

Ce sont deux moments de notre histoire qui m’ont toujours fasciné, la Commune de Paris et la Révolution espagnole. Non pas pour leur durée -72 jours pour la première, trois ans pour la seconde-mais pour ce que ces moments courts ont incarné : un souffle de romantisme, d’espérance et d’humanisme. En ces brefs instants, dépassant, débordant, les limites du possible, l’homme pouvait montrer que l’utopie au pouvoir était plausible.
L’autogestion tant de fois promise, tant de fois combattue et méprisée devenait autre chose qu’un concept littéraire, avec sa traduction dans le réel. La commune de Paris en 1871 a donc duré 72 jours ! Pendant cette période, Paris est devenu une cité autogérée. Enfin le romantisme révolutionnaire prenait le pouvoir sur l’asservissement des couches populaires. La Commune se révèle comme un poème en action. Parce que les enseignants, les ouvriers, les artisans et les artistes prennent les rênes. Affiches, journaux, cafés d’échanges et de partages populaires se sont multipliés. Le possible était au pouvoir. Enfin ! La cause des femmes entendue est défendue, la protection des enfants martyrisés au fond des mines, les enquêtes sociales sur les conditions de travail des “gueules noires” ou la protection des personnes âgées sont débattues. La grève n’est plus un concept mais une réalité. Si les syndicats ouvriers sont antérieurs à la commune, celle-ci en fut un accélérateur social. Preuve de leur rôle majeur, c’est l’interdiction par Thiers de toutes les associations ouvrières et des réunions publiques. La création de la CGT date de 1895 et s’avère une émanation des luttes ouvrières communardes

“Proudhon disait que la Commune est avant tout un cri de protestation contre l’injustice sociale. “
Ces mouvements ont réhabilité la dignité dans un monde qui l’a toujours niée. La démocratie directe avec les comités de quartier, l’économie participative au service de l’humain, la culture comme levier de changement, l’inversion du rôle des femmes dans la société sont bien là. Louise Michel, Nathalie Lemel ou Severine y prirent un rôle crucial, les artistes comme Sarah Bernhardt n’ont pas hésité à étaler au grand jour leur talent bien sûr, mais aussi leur différence sexuelle. Cette dernière s’est impliquée jusqu’à transformer la scène de l’Odéon en hôpital militaire, y jouant un rôle d’infirmière, et utilisant ses relations pour acquérir de la nourriture et des soins pour les soldats blessés.



Si la séparation de l’Eglise et de l’Etat date de 1905, peut-on dire que les bases en ont été posées lors de la Commune ? La fondation d’une éducation laïque, l’idée de l’abolition de la peine de mort, l’instauration d’une égalité hommes femmes bien avant les suffragettes américaines, tout cela vient de la Commune. Des chants emblématiques comme “l’Internationale “d’Eugène Pottier ou “le temps des cerises “de Jean Baptiste Clément sont des œuvres emblématiques que le temps n’a jamais renié. Ceux que l’on a appelé les communards, entre autres guidés par l’immense Jules Valles ont malgré des bains de sang refusé la logique de la vengeance. Bref, la Commune en peu de temps fut un vrai laboratoire d’idées et Jules Vallès le porte-parole des opprimés.


Ces moments d’histoire démentent le fatalisme comme quoi ce sont les puissants qui gagnent toujours, que ce sont les petits qui perdent toujours et qu’il ne sert à rien de se révolter. Ces moments ont réhabilité la dignité dans un monde qui la nie. Si l’expérience fut brève et s’est mal terminée, elle nous a montré que tout était possible. Jules Vallès, fut un des grands inspirateurs de la commune de Paris par son infatigable vitalité journalistique, sa profondeur d’analyse et son désintéressement, le créateur du “Cri du peuple “ journal emblématique de cette période en est l’illustration. Les valeurs de la commune sont des valeurs éternelles et c’est en cela qu’elles peuvent servir de ciment social encore aujourd’hui.

