Jon Kalman Stefanson: Ton absence n’est que ténèbres

Publié le 27 juin 2026 dans la catégorie Non classé.

Comment parler différemment d’un livre ?
C’est une question.

Parler de ce roman, c’est comme essayer de décrire un rêve : plus on cherche à le saisir, plus il semble nous échapper.
Alors, comment court-circuiter le résumé lorsque le récit est lui-même connu, ne pas spoiler l’histoire comme il est désormais convenu de dire, éviter les adjectifs et qualificatifs redondants qui ne font pas pour autant adhérer le lecteur à l’histoire. Et dans le même temps, donner envie, avec force, de le lire. C’est la question que je me suis posée en finissant le roman de l’écrivain Islandais Jon Kalman Stefansson « Ton absence n’est que ténèbres ».
(Quel beau titre tout de même !)
Ce livre, Prix Jean Monnet 2022, meilleur livre étranger, est un tour de force narratif, très souvent chroniqué, pas suffisamment lu à mon idée, tant l’auteur dont l’œuvre aussi exigeante que généreuse, divise encore, trop complexe pour les uns, ce qu’elle n’est pas, trop méconnue pour les autres. Il fait désormais partie de mon panthéon littéraire.
 Je ne voulais pas apporter mon grain de sel inutile sur un ouvrage fréquemment commenté. Et pourtant, comment faire ? J’ai tellement envie d’en parler, un peu. Et vous dire à quel point je l’ai aimé.
Pour ceux qui ne l’ont pas encore lu, un bref rappel.
Un homme arrive dans une église, perdue dans un fjord à l’ouest de l’Islande. Il a perdu la mémoire. Amnésique probablement, sans que ni le lecteur, ni lui d’ailleurs ne sache ce qui lui est arrivé. Le Covid est passé par là, nous sommes en 2020.
Où sont passés ses souvenirs ?  

Qui sont ces personnes qu’il va croiser comme dans un brouillard mais le reconnaissent et sont heureuses de le revoir ?
En sortant de l’église il remarque sur une tombe cette inscription mystérieuse « Ton souvenir est lumière et ton absence ténèbres. » Dès lors, va se dérouler sous nos yeux une fresque familiale qui va s’étendre et nous happer sur 120 ans. Relaté comme cela, je reconnais que l’histoire ne parait pas hilarante. Et pourtant, nous voilà, embarqués, c’est le mot, vers un autre Monde, où nous allons croiser la vie de personnages attachants, émouvants, tumultueux, déraisonnables, hauts en couleurs, buveurs, frondeurs, amoureux, durs au mal et au travail, dans le tableau tragique d’un fragment d’humanité.
Aidez-vous d’un arbre généalogique pour faciliter la lecture !
Soley , la tenancière de l’hôtel, incarne la mémoire collective : elle accueille le narrateur comme on accueille un fantôme familier. Les autres personnages, s’ils ont des noms imprononçables que le lecteur va d’ailleurs vite mélanger sans pour autant que cela ne pose de problème à la lecture, Eirikur, Hafrun et Skuli, Halldor, Runa, Jon, Petur le Pasteur, Gudridur et bien d’autres, ont une musicalité, au point que l’on peut s’amuser à les prononcer à voix haute car Stefansson joue avec leurs sonorités comme avec leur destin. Avec une incroyable habileté, Stefansson assemble un gigantesque puzzle, mélangeant les époques, les personnages, les histoires sans que le lecteur ne soit jamais perdu. On y retrouve de l’humour, de l’amour, des vies qui se déploient au présent sous nos yeux pour s’achever et revenir ensuite à leurs moments clés. C’est un immense roman choral, où les musiques rythment comme souvent chez Stefansson, les personnages, les situations, les intrigues, où Chet Baker  et son jazz mélancolique croise le rock psychédélique de David Bowie, les ballades éternelles de Bob Dylan , la trompette hypnotique de Miles Davis et les Gymnopédies d’Erik Satie. Ne manque plus que Björk ! Pour le coup, le lecteur est sonné !


