Archéologie d’une vérité en miettes

- Tu sais quoi J ?
- Vas y …
- Et bien j’ai réouvert mon Gaffiot !
- Ton quoi ?
- Mon Gaffiot !
- Mais encore…
- Tu sais mon dictionnaire Latin- Français, que j’avais au Lycée durant mes cinq années de Latin…

J. me regarda éberlué comme si j’avais débarqué d’un vaisseau spatial exhumé d’une archive fraichement déclassée du Pentagone. On dirait une scène de « Disclosure Day », le dernier Spielberg.
-Attends… Tu vas me parler de latin là ?
– Non. D’information. Je m’intéresse au mot “informer “ et à ses déclinaisons, de ce que l’on fait de ce mot aujourd’hui, de la tambouille pour nous faire avaler une actualité trafiquée, instrumentalisée, panachée à toutes les sauces dans une société où règne la contrainte, celle qui manipule nos cervelles, et veut nous conduire à une dépendance accrue voire à une addiction passive. On ne questionne plus, on consomme.
- Oui. Bon et donc…
- Et bien dans le Gaffiot, parce que le mot“ informé” vient du latin et non du Grec, informer vient du mot “informare” qui signifie donner une forme à, mais aussi “instruire, enseigner ou encore mettre en forme ». Le préfixe “in” et la racine « « «formare» qui signifie façonner, dérive lui-même de « forma » c’est à dire forme. Ce mot vois-tu a évolué au fil des siècles pour signifier renseigner, communiquer des informations, et puis au XII ème siècle éduquer, et puis à partir du XIV ème siècle, renseigner, faire savoir. Mais aujourd’hui, s’informer, cela veut dire chercher à obtenir des informations.
- Passionnant me répond J. dans un grand bâillement. Et donc ?
- et bien vois-tu, nous vivons aujourd’hui dans un monde factice, artificiel où plus personne ne prend la peine de réfléchir au sens des mots, où la personnalisation à outrance a pris le pas sur le débat d’idées, je me demande pour moi-même et mon entourage comment faire pour continuer à recueillir une information pertinente, suffisamment en tous cas pour continuer de réfléchir, d’acquérir des connaissances et conserver un regard critique sur les gens et sur les choses.
- Certes soupira J, au bord de l’apoplexie. C’est un peu sans solution ton affaire. Moi l’information je la prends sur les chaines d’infos et sur le Monde version numérique. Que faire d’autre ? De toutes façons elle tourne en boucle, toujours la même.


- Je pense tu vois que nous sommes dans un monde saturé d’informations. Pendant un siècle environ, c’est le journal que nous tenions en mains qui nous livrait les nouvelles. Nous donnait des pistes de réflexion, de discussion et d’échanges. Puis la télé a pris le relai de la radio (« la voix de son maitre » tu te rappelles du logo avec le chien assis près du gramophone ?) avec plus ou moins de bon sens.
Mais aujourd’hui, plus rien n’est filtré, comment savoir si ce que nous lisons ou voyons est un fait exhaustivement vrai, si dans trois jours il ne va pas être démenti pour nous laisser un goût amer dans la bouche et déposer dans notre cerveau un doute, qui même s’il sonne faux, orientera un tant soit peu notre pensée ? - Ouh… lala…, mais tu fais de la philo là. Pas sûr que j’arrive à te suivre…qu’est ce que tu proposes ?

Les flux d’informations ne nous forment plus. Ils nous déforment. Ils nous conforment. Rarement ils nous transforment …et jamais dans le bon sens. Les réseaux sociaux, France In-Faux, la TikTok Team, Instagram ou le musée des apparences, les médias à la solde des milliardaires, les algorithmes qui nous imposent quoi lire et quoi penser, conditionnent nos comportements, nos décisions, nos votes, nos choix de société, fatigué de réagir notre esprit critique s’étiole, prêt à disparaitre. Pas sûr que nous en soyons toujours conscients. !
On consomme mais est ce qu’on questionne ?
Et lorsqu’on questionne, obtenons-nous des réponses qui ne soient pas biaisées ?
De plus en plus nous devenons, passifs et fatalistes, mous du collier…
– Mmmhhh… mous du collier ? Tu trouves que je suis mou du collier ?
- Toi comme moi, oui, sans doute. L’appropriation des médias, des moyens de communication des multimilliardaires font qu’une information libre, se rétrécit comme peau de chagrin. Regarde bien, les médias d’hier portés par des plumes libres, sont aujourd’hui devenus des usines à clics. Un exemple, quoi de commun entre le magazine “Le Point” des années 80 dirigé par Claude Imbert, Jacques Duquesne ou l’économiste Jean Boissonnat avec la feuille de chou d’aujourd’hui caricaturée par FOG, BHL, Michel Onfray ou par le chauve qui peut François Lenglet ?



