Jules Vallès : l’Enfant

Publié le 31 juillet 2026 dans la catégorie Pleines lignes.

Ce sont deux moments de notre histoire qui m’ont toujours fasciné, la Commune de Paris et la Révolution espagnole. Non pas pour leur durée -72 jours pour la première, trois ans pour la seconde-mais pour ce que ces moments courts ont incarné : un souffle de romantisme, d’espérance et d’humanisme. En ces brefs instants, dépassant, débordant, les limites du possible, l’homme pouvait montrer que l’utopie au pouvoir était plausible.

L’autogestion tant de fois promise, tant de fois combattue et méprisée devenait autre chose qu’un concept littéraire, avec sa traduction dans le réel. La commune de Paris en 1871 a donc duré 72 jours ! Pendant cette période, Paris est devenu une cité autogérée. Enfin le romantisme révolutionnaire prenait le pouvoir sur l’asservissement des couches populaires. La Commune se révèle comme un poème en action. Parce que les enseignants, les ouvriers, les artisans et les artistes prennent les rênes. Affiches, journaux, cafés d’échanges et de partages populaires se sont multipliés. Le possible était au pouvoir. Enfin ! La cause des femmes entendue est défendue, la protection des enfants martyrisés au fond des mines, les enquêtes sociales sur les conditions de travail des “gueules noires” ou la protection des personnes âgées sont débattues. La grève n’est plus un concept mais une réalité. Si les syndicats ouvriers sont antérieurs à la commune, celle-ci en fut un accélérateur social. Preuve de leur rôle majeur, c’est l’interdiction par Thiers de toutes les associations ouvrières et des réunions publiques. La création de la CGT date de 1895 et s’avère une émanation des luttes ouvrières communardes

“Proudhon disait que la Commune est avant tout un cri de protestation contre l’injustice sociale. “
Ces mouvements ont réhabilité la dignité dans un monde qui l’a toujours niée. La démocratie directe avec les comités de quartier, l’économie participative au service de l’humain, la culture comme levier de changement, l’inversion du rôle des femmes dans la société sont bien là.  Louise Michel, Nathalie Lemel ou Severine y prirent un rôle crucial, les artistes comme Sarah Bernhardt n’ont pas hésité à étaler au grand jour leur talent bien sûr, mais aussi leur différence sexuelle. Cette dernière s’est impliquée jusqu’à transformer la scène de l’Odéon en hôpital militaire, y jouant un rôle d’infirmière, et utilisant ses relations pour acquérir de la nourriture et des soins pour les soldats blessés.

Si la séparation de l’Eglise et de l’Etat date de 1905, peut-on dire que les bases en ont été posées lors de la Commune ?   La fondation d’une éducation laïque, l’idée de l’abolition de la peine de mort, l’instauration d’une égalité hommes femmes bien avant les suffragettes américaines, tout cela vient de la Commune. Des chants emblématiques comme “l’Internationale “d’Eugène Pottier ou “le temps des cerises “de Jean Baptiste Clément sont des œuvres emblématiques que le temps n’a jamais renié. Ceux que l’on a appelé les communards, entre autres guidés par l’immense Jules Valles ont malgré des bains de sang refusé la logique de la vengeance. Bref, la Commune en peu de temps fut un vrai laboratoire d’idées et Jules Vallès le porte-parole des opprimés.  

Ces moments d’histoire démentent le fatalisme comme quoi ce sont les puissants qui gagnent toujours, que ce sont les petits qui perdent toujours et qu’il ne sert à rien de se révolter. Ces moments ont réhabilité la dignité dans un monde qui la nie. Si l’expérience fut brève et s’est mal terminée, elle nous a montré que tout était possible. Jules Vallès, fut un des grands inspirateurs de la commune de Paris par son infatigable vitalité journalistique, sa profondeur d’analyse et son désintéressement, le créateur du “Cri du peuple “ journal emblématique de cette période en est l’illustration. Les valeurs de la commune sont des valeurs éternelles et c’est en cela qu’elles peuvent servir de ciment social encore aujourd’hui.

