Mélanie Sadler: Le bureau des audacieuses

Publié le 5 août 2026. Le livre du moment en ligne de mire.

Lutte des femmes = Lutte des Classes
Mépris des femmes = Mépris de classe et de genre

C’est ce que l’on appelle une coïncidence. Au sens géométrique du terme, ou sur le plan des idées, lorsque deux figures se complètent ou se superposent parfaitement.Je terminais juste “L’enfant”, le premier livre de la trilogie de Jules Vallès.
Le livre de Mélanie Sadler m’est arrivé fortuitement entre les mains, une avant-première proposée par le Club de « Lire magazine » à découvrir quelques semaines avant sa parution en librairie. Si Jules Vallès un des protagonistes de la commune de Paris a fondé le journal “le Cri du peuple”, Séverine alias Caroline Remy l’a rapidement rejoint pour devenir la co-responsable du même journal. Un lien d’amitié indéfectible se noue entre les deux, jusqu’à la mort du communard en 1885 qu’elle accompagnera jusqu’à son dernier souffle.
Ce livre est avant tout un formidable portrait de femme. Celle qui s’appelle d’abord Severin parce qu’il ne faisait pas bon en 1871 exercer un métier dévolu aux hommes, pour ostensiblement s’appeler Séverine, est ce que l’on peut appeler une femme de caractère et de conviction , c’était plutôt une sinécure à une époque où fleuraient bon, la misogynie, l’ostracisme à l’égard des femmes dont le rôle social se limite aux salons bourgeois, à la cuisine, et à la représentation,  pour les femmes bien nées, mais  pour les femmes du milieu ouvrier aux mêmes fonctions, éducatives, tenir leurs maisons , s’occuper de leurs maris  lorsqu’ils rentraient à la maison, et gérer un budget réduit comme une  peau de chagrin.


Mélanie Sadler est née en 1990, a 36 ans, elle est enseignante, agrégée d’espagnol, spécialiste de l’histoire argentine, globe-trotter, elle est l’auteur de trois romans.

Nous sommes en 1880 environ, à la périphérie de la commune de Paris qui s’est éteinte en 1871 après 72 jours de rêves, de luttes et de barricades écrasées dans le sang par l’armée régulière, les derniers barricadés furent abattus au cimetière du Père Lachaise.
30000 communards furent tués.  
Si Jules Vallès en fut l’un des protagonistes, Séverine (Caroline Remy) apparaît juste après, c’est un personnage historique, plutôt de la bonne société. Caractère affirmé, valeurs féministes déterminées qu’elle va défendre tout au long de sa vie, habile dans ses relations avec les hommes, bourreau de travail, elle va chercher à imposer sa condition de femme dans une période de l’histoire où Paris et la France vont se déchirer autour de l’affaire Dreyfus. Elle rencontre Vallès en 1879, il devient son mentor, lui enseigne le journalisme, et lui transmet ses idées socialistes et anarchistes. A la mort de Vallès en 1885, Séverine va féminiser son nom (Séverin jusque-là) pour prendre les rênes du « Cri du Peuple ». C’est la première femme à diriger un grand quotidien avec son nom en dessous de la manchette du journal.
Mais quel culot !

 Si elle prend parti d’emblée, pour les pauvres, les opprimés, les déclassés, rapidement elle infuse ses idées féministes focalisant ses articles sur la condition des femmes. C’est ce qui lui vaut l’inimitié des siens, et en particulier de Jules Guesde qui parviendra à l’écarter du journal. Définitivement. On lui reproche son cousinage de courte durée dans l’aventure du général Boulanger, un prétexte. Fidèle à son idéal révolutionnaire, elle donne toute sa vie à la défense des opprimés, et donc des femmes.
Voici la journaliste, le soir, dans sa chambre d‘hôtel ouvrant son secrétaire de voyage :

« Elle y range son porte-plume, un coupe papier en argent, de la cire à cacheter, des enveloppes pneumatiques, un réglet pliable, du papier à entête, des cartes de visite, qui indiquent Séverine, Jacqueline ou bien Renée, car elle multiplie les pseudonymes, en signant désormais ses papiers pour divers journaux. Elle prend la plume, la tourne entre ses doigts. Elle aimerait tâter les mots, trouver ceux qui auraient la densité de la sueur et de la glaise. Elle aimerait qu’en ouvrant le journal, le lecteur “respire noir” comme quiconque en ce pays.
Ici les mineurs travaillent entre dix et quatorze heures par jour. Il y a de cela un mois la loi a institué des délégués à la sécurité élus par les mineurs et financés par l’Etat. Mais pour l’instant, les contrôles n’empêchent pas les accidents, on vient encore une fois d’en avoir la preuve. “Un coup de grisou à Saint-Etienne “avait-on appris par une dépêche. Quatre vingt dix mineurs décédés, des dizaines d’autres suspendus entre la vie et la mort.