Même les journalistes sont réduits à des acronymes.
Les propriétaires ?
Des milliardaires qui dictent la ligne. Les éditorialistes sont devenus influenceurs avant d’être journalistes. Quoi de commun entre “l’Express » de Françoise Giroud, de Servan Schreiber ou d’Olivier Todd avec celui de Christophe Barbier ? Quoi de commun entre « L’Obs » de Jean Daniel et celui d’aujourd’hui dont je ne connais même pas les rédacteurs ? Et même, quoi de commun entre le Libé des premières heures, celui de Sartre, de July quand il n’avait pas des pompes à 1000 euros ou de Sorj Chalandon, et celui d’aujourd’hui, même s’il garde encore un soupçon de cette époque là avec Thomas Legrand ?
Vers où nous tourner ?

- et donc, comment fais-tu ?
- Ça prend un peu de temps, je source au mieux tout ce que je lis, j’évite tout ce qui est malveillant à la base, j’appuie sur le bouton turn-off des chaines d’infos et vais chercher ma pitance intellectuelle ailleurs.
- Oui, tu n’es pas le seul à faire ça…
- C’est sûr mais avoue que nous ne sommes pas assez nombreux pour le faire sinon les gens ne se laisseraient pas embobiner comme ils le sont par des esprits incultes et réactionnaires. Tu vois, je vais faire un poil de poésie, mais…
l’information c’est un peu comme un fleuve, plus tu remontes à la source et plus l’eau est pure. - Pas maaal… Le poète !
- Le souci c’est que même quand une information est fausse, puis démentie elle laisse toujours un gout amer dans la bouche. Peut être qu’il faudrait créer un club d’archéologie de la lecture et de l’information. Je crois que plus on a accès à de l’information, moins il est facile de la vérifier ou de la comprendre. La réalité est devenue tellement complexe, que tout peut être falsifié, incompris, mal interprété et ainsi mal répercuté. Alors pour ma part, j’élimine, sans même prendre le temps de lire ou d’écouter un média, un auteur, un journaliste qui a pu dans le passé me tromper. J’évite au maximum les bavards, les pipoteurs, qui commentent, paraphrasent, perroquettent à foison, ceux qu’on appelle désormais les “influenceurs”. J’essaye de revenir à des “penseurs”, des auteurs qui dans le passé ont su faire leurs preuves, et à ceux qui s’en réclament encore aujourd’hui en prolongeant leur pensée, tant d’écrivains nous donnent des outils et donc des clés pour comprendre et ne pas se laisser abuser.
Qui parle ?
Qui le paye ?
Pourquoi et dans quel but ?
Qui finance le média ?
Quels intérêts sont en jeu ?
Je préfère à l’information brute qui défile sur des bandeaux accrocheurs, des gens qui doutent, admettent leurs limites et peuvent nous dire, « on ne sait pas encore », « il nous faut attendre, prendre du recul ».
Et toujours se méfier des informations qui viennent corroborer nos propres croyances. Si nous-mêmes ne nous contredisons pas, nous sommes comme les autres, des pions, au mieux des valets.
Or sourcer, vérifier, questionner, avant de prendre une décision, ça prend du temps.
Regarde pendant la pandémie, la masse de fake news qu’il a fallu démonter, quel boulot auprès des patients pour leur faire comprendre que le vaccin n’était pas la solution parfaite mais la plus adéquate sur le moment, que les vaccins à ARN messager ne modifieraient jamais l’ADN humain, que l’ARN messager n’a jamais pénétré le noyau des cellules, que les études scientifiques étaient étrangères aux dividendes que les labos versaient à leurs actionnaires. Regarde le retard et l’inertie à l’époque prise par les campagnes de vaccinations, et le nombre de morts non vaccinés ?

