

« Beloved » Toni Morrison
Que savons-nous de l’Inde ?
Que savons-nous de la première puissance démographique du monde, un milliard 400 millions d’habitants, devant la Chine ?
Que savons-nous de son organisation politique, de son système de castes persistant, de ses dirigeants et de son régime politique ?
Un pays que l’on présente comme la plus grande démocratie laïque du monde ? Un pays qui dans mon imaginaire restait lié à la route du sel du Mahatma Gandhi si bellement racontée dans le film de Richard Attenborough avec Ben Kingsley. La dynastie des Gandhi n’en est pas une au fond, car ceux qui se sont appropriés ce patronyme, Indira ou Rajiv, n’avaient aucun lien de parenté avec celui que l’on appelait « Bapu », le père de la nation. Quant au premier ministre actuel, le populiste et clivant Narandra Modi, auquel l’autrice fait allusion, il n’est ni plus ni moins qu’un clone indien des dirigeants planétaires que nous connaissons aujourd’hui, jouant sur les luttes d‘influences, de castes bien qu’en principe abolies, de diversités ethniques avec plus de 1600 langues parlées, et de religions pour asseoir un pouvoir dictatorial et une politique profondément nationaliste. Forte de la puissance nucléaire (comme du reste au Pakistan) l’Inde est un pays redoutable.




Enfin, que savons-nous de sa culture ? Et de sa littérature ?
Je confesse volontiers qu’avant d’avoir lu le dernier (et mon premier !) livre d’Arundhati Roy, une des plus puissantes voix de la littérature Indienne, rendue mondialement célèbre depuis son Booker Prize obtenue pour son premier livre “le Dieu des petits riens” dès sa sortie en 1997… je ne connaissais pas grand-chose. Le seul livre indien que j’avais lu il y a quelques années était celui de Vikram Seth, “un garçon convenable “une gigantesque fresque épique de 1000 pages, éblouissante. Et même Salman Rushdie, auteur emblématique, si je l’ai souvent écouté, passionné, je ne l’ai jamais lu.



Arundhati Roy est une des grandes voix actuelles de la littérature indienne, âgée de 56 ans, primée mondialement dès son premier livre. Ce dernier récit “mon refuge et mon orage” déroule son parcours autobiographique au travers de sa relation étroite, passionnée, violente, hors norme , tumultueuse, avec sa mère qu’elle n’appelle jamais maman mais Mrs Roy (Mary Roy), autant admirée que tyrannique, autant aimée que parfois rejetée et détestée, fondatrice d’une école alternative, moderne dans une Inde encore à la traine sociale et culturelle dans de nombreux domaines, intelligente, sachant impitoyablement ce qu’elle veut , pratiquant parfois la politique de la terre brûlée (qui m’aime me suive !) mais où s’incrustent invariablement des admirateurs, des personnes de confiance, des domestiques entièrement dévouées à sa cause et surtout à sa personne. C’est une femme forte, impitoyable, inapte à négocier ses idées, féministe avant l’heure, crainte, admirée comme détestée, mais aussi absente, voire toxique avec sa fille, même si elle garde un regard acéré permanent sur celle qu’elle devine pouvoir devenir son héritière morale, politique, spirituelle.