Jules Valles est l’auteur d’une magnifique trilogie “L’enfant”, “le bachelier” et “l’insurgé”, constituant une pièce maitresse de son œuvre. Dans “l’enfant “, Vallès décrit sous le nom de Jacques Vingtras son enfance dans une famille où il ne faisait pas bon vivre, entre un père enseignant corseté par des valeurs archaïques et réactionnaires, et une mère cyclothymique à la fois possessive et violente, qui l’a longtemps martyrisé. Ce livre nous montre que Jules Vallès alias Jacques Vingtras n’a pas eu l’enfance facile. Il s’en faut. Jacques Vingtras n’a pas connu l’innocence de l’enfance”, c’était plutôt le temps de la survie. Fallait-il être bien né avec de bonnes capacités intellectuelles pour ne pas naufrager. Le mythe de l’enfance heureuse, ce ne fut pas pour Vingtras. Les punitions corporelles sont incessantes, les humiliations par une mère, cupide et pingre, ne lésinant sur aucune radinerie, le vêtissant de façon ridicule, peignent un tableau où le découragement aurait pu gagner Jacques dont la résilience s’avère sans limites. Sa quête d’identité comme de sens à donner à sa vie, se construisant intellectuellement comme psychologiquement face à la figure tutélaire du père occupe une large part du récit. La critique du système scolaire de l’époque est très prégnante. Jacques est bon élève, brillant quand il s’en donne la peine et peut en latin ou en grec se révéler le meilleur de sa classe. A condition qu’il ait une carotte au bout, un os à ronger, une paix à gagner, un idéal à forger.



Même si l’éducation scolaire a heureusement bien évolué, si les droits de l’enfant sont mieux protégés qu’à l’époque, ce livre garde un côté pérenne, nous enseignant la fragilité de l’éducation qui peut aussi bien construire que déconstruire. Ou désespérer.
Cest dans ce terreau révolutionnaire de la Commune de Paris que s’enracine l’œuvre de Jules Valles, où l’enfance de Jacques Vingtras devient le miroir des oppressions que la Commune a tenté de briser. Son ironie antithétique est mordante, se servant de la violence des situations pour se placer presque en victime consentante, minimisant les violences physiques et verbales de sa mère pour les retourner à l’envoyeur avec une violence décuplée.
Si le style d’écriture m’a paru parfois désuet et suranné, et, ce malgré une emphase littéraire indiscutable, force est de reconnaitre qu’on savait écrire bien à cette époque. Ce livre est plutôt jouissif pour le lecteur. Il m’a plu. Le contexte m’a plu. Jacques a certes un côté chenapan, mais il a un bon fond, et on peut sans crainte dire qu’il deviendra une belle personne.
Les deux tomes qui suivent et que je lirai, répondront à cette question sur l’épanouissement d’un être jamais prêt à fléchir, à céder, à se résigner.
Y a-t-il encore aujourd’hui des écrivains ou des journalistes de la trempe de Jules Vallès ? Albert Camus sans doute, que je cite souvent. Mais plus près de nous ? Le récit de Jacques Vingtras évoque certainement l’histoire d’” Eddy belle gueule “ d’Edouard Louis, Arundhati Roy par sa vision politique et poétique du monde, ou dans un autre registre Alain Damasio dans “la Zone du dehors” où l’on pourrait imaginer une transposition moderne de l’histoire de Jacques sur un registre punk. Mais Ils se font rares les polémistes libertaires aptes à tutoyer le roman, à l’esprit décolonisé, prompts à analyser l’injustice, la sauvagerie du système, l’asservissement des humbles. On les cherche. Ils ne sont pas légion. On besoin d’eux. Pour ne pas couler, pour ne pas désespérer, pour croire à l’utopie. A l’impossible. Des philosophes comme Jancques Rancière, faisant une analyse percutante dans “le Maitre ignorant « , de l’autorité pédagogique se rapprochant du thème central de “l’enfant,” des polémistes autant écrivains que sociologues comme Francois Begaudeau ou David Graeber sont à mon sens dans cette lignée-là.