Je vais dans une autre direction. Les interrogations que l’on est à même de se poser sur une info.

En 1974, René Dumont a 70 ans lors qu’il se présente aux élections présidentielles. Mais qui est donc ce professeur nimbus affublé d’un pull rouge à col roulé, qui vient jouer les cassandres et nous annoncer que dans les 50 prochaines années le problème numéro un sur la planète sera celui de l’eau ? Cet agro écologue, professeur des universités est un de premiers à tenir un discours décroissant. 50 années plus tard, l’information délivrée, raillée à son origine, se trouve vérifiée, corroborée depuis longtemps par les rapports du GIEC.
Qui se soucie de nous ?

En 2006, un polytechnicien que personne ne connait, JMJ publie un livre « le plein s’il vous plait » dans lequel il détaille le principe de la taxe carbone, la nécessité de sortir des énergies fossiles dont la raréfaction et l’épuisement sont à portée des 20 prochaines années. Il se trouve que je suis cet homme depuis ce livre et que je peine à le voir prêcher dans le désert. Pourtant l’info, présentée à l’origine comme
une » in-faux », une fake news à l’époque, se révèle une vérité confirmée aujourd’hui par le stress hydrique que nous vivons.
Qui se soucie de nous ?
En 2022 un candidat à la présidentielle démarre son premier grand meeting en réalité augmentée à Nantes avec pour thème, celui de l’eau. Personne n’en parle. Il récidive il y a quelques semaines en développant son projet d’écorégions adossées aux six grands bassins fluviaux en France. Quelle que soit la perception que l’on puisse avoir du personnage, l’information est bien là, ce n’est pas une fake news, elle prête à débat.
Qui se soucie du bien commun ?

Mmoui… Tu n’as sans doute pas tort.
Que lis tu du coup ? Qui capte ta confiance ? Qui te guide, t’aiguillonne ? Ça m’intéresse de savoir.



Hannah Arendt certainement, surtout quand elle nous dit ceci :
« Quand les gens ne peuvent plus distinguer le vrai du faux, ils cessent de penser par eux-mêmes, de juger et d’agir de manière autonome. Ils deviennent alors facilement manipulables par l’autorité. »
Noam Chomsky, certainement aussi, quand il disait
« que les médias sont des systèmes de propagande au service des élites »
Albert Camus, toujours et encore quand il disait que
« tout ce qui dégrade la culture raccourcit les chemins qui mènent à la servitude »
Orwell le visionnaire quand il disait que
« dans un temps de tromperie universelle, dire la vérité devient un acte révolutionnaire »
- Ce que tu aimes les citations toi alors… ça a toujours été ton truc ! mais comment fais-tu pour te les rappeler ?
- Oh maintenant tu vois c’est plutôt facile de les retrouver, tu mets un mot clé dans le moteur de recherche et tu retrouves tous ces mots qui t’ont touché et souvent ébloui, qui demeurent en toi…. Avec quelques trous de mémoire !!




Je continue avec par exemple Pierre Bourdieu toujours, lui qui disait que
«la télévision est un instrument de conservation sociale”
David Graeber hélas trop tôt disparu quand il dissertait sur les “bullshit jobs”, suggérant que la masse des informations produites servent en réalité à nous contrôler, et à nous diviser, dans ce qui s’avère de plus en plus devenu une société de surveillance, François Begaudeau lorsqu’il nous parle du mépris, ne sommes-nous pas les victimes évidentes d’un système qui ne songe qu’ à nous rabaisser intellectuellement, Frederic Lordon qui démonte en pièces la société du capital, les situs m’ont nourri, de Guy Debord à Raoul Vaneigem , démontrant dès 1967 avant les autres la médiatisation de tout, Jankélévitch le philosophe de l’éthique, de la liberté et de l’irréversibilité du temps (« le temps est ce qui empêche que tout soit donné à la fois. Il est la source de l’irréversible », sa « disciple » Cynthia Fleury ( cette philosophe me guide vraiment ! ) qui a développé ce concept du “care”, c’est-à-dire du soin, de l’attention vue comme une forme de bienveillance individuelle et donc comme une nécessité démocratique, cette idée forte que nous sommes tous vulnérables et que cette vulnérabilité nous lie les uns aux autres, Montaigne l’inventeur du “Que sais je” tout de même , Edwy Plenel dont on ne saluera jamais assez le talent journalistique lorsqu’il dit que « l’information est un bien commun, pas une marchandise », tant d’autres, les décolonisateurs, d’Edouard Glissant à Frantz Fanon, tu vois il nous reste bien des moyens pour ne pas sombrer dans la désespérance et se noyer dans le conformisme de la pensée. Il faut prendre soin de la vérité comme on prend soin d’un bien commun nous dit encore Cynthia Fleury. On en est loin, tu ne trouves pas ?