Jules Valles est l’auteur d’une magnifique trilogie “L’enfant”, “le bachelier” et “l’insurgé”, constituant une pièce maitresse de son œuvre. Dans “l’enfant “, Vallès décrit sous le nom de Jacques Vingtras son enfance dans une famille où il ne faisait pas bon vivre, entre un père enseignant corseté par des valeurs archaïques et réactionnaires, et une mère cyclothymique à la fois possessive et violente, qui l’a longtemps martyrisé. Ce livre nous montre que Jules Vallès alias Jacques Vingtras n’a pas eu l’enfance facile. Il s’en faut.  Jacques Vingtras n’a pas connu l’innocence de l’enfance”, c’était plutôt le temps de la survie. Fallait-il être bien né avec de bonnes capacités intellectuelles pour ne pas naufrager. Le mythe de l’enfance heureuse, ce ne fut pas pour Vingtras. Les punitions corporelles sont incessantes, les humiliations par une mère, cupide et pingre, ne lésinant sur aucune radinerie, le vêtissant de façon ridicule, peignent un tableau où le découragement aurait pu gagner Jacques dont la résilience s’avère sans limites. Sa quête d’identité comme de sens à donner à sa vie, se construisant intellectuellement comme psychologiquement face à la figure tutélaire du père occupe une large part du récit. La critique du système scolaire de l’époque est très prégnante. Jacques est bon élève, brillant quand il s’en donne la peine et peut en latin ou en grec se révéler le meilleur de sa classe. A condition qu’il ait une carotte au bout, un os à ronger, une paix à gagner, un idéal à forger.

Même si l’éducation scolaire a heureusement bien évolué, si les droits de l’enfant sont mieux protégés qu’à l’époque, ce livre garde un côté pérenne, nous enseignant la fragilité de l’éducation qui peut aussi bien construire que déconstruire.  Ou désespérer.
Cest dans ce terreau révolutionnaire de la Commune de Paris que s’enracine l’œuvre de Jules Valles, où l’enfance de Jacques Vingtras devient le miroir des oppressions que la Commune a tenté de briser.    Son ironie antithétique est mordante, se servant de la violence des situations pour se placer presque en victime consentante, minimisant les violences physiques et verbales de sa mère pour les retourner à l’envoyeur avec une violence décuplée.

Si le style d’écriture m’a paru parfois désuet et suranné, et, ce malgré une emphase littéraire indiscutable, force est de reconnaitre qu’on savait écrire bien à cette époque. Ce livre est plutôt jouissif pour le lecteur. Il m’a plu. Le contexte m’a plu. Jacques a certes un côté chenapan, mais il a un bon fond, et on peut sans crainte dire qu’il deviendra une belle personne.

Les deux tomes qui suivent et que je lirai, répondront à cette question sur l’épanouissement d’un être jamais prêt à fléchir, à céder, à se résigner.

Y a-t-il encore aujourd’hui des écrivains ou des journalistes de la trempe de Jules Vallès ? Albert Camus sans doute, que je cite souvent. Mais plus près de nous ?  Le récit de Jacques Vingtras évoque certainement l’histoire d’” Eddy belle gueule “ d’Edouard Louis, Arundhati Roy par sa vision politique et poétique du monde, ou dans un autre registre Alain Damasio dans “la Zone du dehors” où l’on pourrait imaginer une transposition moderne de l’histoire de Jacques sur un registre punk.  Mais Ils se font rares les polémistes libertaires aptes à tutoyer le roman, à l’esprit décolonisé, prompts à analyser l’injustice, la sauvagerie du système, l’asservissement des humbles. On les cherche. Ils ne sont pas légion. On besoin d’eux. Pour ne pas couler, pour ne pas désespérer, pour croire à l’utopie. A l’impossible. Des philosophes comme Jancques Rancière, faisant une analyse percutante   dans “le Maitre ignorant « , de l’autorité pédagogique se rapprochant du thème central de “l’enfant,” des polémistes autant écrivains que sociologues comme Francois Begaudeau ou David Graeber sont à mon sens dans cette lignée-là.

J’ai aimé dans “l’enfant” la restitution de valeurs fondamentales comme le respect de la nourriture :

Ça s’appelle défendre les valeurs de la vie, valeurs universelles.


Rejoignant un copain, copiste d’un écrivain relatant l’histoire de la convention, Jacques entend ces paroles fortes :

Raoul Vaneigem

Et si ce livre, 150 ans après sa parution, nous tendait toujours la même question : et toi, de quel côté de l’histoire veux-tu être ?


On veut toujours en savoir davantage…
Voyez ce très beau court métrage de Céline léger et Maxime Lamotte ,unique!

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