« Je considère ma vie comme une note de bas de page nous dit Arundhati. Jamais tragique, souvent hilarante. Ou peut-être que je me raconte des histoires. Peut-être que j’ai simplement planté ma tente là où le vent soufflait le plus fort en espérant qu’il m’arrache le cœur et l’emporte. Peut-être ce que je m’apprête à écrire est-il une trahison de la jeune personne que j’étais, pas celle que je suis devenue. Si tel est le cas ce n’est pas un crime insignifiant. Toutefois, je ne me trouve pas à la bonne place pour en juger. «
Arundhati nous décrit une enfance chaotique, dépourvue de tout amour maternel visible et exposé, sur lequel elle s’appuiera tout au long de sa vie, intimement convaincue qu’au fond d’elle-même sa mère l’aime profondément. Ce livre n’a pu être écrit et voir le jour qu’à la mort de Mrs Roy.
« J’ai quitté ma mère, non parce que je ne l’aimais pas, mais pour pouvoir continuer à l’aimer. Rester aurait rendu la chose impossible ».
L’émancipation est précoce car il n’y a pas d’autre moyen pour elle de survivre et d’exister. Arundhati se sent parfois coupable de l’aimer, mais elle n’a pas d’autre alternative. Elle se sent coupable de l’admirer, coupable de se révolter, cherchant en permanence une issue de secours qu’elle trouvera en s’éloignant, à l’université où elle entreprendra des études d’architecture, puis au travers de sa liaison et de son mariage avec Prajid, scénariste et réalisateur de cinéma avec lequel elle écrira plusieurs scripts réalisant quelques films dont certains auront un succès en Inde, en salle comme sur les chaînes de télévision. Arundhati s’émancipe par la lecture, le cinéma puis bientôt par la littérature.
Mais avant d’en arriver là, l’enfance et l’adolescence de l’héroïne ne coulera pas de source, compliquée, pauvre, difficile, comme si son émancipation avait un prix et comme si la barre sournoisement fixée par sa mère s’avérait plus élevée encore qu’un record du monde du saut à la perche. Autrement dit, elle en a bien bavé !
Ce livre est un duel, où la place de l’autrice est à touche touche permanent avec celui de sa mère, dont la personnalité impitoyable est rendue nécessaire par l’ampleur de la tâche, et par l’idée fixe de toute une vie, créer son école au Kerala, état du Sud-ouest de l’Inde proche de la Mer d’Oman, plutôt progressiste. L’entreprise de Mrs Roy est révolutionnaire dans sa façon de prôner l’égalité des sexes et une pédagogie socialement en avance. Comme dans beaucoup de thèmes abordés dans le livre, le Kerala, sorte de microcosme ou de laboratoire face aux inégalités, est à la fois un refuge pour sa famille, mais aussi un orage par rapport aux multiples conflits familiaux certes, mais aussi religieux.

