
« You may say I‘m a dreamer , but I’m not the only one »
C’était en mai. Ce mois de mai.
C’était mon anniversaire, pas forcément le meilleur, le dernier en tous cas, vous savez celui qui vous fait changer de dizaine, celui qui vous fait scruter non pas les cheveux blancs, ils sont partout, mais ce qu’il vous reste quand il vous en reste, de cheveux et de sourcils noirs. Quelques uns, rares. Une victoire éphémère, une victoire quand même.
Je sais que mon épouse et mes enfants, avaient prévu une belle surprise. Et comme toute surprise, vous cherchez quand vous savez qu’il va y en avoir une, ce qui est susceptible de se cacher derrière. Alors je cherche, j’ai de vagues idées… Mais on se trompe toujours. Un voyage aux iles Shetland ? Un concert de Bruce Springsteen ? Une chirurgie esthétique express pour rajeunir mes tempes ? Raté.
Nous sommes à Londres, à la gare Saint Pancrace et nous montons dans le train, destination inconnue.
Mais en cours de trajet j’ai bien compris que nous partions à Liverpool. Liverpool… la ville des Beatles, quatre gars en costume étroit à l’identique, celle qui les a vu naître, gratter sur leurs premières guitares, leurs premières mélodies, révolutionner la musique, débuter leur carrière dans cette antre mythique, la Caverne. Qui existe toujours.
Effectivement, la ville est irriguée, à tous les coins de rue par les images, les représentations du groupe mythique. Ils sont…partout, dans chaque pub, sur chaque mur, à chaque place. Même les pigeons sifflent Hey Jude !

Nous allons passer une demi-journée dans le Musée (terrible ça de finir dans un musée !) qui retrace leur histoire, leurs chansons, leurs coutumes, leurs façons de s’habiller, de révolutionner la jeunesse, le mot est faible.
S’il y a des Mozart de la finance, il y a surtout des Mozart de la musique. Comment ce terme peut-il mieux s’adapter qu’ à eux? Mon cœur est fébrile, il bat un peu plus vite, leurs chansons, leurs pochettes originales, leurs refrains sont partout.
A un moment donné, tout près de la sortie qui conduit à l’inévitable boutique de goodies, nous arrivons dans une pièce, où trône un piano blanc, baignée par un mix de lumière naturelle et de spots artificiels. C’est, m’explique un de mes fils pianiste, un « Steinway Baby Grand », un piano mythique.
C’est le piano rendu légendaire par le clip sur lequel John joue, chante, enchante le monde avec une des plus belles musiques jamais composées : « Imagine ».
Je suis resté dix bonnes minutes devant le piano blanc, médusé, la rétine altérée.
Phil Spector tente bien d’utiliser ce piano à queue, blanc, situé dans le studio personnel du musicien mais le son ne convient pas à ces perfectionnistes. Et c’est finalement sur un autre piano droit « Steinway Z « celui-là, également dans le studio que John trouve une sonorité plus intime et adaptée à l’ambiance que recherchent les deux complices. John écrit la chanson d’un trait, en une seule matinée, « décrivant cette session comme l’une des plus historiques de sa carrière, tant par sa rapidité que par son impact futur » toutes générations confondues.
Phil Spector laisse le « chant » libre à John pour une approche minimaliste, sans arrangements, laissant la voix inimitable et le piano occuper l’espace sonore. C’est là que sont plaqués les premiers accords d’» Imagine ».
Le piano blanc est souvent associé au clip d’» Imagine » dans notre inconscient collectif et s’il n’a pas servi à l’enregistrement final de la chanson, il fut utilisé pour les prises initiales. (Celles que l’on appelle « Imagine « Take1 » beaucoup moins épurées)
« Imagine » est devenu un hymne universel à la paix, repris dans le monde entier, et le texte a finalement été attribué au couple, dans quelle mesure on ne le sait pas, mais John a toujours affirmé l’importance dans l’écriture des couplets, de sa femme. Le texte serait inspiré par un court poème de Yoko Ono « Cloud Piece » dans un recueil « Grapefruit » qu’elle avait publié en 1964. Ce recueil invitait le lecteur à « imaginer » des situations utopiques, une idée que John a repris dans sa chanson. Il est de plus très influencé par les thèses non violentes, on se rappelle les images de sa grève de la faim dans son « plumard » avec Yoko. Il est à l’époque inspiré par un philosophe satirique Dick Gregory qui lui avait offert un livre sur la non-violence.
Quant au piano blanc, c’est en fait un cadeau de John à Yoko pour son anniversaire en 1971, installé dans le studio personnel du musicien.

Je suis resté dix bonnes minutes devant le piano blanc, médusé, le regard voilé, à contempler le bois et l’ivoire de la relique, faisant quelques faux allers-retours avant de le quitter.
De façon inexplicable, irrationnelle sans doute, J’ai eu du mal à m’extraire d’un monde parallèle où John frôlant les touches ne chantait que pour mon anniversaire. Que pour moi en fait.
Le soir même, nous sommes allés à la Caverne où se produisaient des groupes de jeunes ados, impeccablement habillés et coiffés comme les Beatles, le clone de John avait un visage parfaitement décalqué, les yeux myopes légèrement mi-clos, et ils entonnèrent voix à l’unisson devant une foule de quinquas-sexa-et-autres tous leurs titres, à la perfection, comme si nous avions fait un retour vers le futur. « I want to hold your hand… «. Serions-nous revenus en 1963 ?

Je ne sais pas si on vieillit moins vite auprès d’un piano blanc. Mais mieux sûrement.
Si nous ne sommes pas spécialement venus pour ce piano blanc, mais plutôt pour un bain de jouvence, c’est certainement lui qui m’a le plus ému. Sans doute aussi parce que mon épouse et mes enfants ont su glisser ces quelques notes jusqu’au plus profond de mon être pour y laisser sourdre des larmes d’émotion mêlées aux larmes anciennes du garçon de 13 ans posant avec délicatesse le disque vinyle à la pochette bientôt culte sur la petite chaine HifI que j’avais alors, et découvrir pour la première fois cette chanson, réécoutée des centaines de fois.

Troublé, comme si » j’imaginais » John chantant les premiers mots juste pour moi, « Imagine all the people, living life in peace . »
Je n’ai eu besoin de prendre qu’une seule photo. Pour capturer l’instant.
Voilà l’histoire de mon piano blanc, celle que m’avaient concoctée, mon épouse, mes deux fils et leurs compagnes, une rencontre improbable mais inoubliable entre John le « dreamer » et moi.
Un piano
Un piano blanc
Un piano que rien ne dément
Un piano qui traverse le temps
Et qui ce jour-là a scellé un moment
Et leur testament il y a deux ans revisité par l’IA…
et si vous avez le temps ce film iconoclaste où les Beatles ont été rayés de l’histoire, est vraiment marrant… et émouvant aussi
avec une scène culte du même film…