- Ben dis donc, tu as un peu lu toi alors…
- Trop de gens ferment les yeux sur les biais des médias qu’ils consomment, c’est si pratique d’avoir des informations qui corroborent ce que l’on pense sans avoir à vouer aux gémonies ce que l’on a toujours cru être la vérité. S’informer correctement, c’est donc refuser de se mentir à soi même. Tu ne crois pas ?
- Sans doute. Mais s’il faut tout reprendre à zéro, alors autant demander à l’IA ce que l’on doit penser !
- Surtout pas mon ami, déjà que nous sommes devenus des crétins numériques, nous filons alors tout droit dans les poubelles médiatiques de l’humanité. Sans doute, quelque part, nous faut il retrouver l’éloge de la lenteur comme le disait dans un de ses livres le philosophe allemand récemment disparu Hartmut Rosa…
- Tu l’as lu ?
- Non, il faudrait sans doute, mais j’aime le titre. Moi aussi tu sais mon capital neuronal a ses limites ! Tu vois, je pense que tout ne se vaut pas, la vérité, même si elle est partielle mérite qu’on combatte pour elle.
- Bon, dis-moi, c’est très bien cette discussion, mais il y a foot ce soir et je n’ai pas envie de manquer l’équipe de France !! La coupe du monde ce n’est que tous les quatre ans !!
- – Ok OK. Je vois que les arguments que je t’ai modestement donnés pour réfléchir commencent à porter leurs fruits ! Mais qu’au fond de toi tu restes un shooté du stade. Allez, je te laisse à ton match.
S’informer, c’est résister.
J’ai commencé avec un slogan de mon cru qui vaut ce qu’il vaut.
Informer, c’est refuser de se conformer.
Déformer c’est forcément trahir.
Réformer c’est résister.
Et transformer, ce serait… ne plus être un pion ?

Gilles Deleuze est un philosophe qui me parle depuis longtemps, même si j’ai parfois du mal à suivre les méandres de sa pensée, au point de lui avoir chipé le nom de mon blog “lignes de fuite”. Mais il avait raison de dire avant tout le monde que
« nous ne sommes pas dans une crise de l’information mais dans une crise de la confiance. »

Est-il encore possible de refuser d’être des échantillons de données et de laisser les algorithmes décider à notre place ? L’information est devenue un tel instrument de pouvoir à l’image de la Novlangue d’Orwell que nous ne sommes guère loin de dire que 2+2=5 si on nous contraint à le dire, comme le montre si bien le film remarquable qu’a tiré de « 1984 » le réalisateur haïtien Raoul Peck. Les machines à fabriquer du consensus que sont les médias, les réseaux sociaux et dans quelques heures l’intelligence Artificielle, n’informent pas, elles commandent, elles neutralisent nos singularités pour nous transformer en consommateurs dociles. Qui pourrait résister à ça ?

Pour Guy Debord, « la société du spectacle est une forgerie de mensonges. » Les situationnistes écrivaient sur les murs en 68 « ne travaillez jamais ». Je vais détourner leur slogan en disant
«ne partagez jamais sans vérifier. »
Car l’information n’est pas un flux passif. C’est une arme. Et dans la société où ce qui est cru l’emporte sur ce qui est vrai, la seule résistance c’est de penser par soi-même.


INFORMER, DEFORMER, RÉFORMER ou TRANSFORMER ?
Archéologie d’une vérité en miettes