« Dans cette petite ville de province étouffante du sud de l’Inde où les femmes n’avaient alors d’autre droit que celui de pratiquer- ou d’affecter-une vertu mièvre, ma mère se comportait avec l’irascibilité d’un gang. Je la voyais dans l’abandon de tout son être, déchainer son génie, son excentricité, sa bonté radicale, son courage militant, sa brutalité, sa générosité, sa cruauté, sa tyrannie, son sens des affaires, ses humeurs sauvages et imprévisibles sur notre minuscule société de chrétiens de rite syriaque cloisonnée, isolée par son éducation et sa richesse relative de la violence houleuse et de la pauvreté qui minaient le reste du pays. Je l’observais dégageant de l’espace pour la totalité de sa personne, de ses personnes, dans ce petit monde. C’était un miracle, ni plus ni moins, un phénomène à la fois terrifiant et merveilleux ».
Si nous suivons avec passion le chemin émancipateur de la jeune fille, celui de Mrs Roy n’est pas moins captivant, personnalité handicapée par une Insuffisance respiratoire et un asthme chronique grave qui la voit fréquemment séjourner à l’hôpital, où là encore son habileté fait merveille pour mettre dans sa poche le personnel soignant, médecins comme infirmières, qu’elle arrive presque à asservir affectivement. C’est une personne redoutable qui vit dans un monde hostile.
Ce livre est d’une richesse insoupçonnable. J’y ai appris une multitude de choses que j’ignorais, sur l’Inde avant tout, sur la violence sociale, religieuse et politique, sur le combat d’une vie, celle de Mrs Roy pour mettre à égalité homme-femme dans la loi sur les successions, comme sur le régime judiciaire d’une inouie brutalité. Dans cette province du Kerala, les femmes étaient exclues de l’héritage familial, et des terres agricoles ou des plantations de thé. Bec et ongles, Mrs Roy va se battre face à une tradition patriarcale, engageant une procédure juridique très forte pour que cette loi, comme les mentalités, change. Arundhati Roy décrit sa mère comme une femme qui refusait de plier, en toute occasion. S’il le fallait nous dit-elle, elle criait plus fort. Elle récupèrera sa part d’héritage et y bâtira son école à Kottayam, au Kerala, éduquant les filles, défiant le système des castes, développant l’esprit critique qui servira de levain à l’esprit militant de sa fille.
« La percevoir à travers des prismes qui n’étaient pas seulement colorés par l’expérience que j’avais d’elle m’a permis de l’apprécier pour la femme qu’elle était. C’est ce qui a fait de moi une écrivaine. Une romancière. Or c’est bien ce que sont les romanciers – des labyrinthes. Et maintenant c’est au labyrinthe que je suis de déchiffrer sans elle ma dimension labyrinthique. (…) Plus encore peut être que celui d’une fille qui a perdu sa mère, mon deuil est celui d’une écrivaine pour son sujet le plus passionnant. Dans ces pages, ma mère, mon gangster, va vivre. Elle était mon refuge et mon orage» .
Le dernier quart du livre devient beaucoup plus politique, révélant l’engagement militant et social fort d’Arundhati, qui devenue riche avec son prestigieux Booker Prize, s’engage par ses écrits, par ses pétitions comme par sa participation à des comités de soutien ou dans des manifestations pour des causes nobles auprès des humbles et des opprimés, ce qui dans ce pays n’est pas une mince affaire.
J’ai été tout particulièrement happé par les pages sur les manifestations monstres, dignes, autour des grands travaux engagés par le gouvernement indien sur les gigantesques barrages hydroélectriques de la Narmada, une des sept rivières sacrées de l’Inde, que l’autrice dépeint avec fougue et humanisme. Dénonçant les violations des droits humains, le déplacement de milliers de paysans prêts à contester et à rester debout lorsque les eaux du barrage seraient lâchées, l’autrice en fait un combat emblématique et personnel, ces grands travaux s’avérant comme souvent de vrais désastres écologiques.

Son engagement est authentique, plusieurs fois condamnée pour ses écrits, essais comme articles, insultée et accusée dans la presse comme étant une musulmane proche des Pakistanais alors qu’elle était chrétienne. La corruption est partout en Inde, les fonds publics sont détournés, les compensations versées à de faux bénéficiaires, les tensions avec les victimes, pauvres, sont violentes. La destruction des forêts, des sols fertiles, la pollution des rivières et l’appauvrissement des sols, j’en passe et des pires, nous connaissons cela sous nos contrées même si l’ampleur de ces bouleversements est moindre. Cela s’appelle des conflits d’intérêts. Le barrage sera finalement achevé au prix de villages submergés, de milliers de familles jamais relogées. Aujourd’hui, l’impact des mouvements écologiques grandissant face au dérèglement climatique limite ce genre de travaux destructeurs que l’autrice nous décrit avec colère. Arundhati Roy a beaucoup payé de sa personne, au point de mettre son intégrité et sa vie en danger, allant jusqu’à se faire emprisonner pour outrage à la Cour suprême.
« Le paragraphe de l’essai sur lequel tout le monde a tiqué disait : « si ne pas accepter d’avoir une bombe atomique greffée sur le cerveau est anti-indou et antinational, alors oui, je fais sécession. Je déclare, par la présente, mon indépendance et me constitue en république ambulante. Je n’ai ni territoire, ni drapeau »
(…)
« Les alertes que j’avais émises concernant le tsunami du nationalisme hindou qui nous guettait ne devaient pas leur précocité au fait que je n’étais ni hindoue, ni patriote ou chauvine. De nombreuses personnes, hindous inclus, avaient eu la même réaction. C’était plus probablement la formation d’écureuille équilibriste que j’avais reçue à Ayemenem, combinée au sentiment de culpabilité légèrement gauchi qui accompagne la célébrité soudaine. Alors que ma vie personnelle n’était plus que décombres et que je menaçais de me disloquer, le monde extérieur s’est rué par effraction dans mon existence. D’une étrange manière, durant les années qui ont suivi, c’est la politique -et la colère- qui m’a tenue debout ».
Les dernières pages du récit nous ramèneront à sa relation avec sa mère, déployant une émotion formidable, un rapprochement facilité par sa notoriété faisant la fierté de sa mère, un amour qui éclot enfin comme une fleur de lotus sublime.
S’il y a du regret dans les propos, il ya aussi de la reconnaissance d’avoir pu à travers une relation complexe avec une mère exceptionnelle réussir à devenir la personne qu’elle est aujourd’hui.
Je voudrais enfin parler de l’écriture, du style, de l’atmosphère et de l’émotion qui parcourt chaque page de ce livre. Il est un terme sanskrit, que moi profane, j’ose à peine utiliser et que me reprocheront sans doute les adeptes du yoga et du sanskrit, c’est celui de la « Kundalini ». Ce mot reflète une énergie vitale dans la spiritualité indienne, représentée par un serpent lové à la base de la colonne vertébrale, qui s’élève, montant jusqu’à l’éveil des chakras et à l’illumination. Peut-être direz-vous que je vais un peu loin en manipulant la métaphore, mais c’est ce que j’ai souvent ressenti dans ce livre comme lorsqu’au bout d’une dizaine de pages on comprend que l’on pénètre là dans l’œuvre d’une immense auteure. Celle d’un frisson physique partant de mon plexus sacré pour gagner chaque étage vertébral et venir se loger dans mon cerveau. Arundhati Roy dont je vais continuer d’explorer l’œuvre romanesque d’abord avec « le dieu des petits riens » puis avec le « ministère du bonheur suprême » m’a puissamment fait ressentir cette sensation.