« On ne peut se contenter d’un bref encadré. Il faut un reportage, un vrai » avait écrit Séverine, pour convaincre Arthur Meyer, le patron du « Gaulois ». Il faut des témoins. Personne ne raconte ces choses-là de l’intérieur. Encore moins quand les autorités se déplacent. On s’arrange pour leur faire visiter des galeries dignes d’un théâtre en carton-pâte. Autant qu’ils aillent au Châtelet applaudir Germinal, cela leur coûterait moins cher en déplacement… “

Son combat pour le féminisme passe aussi par un nettoyage en profondeur de la langue :
“Son amie Hubertine Auclert  analyse le racisme des sociétés coloniales et la double domination –arabe et française-des femmes algériennes. Elle prône une féminisation de la langue pour qu’avocate et électrice trouvent un droit de cité. “(…) c’est elle la première à avoir récupéré le terme “féminisme « pour le brandir en étendard dès 1892. Il le fallait pour qu’il ne demeure pas l’apanage des discours misogynes. Alexandre Dumas fils avait rescapé le mot du jargon médical dans le seul but de pourfendre les femmes, “ces anges de rebut” ”à maintenir en esclavage”, “ces êtres passifs, instrumentaires et disponibles” la seule œuvre inachevée que Dieu ait permis à l’homme de prendre et de finir. “

Hubertine Auclert (1848-1914), féministe française, tenant une banderole « Suffrage des femmes ». France, vers 1900. Photographie de G. Charles. Paris, Bibliothèque Marguerite-Durand.

Le livre est vraiment bien. Le cadre de l’histoire du Paris de cette époque est admirablement restitué à la veille des transformations urbanistiques du baron Haussmann, l’ambiance des salons feutrés où se décide l’avenir de la France dépeint par une prose  classique mais percutante, avec un style qui colle bien au récit, mêlant distance critique et immersion historique.

Sa rencontre avec Marguerite Durand une actrice en vue qui abandonne le théâtre et la comédie française pour épouser les idées féministes sera déterminante. A elles deux elles vont faire des merveilles, complices dans la vie comme dans le travail, créer le premier quotidien féministe, “la Fronde”, entièrement rédigé, administré par des femmes, mais aussi composé et imprimé par les typotes à une période où les résistances masculines empêchaient les femmes de travailler de nuit.

Si Louise Michel est peu présente, on croise , Clemenceau, Alexandra David Neel publiant des articles entre deux voyages, Sarah Bernhardt épousant valeurs et projet,  Pauline Kergomard la fondatrice des écoles maternelles, l’immense Émile Zola dont la proximité avec Séverine est touchante, affectueuse presque, le grand homme se lançant avec un courage inouï à cette époque, vilipendé, haï, menacé, lors de la parution de  son “J’accuse” publié dans l’Aurore, reproduit dès le lendemain dans “la Fronde”,  le premier à demander la réouverture du procès Dreyfus, prenant au passage une condamnation pour diffamation de un an de prison. Politiquement Jean Jaurès le soutient bien sûr, ils se rencontrent, échangent avant que Jaurès devienne un des piliers du mouvement Dreyfusard. Toute l’ambiance, populaire, journalistique, humaine, politique est magnifiquement rendue dans le livre, les dialogues s’appuient sur des archives saisissantes dont le fonds Marguerite Durand auquel Mélanie Sandler a eu accès.