La Playlist du roman n’est pas un accessoire : elle est une sorte de fil d ‘Ariane émotionnel qui guide le lecteur. On pourrait presque tenter l’expérience de lire le livre en écoutant la bande-son comme on déchiffrerait une partition.
Les grands auteurs ne sont pas de reste et Zola se frayera une place aux côtés de Sören Kierkegaard, Stefansson s’il dialogue avec l’un sur le naturalisme social et avec l’autre sur l’angoisse existentielle, garde sa voix propre, unique, autant islandaise qu’universelle.

Ce livre multiforme évoque immanquablement un tableau de Jérôme Bosch, un monde grouillant, à la fois grotesque et sublime, où chaque détail est une histoire.
C’est enfin un long poème déclamé, un peu comme au Moyen Age, pétri d’aphorismes, au point de devoir lire ce livre deux fois, pour en relever un à chaque paragraphe.


On aime, ou pas… Moi, ça me touche.
La lecture est exigeante, c’est indéniable ! C’est un livre qui demande du temps, comme un vin qu’on respire déploie et révèle ses arômes, puis se décante, nous laissant, longue en bouche, une note de fruits rouges, qu’on ne peut ni oublier, ni ne pas invariablement reconnaître.

Gandalf

Exigeant, mais pas plus qu’une randonnée en montagne qui nous amène vers des paysages dont la beauté est à couper le souffle. Il faut prendre son temps, s’arrêter, revenir puis reprendre, pas à pas, peu à peu. Comme une sorte de compagnonnage que l’on crée à la fois avec l’auteur, et avec les personnages. Quelque part dans cet imaginaire, on est Gandolf arpentant les terres d’Islande, passant d’une vie à une autre, d’une rencontre où l’on sourit à une tragédie. C’est un livre musical disais-je plus haut, c’est aussi un livre symphonique. On pense aux premières notes de « la Symphonie du Nouveau Monde » de Dvorak. Des images se glissent intimement dans nos pensées et s’il n’est jamais fait allusion aux peintres, c’est pourtant, outre Jérôme  Bosch, à la peinture tourmentée du Norvégien Edvard Munch ou même au graffeur Banksy que l’on pense. La palette est large !


Lorsque j’ai posé le livre, deux réflexions me sont venues :
 le narrateur, en fait, c’est le lecteur, et ce sont les vertus de la littérature que de forer ainsi dans notre imaginaire pour mieux laisser remonter à la surface, par une sorte de co création avec l’auteur, cette immense et imprévisible fresque.
La deuxième image qui m’est venue est celle d’une gigantesque toile, un canevas vierge, avec penchée au-dessus, une tête sans visage, et voilà que peu à peu comme par un effet de champ-contrechamp les visages et les histoires des personnages s’animent, se précisent.
C’est une histoire presque mystique, au sens où un fil mystérieux va nous relier imperceptiblement aux destinées racontées.
On entre dans ce livre comme on entrerait en religion, par hasard, on s’y perd mais on en ressort transformé.
Ce texte est difficile à relater comme l’est un livre ordinaire, il suscite beaucoup d’émotions, il crée aussi beaucoup d’attentes et de questions.
J’ai du mal à en parler sans m’en limiter aux faits. Et j’ai presque honte de paraphraser l’auteur, « essayez de juger plutôt mon effort que son résultat ! «
Sans que ce soit une supplication (!), juste une invitation, intéressez-vous à Stefansson, admirablement traduit comme depuis tant d’années par Éric Boury, plongez dans ce monde insondable, incroyable, épouvantable, admirable, et tant pis pour les adjectifs. Ce livre est unique. Et magnifique.

Stefansson, l’architecte des fjords islandais, nous lance au coeur ce roman comme Alain Damasio l’avait fait avec « la Horde du Contrevent » 
Comme une bouteille à la mer, il attend son lecteur.
Et si c’était vous ?

Ardemment recommandé.

Et pour aller encore au delà du livre, quelques pistes…


Francois Busnel nous parle ici de Lumière d’été …

https://youtu.be/2YwiVVuacFA?si=eeEAZK25TrVZbxuy

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