Parce qu’au-delà du simple récit autobiographique, si fort soit-il, une vague d’émotions recouvre notre estran affectif, l’écriture maîtrisée à la perfection, lyrique, brutale, poétique comme politique ne peut qu’emporter le lecteur dans des contrées sauvages. Tant de souvenirs, tant de colères, tant de frustrations, tant de personnages que je n’ai pas évoqués mais qui brillent par leur attachement, son père marginal comme asocial par exemple, son frère timoré dans l’enfance devenu beaucoup plus assuré à l’âge adulte, certains de ses amis proches je pense à l’écrivain John Berger dont elle était si proche, tant de lucidité à laquelle l’auteure nous convie comme des frères et des sœurs , et bien tout cela comme les briques de l’école de Mrs Roy déposées l’une après l’autre dans une conception architecturale inédite, bâtissent un édifice auquel j’ajouterai un de mes mots fétiche, celui de collectif . Tout y est, la colère comme la lutte contre l’injustice, la difficulté des relations familiales espérées puis révélées, la tempête permanente qui semble être le carburant de sa mère, ce livre bouillonne d’émotions charnelles. Chez Arundhati Roy la parole est une arme, (c’est un oxymore) , pacifique, pour changer grain de sable par grain de sable, les choses de la vie. Je repense souvent à cet ami musicien argentin, Jorge Milchberg, fondateur du groupe de musique Los Incas qui me disait un jour, joignant le geste à la parole, « mon but dans la vie c’est d’apporter par ma musique du bonheur 50cms autour de moi. »
Arundhati Roy brise cette distance pour toucher et nous couler dans un océan d’émotions, un bonheur de lecture rarement atteint. Pauvres sont mes mots de plumitif pour convaincre et partager la beauté comme la puissance de ce récit !
Impossible de ressortir intact d’une lecture qui nous renvoie au miroir complexe de nos affects avec notre mère. C’est un peu facile mais ce livre se vit comme une mousson intérieure, un manifeste pour l’égalité, un livre sur l’héritage, celui qu’on nous lègue comme celui qu’on arrache, une bataille permanente de l’être humain pour gagner respect, égalité et tolérance, un livre dont la force est de nous hanter longtemps.

Arundhati ROY
Mon refuge et mon orage
Récit
Gallimard
393 pages
2026
On veut toujours en savoir davantage….