Nous sommes loin d’une aventure bourgeoise même si ce sont bien souvent des femmes de cette classe sociale-là qui dessinent les contours de ce que les réformes féministes vont arriver à accomplir (permettre à une femme médecin de devenir Interne en Psychiatrie, permettre à une femme de devenir magistrate, poser les bases de l’éligibilité d’une femme et de son droit de vote…) mais qui parviennent à regarder de haut les acteurs du remugle parisien.
J’ai été abasourdi par la violence fruste et bornée des propos des hommes à leur égard, toute honte bue, les femmes sont pour eux tout juste des animaux, le code Napoléon aberrant disculpant par exemple un mari trompé tirant à balles sur sa femme et son amant. Le procès Dreyfus et surtout le procès Zola sont magnifiquement racontés, les femmes journalistes ayant toutes les peines du monde pour obtenir une accréditation lors des débats judiciaires.

“Le procès Zola a commencé. Zola se lève, mal à l’aise. Il n’a pas l’habitude de tenir de grands discours : ce n’est pas un orateur, c’est un écrivain. Peu à peu cependant il gagne en assurance :
Je n’ai derrière moi ni ambition politique ni passion de sectaire. Je suis un libre écrivain, qui a donné sa vie au travail, qui rentrera demain dans le rang et reprendra sa besogne interrompue. Et qu’ils sont donc bêtes ceux qui m’appellent l’Italien, moi qui suis né d’une famille française, élevé par des grands parents beaucerons, des paysans de cette forte terre, ce qui ne m’empêche pas d’être très fier que mon père soit de Venise. Et si même je n’étais pas français, est ce que les quarante volumes de langue française que j’ai jetés par millions d’exemplaires dans le monde entier ne suffiraient pas à faire de moi un Français utile à la gloire de la France !


Brûlant d’actualité!
Trois mois plus tard son procès est cassé. Le verdict assorti d’un sursis sera quasiment le même, il fuira à Londres.

Beaucoup d’humanité, de tendresse dans l’engagement clé de ces deux femmes complices avec le portrait de Marguerite Durand en grande figure féministe que je ne connaissais pas, quittant la Comédie française pour les joutes féministes.

C’est à fois un journal de bord exhaustif de l’époque, une analyse fine d’une société masculine bloquée refusant d’ouvrir les cadenas qui emprisonnent les femmes, une analyse politique du procès Dreyfus mais aussi du poison antisémite, et qui donne au procès Zola ses lettres de noblesse et de loyauté, faisant de ce livre un beau moment de littérature engagée.

En redonnant vie à une figure historique, féministe oubliée, tout en liant son récit à des enjeux contemporains, par un style à la fois érudit mais accessible, en intégrant des documents et des communiqués d’époque, Mélanie Sadler rend hommage à toutes ces femmes qui ont osé défier les normes et les carcans masculins de l’époque. La place accordée au procès Dreyfus et à la stature d’Emile Zola donne encore plus de corps et d’humanité à son histoire.
« La vérité est en marche, et rien ne l’arrêtera » lisait-on dans le » J’accuse » de 1898.

Jean Jaurès

En ressuscitant la figure et le combat oublié de Séverine (Caroline Remy) Mélanie Sadler ne se contente pas d’écrire un roman. Elle nous rappelle que l’audace, le courage politique, la foi en ses valeurs sont les moteurs du changement social. Ces pionnières formidablement campées, journalistes intrépides, tenant le haut du pavé face à des hommes intrinsèquement arc boutés sur leurs préjugés, ont tracé un sillon dans lequel chaque génération de femmes peut puiser l’inspiration pour continuer un combat, jamais gagné, jamais fini, jamais épargné d’un retour en arrière. Leur héritage n’est pas celui d’un féminisme conquérant, ni même celui d’un combat “anti-mecs” dirait-on aujourd’hui, c’est celui d’une humanité qui fait voler en éclats les verrous d’une société frileuse, assise sur des privilèges de sexe, d’argent, de pouvoir, un mépris de classe. Qui se double d’un mépris de genre.
  En lisant ces vies, on comprend que l’émancipation ne se mendie pas ; elle se prend, plume ou pavé à la main, cœur battant. Et si l’histoire ne retient souvent que le nom des hommes, c’est à nous, tous et toutes, de faire résonner ceux de ces femmes, qui ont osé, au péril de leurs vies, écrire la leur.
Pour conclure, je reprends cette parole de Simone de Beauvoir plus actuelle que jamais :

On veut toujours en savoir davantage. En attendant les interviews à venir de Mélanie Sadler…

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