se multiplie.  
Ce beau récit empreint d’espérance nous rappelle que l’humanité, parfois, tient dans un geste, une porte qui s’entrebâille, une main qui se tend, s’ouvre et serre l’autre du bout des doigts, un regard qui ne fuit pas mais s’accroche. C’est peut-être là le sens de ce voyage : traverser les montagnes pour venir naitre ici. Mais ensemble, toi et moi.  
Car Marie Pavlovka écrit bien ceci, on ne traverse pas les montagnes pour rien. On y laisse des morceaux de soi, mais on rapporte toujours quelque chose, une lumière, un nom, une raison de continuer.  

Le livre refermé nous rend, un temps, imperméable à toute autre littérature, avec ce besoin implacable de laisser décanter la destinée croisée de ces âmes brisées. 

 
Pas prêt d’oublier Astrid, Soraya, Ida, Stella, Max et les autres.  

Mahmoud Darwich

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