J’ai aimé dans “l’enfant” la restitution de valeurs fondamentales comme le respect de la nourriture :
“ J’ai le respect du pain.
Un jour je jetais une croûte mon père est allé la ramasser. Il ne m’a pas parlé durement comme il le fait toujours.
Mon enfant m’a-t-il dit, il ne faut pas jeter le pain ; c’est dur à gagner. Nous n’en avons pas trop pour nous, mais si nous en avions trop, il faudrait le donner aux pauvres. Tu en manqueras peut-être un jour, et tu verras ce qu’il vaut. Rappelle-toi ce que je te dis là, mon enfant. “
Je ne l’ai jamais oublié .
Cette observation qui, pour la première fois peut être dans ma vie de jeunesse, me fut faite sans colère mais avec dignité, me pénétra jusqu’au fond de l’âme ; et j’ai eu le respect du pain depuis lors.
Les moissons m’ont été sacrées, je n’ai jamais écrasé une gerbe, pour aller cueillir un coquelicot ou un bleuet ; jamais je n’ai tué sur sa tige la fleur du pain!
Ce qu’il me dit des pauvres me saisit aussi et je dois peut-être à ces paroles, prononcées simplement ce jour-là, d’avoir toujours eu le respect, et toujours pris la défense de ceux qui ont faim.
“tu verras ce qu’il vaut. “
je l’ai vu. “
Ça s’appelle défendre les valeurs de la vie, valeurs universelles.
Rejoignant un copain, copiste d’un écrivain relatant l’histoire de la convention, Jacques entend ces paroles fortes :
“Un journaliste doit être doublé d’un soldat. Il faut une épée près de la plume. Être prêt à verser dans son écritoire des gouttes de sang. Il y a des heures dans la vie des peuples. Les temps ont bien changé de nos jours où tant de valeurs républicaines sont bafouées(…)
“On venait d’ouvrir devant moi un livre où il était question de la misère et de la faim où je voyais passer des figures qui me rappelaient mon oncle Joseph ou l’oncle Chadenas, des menuisiers avec leurs compas écartés comme une arme, et des paysans dont les fourches avaient du sang au bout des dents”. Il y avait des femmes qui marchaient sur Versailles, en criant que Mme Veto (Marie Antoinette) affamait le peuple ; et la pique à laquelle était embrochée la miche de pain noir-un drapeau-trouait les pages et me crevait les yeux. “C’était de voir qu’ils étaient des simples comme mes grands-parents et qu’ils avaient les mains couturées comme mes oncles ; c’étaient de voir les femmes qui ressemblaient aux pauvresses à qui nous donnions un sou dans la rue, et d’apercevoir des enfants qu’elles trainaient par le poignet; c’était de les entendre parler comme tout le monde, comme le père Fabre, comme la Mère Vincent , comme moi; c’était cela qui me faisait quelque chose et me remuait de la plante des pieds à la racine des cheveux.
Ce n’était plus du latin, cette fois. Ils disaient, nous, nous avons faim. Nous voulons être libres ! “
“L’enfant “ est bien plus qu’un livre autobiographique, c’est un manifeste écrit par un journaliste-combattant dont la plume trempe dans l’encre noire comme dans le sang des luttes sociales. Dans la plus pure veine sociale, il est le miroir de notre époque dont nous avons le sentiment que les choses n’ont pas beaucoup changé. Son appel au respect du pain, des pauvres, de la dignité humaine, résonne avec une actualité brûlante. Les inégalités se creusent, les pauvres sont toujours plus pauvres, les riches toujours plus riches, les jeunes toujours plus perdus, les puissants de la Silicon Vallée colonisent nos vies. Que faut-il donc faire, dire, écrire, hurler, pour enfin renverser la table ? Et porter l’Utopie au pouvoir.
Pourtant, “l’enfant” nous rappelle que la révolte commence par un regard : celui de l’enfant qui voit l’injustice, celui de l’adulte qui choisit de ne pas se résigner.

Alors qu’il vient juste de disparaitre, l’écrivain et philosophe situationniste Raoul Vaneigem aurait pu résumer en trois lignes la philosophie qui infuse dans “l’enfant” de Jules Vallès:
“Hier encore instillé dès la petite enfance, le sentiment de la faute élevait autour de chacun la plus sûre des prisons, celle où les désirs sont emmurés.
Il n’y a pas d’enfants stupides, il n’y a que des éducations imbéciles. “
Et si ce livre, 150 ans après sa parution, nous tendait toujours la même question : et toi, de quel côté de l’histoire veux-tu être ?
Jules Vallès
l’Enfant
Edition de Denis Labouret
Folio Classique
389 pages
On veut toujours en savoir davantage…
Voyez ce très beau court métrage de Céline léger et Maxime Lamotte ,unique!
